Psychanalyse et système

Je choisis cette introduction à l’ouvrage Psychanalyse et Système de Michel Delage, 2010 pour compléter la note précédente, qui était une reprise tout autant. Mon travail d’écriture sur mon troisième ouvrage me retient d’écrire ici sur du vivant. Mais vous pouvez venir vivre tout ce que je partage en groupe ad hoc. Et inspirer peut-être l’ouvrage en cours, très très vivant ! L’illustration est de Kate Parker Photography encore et encore.

(En psychanalyse,) la relation d’objet, c’est-à-dire la façon dont le sujet constitue ses objets (l’objet étant ce qui est visé par les pulsions hors du sujet) et dont ceux-ci modèlent son activité (Laplanche & Pontalis, 1967) est d’abord toujours comprise du point de vue du sujet et est donc centrée sur le monde interne de celui-ci.

Mais l’étude des interactions précoces et de l’observation directe de la dyade mère-enfant a modifié peu à peu les perspectives initiales.

Bion, Winnicott et Kohut vont progressivement centrer leur intérêt sur une théorisation de ces interactions. Les anglo-saxons vont même avoir tendance à remplacer la notion d’appareil psychique par celle d’intersubjectivité (Renik & Bott Spillius, 2005) en se situant dans une logique qui, notamment du côté de la psychanalyse américaine, va transformer la relation transféro/contre-transférentielle pour en faire une relation entre deux subjectivités (Stolorow & Atwood, 1992). Dans ces conditions le thérapeute devient un collaborateur du patient, engagé avec lui dans une négociation continue avec la réalité.

La psychanalyse groupale a conduit l’école française, d’abord inspirée par les travaux de Bion sur les groupes (1961), puis sous l’impulsion d’Anzieu (1975) avec la notion « d’espace groupal » et d’enveloppe groupale, et enfin de Kaës (1999) avec la notion d’appareil psychique groupal, à penser un « appareil psychique familial » (Ruffiot et al., 1981) et à s’orienter vers la « thérapie familiale psychanalytique ». Le groupe est compris comme articulant un appareil psychique individuel et un appareil psychique familial et/ou groupal. Il est question de formation, de transformation et de liaison de la réalité psychique entre les sujets constituants le groupe.

Le concept-clef est ici celui de transmission.

Là où les systémiciens ont enseigné (Watslawick et al., 1967-1972) qu’on ne peut pas ne pas communiquer, les psychanalystes familiaux indiquent qu’on ne peut pas ne pas transmettre. On transmet des affects, des représentations, des idées, des désirs, des interdits, des défenses, des histoires, des mythes ; la famille cependant se fonde sur la transmission d’impensé car la base de constitution d’un couple est un pacte dénégatif, c’est-à-dire une alliance inconsciente dans laquelle sont mis à l’écart chez les partenaires certains contenus menacés issus de la transmission non transformée dans la famille d’origine (transmission transgénérationnelle).

Ce travail thérapeutique est constamment axé sur l’intersubjectivité, mais comprise ici non plus comme ce qui s’établit entre deux ou plusieurs subjectivités comme énoncé plus haut, et encore moins dans une vision interrelationnelle, mais comme ce qui naît et s’entretient entre les inconscients des sujets (Eiguer, 2008).

En confrontant les points d’aboutissement auxquels ont conduit l’évolution des deux modèles (d’approche du groupe,) psychanalytiques et systémiques, il semble possible de préciser certains éléments et de dégager les concepts conciliables.

1. Nous devons d’abord nous arrêter sur les notions de relations et de liens. Les systémiciens sont plutôt orientés par la prise en compte de la réalité relationnelle et communicationnelle. Mais ils sont peu soucieux de différencier les relations des liens.

Bien sûr nous ne pouvons pas ne pas évoquer ici les travaux de l’École de Palo Alto sur le double-lien. La notion de lien est ici comprise dans le sens de contraintes rapportées à des injonctions inconciliables dans la communication entre partenaires. Racamier (1978) appellera double-nouage ce type d’injonction et il en fera le modèle de la paradoxalité. Celle-ci désigne alors du côté des psychanalystes un principe d’organisation globale de la psyché, spécialement présent dans la psychose, et selon lequel les contraires existent mais sans pouvoir être mis en forme ou conflictualisés. Les « groupalistes » s’efforceront de montrer le caractère paradoxal de tout fonctionnement psychique groupal comme on le voit dans la relation mère-enfant où se joue la contrainte d’avoir à se séparer en même temps que la contrainte de maintenir ou de recréer du lien.

Selon les conceptions très élaborées des psychanalystes groupaux (Kaës, 2010) et familiaux, le lien apparaît finalement comme ce qui vient donner consistance à cette caractéristique systémique incontournable selon laquelle le tout est plus que la somme des parties.

Ce lien est compris comme ce qui, dans la relation entre deux ou plusieurs personnes, n’appartient ni à l’un, ni à l’autre, mais appartient à l’un et l’autre ensemble. Ce qui fait que les individus sont liés, c’est précisément quelque chose qui ne peut être différencié entre eux, et qui les conduit à être les uns et les autres constitutifs d’un ensemble qui en même temps les constitue. Donc, et en suivant Kaës (2010), le lien a un contenu qui lui donne sa consistance, il est un processus fondé sur des alliances, il a sa logique propre, différente de la réalité intrapsychique.

Il ne suffit pas d’être en relation pour être lié.

La relation désigne toujours une réalité, certes représentable, mais toujours appuyée sur de l’observable ou un imaginaire descriptif.

Si la famille n’était qu’un ensemble d’individus en relation, on ne voit pas pourquoi cet ensemble ferait une famille. Et si nous travaillons sur les relations dysfonctionnelles, conflictuelles ou souffrantes, nous ne pouvons pas ignorer que ces relations ne sont ainsi que parce que les sujets singuliers qui les vivent (et non plus des individus) sont liés pour faire une famille. Cela signifie l’existence d’une réalité invisible (bien qu’on en perçoive les effets) à l’origine d’un espace virtuel, d’un entre plusieurs qu’on peut nommer « l’espace psychique intime de la famille » et qui fait de celle-ci une singularité à laquelle chacun est lié par une appartenance où s’entrecroisent ses inclinations affectives et son inscription dans les structures de la parenté.

De cette manière, les souffrances peuvent se comprendre, non pas toujours dans les relations que les personnes ont entre elles, mais aussi parfois dans ce qui les relie à des personnes hors d’une relation possible, par exemple lorsqu’il s’agit d’ancêtres disparus. Donc le lien situe les rapports entre individus à un niveau plus élevé d’abstraction que la communication ou la relation, et dans la dimension du symbolique.

De la sorte, nous pouvons considérer dans une famille :

  • le niveau communicationnel et interactionnel qui constitue le processus des échanges qu’on peut observer dans l’ici et maintenant d’une rencontre,

  • le niveau relationnel qui repose sur la succession des séquences interactionnelles inscrites dans la durée des échanges et qui donne lieu à des représentations dont on peut définir les qualités.

  • le niveau des liens inscrivant les partenaires de la famille dans un ensemble où se mêlent les réalités psychiques des uns et des autres, et où se définissent des places reliant chacun au symbolique.

Ces trois niveaux sont inséparables, de sorte que tout changement à un niveau affecte les autres niveaux. Tant que les thérapeutes familiaux travaillent sur l’interpersonnel, ils sont surtout soucieux du jeu interactionnel et des relations entre les partenaires. Dès lors que leur objectif est de considérer ensemble l’interpersonnel et l’intrapersonnel, ou mieux encore l’interpsychique et l’intrapsychique, ils doivent s’intéresser fortement aux liens et à leurs théories, et faire une large part à la mémoire, au passé et au travail de reconstruction des souvenirs.

2. Les notions de mythes et de rituels travaillés par les systémiciens comme par les psychanalystes sont précisément articulées avec les réflexions concernant les liens, issus de la pensée systémique (Ferreira, 1981).

Le mythe est ce qui permet à la famille de se faire une théorie d’elle-même, et de construire sa réalité, à partir des interactions transmises de manière implicite (pour les systémiciens), ou sur la base d’un processus d’interfantasmatisation (pour les psychanalystes, Eiguer, 2008) et à partir de l’activité narrative développée entre les partenaires (pour les systémiciens, comme pour les psychanalystes).

3. Le contre-transfert et la résonance (Elkaïm, 1989) apparaissent comme des concepts très voisins, dès lors qu’on centre l’attention sur les mouvements affectifs et émotionnels qui naissent dans le « système thérapeutique » co-construit entre famille et thérapeute, ou dans le « néo-groupe » construit par le groupe familial et le thérapeute.

Les notions de transfert et de contre-transfert deviennent cependant complexes dès lors que plusieurs objets de transfert sont possibles : il y a chaque membre du groupe, il y a l’analyste, il y a le groupe comme totalité ; et il devient difficile de saisir l’articulation de ces différents transferts. La résonance s’inscrit mieux dans la prise en compte d’une globalité. C’est du côté de l’empathie qu’on peut mieux la comprendre, si on veut bien retenir, comme le fait Widlöcher (2004), que dans le contre-transfert, il est question pour le thérapeute de repérer comment l’esprit du patient influence le sien ; par contre, dans l’empathie, c’est le thérapeute qui place son esprit dans celui du patient après le repérage des émotions suscitées chez lui – le thérapeute – au cours de l’échange. La résonance prend tout son intérêt dans un mouvement qui va du « sentir dedans », à partir de l’attention que le thérapeute porte aux émotions qu’il vit dans le système formé avec la famille, et qui le conduit au « comprendre dedans » à partir de ses capacités d’insight, mais avec l’idée supplémentaire d’une interaction et d’une fonction de la résonance entre plusieurs individus.

Réunissons-nous.

Le groupe-analyse est ouvert à tous.

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

Tagués avec : ,
Publié dans Slide Home, Whatever Works

Laisser un commentaire

Se former

Pour ne rien rater de nos publications et apporter vos commentaires.

Suivez-vous!