Rue des voleurs : en être ou ne pas être. Avec Mathias Enard.

Rue des voleurs par Mathias Enard
Rue des voleurs par Mathias Enard

 » Les villes s’apprivoisent, ou plutôt elles nous apprivoisent ; elles nous apprennent à bien nous tenir, elles nous font perdre, petit à petit, notre gangue d’étranger ; elles nous arrachent notre écorce de plouf, nous fondent en elles, nous modèlent à leur image – très vite, nous abandonnons notre démarche, nous ne regardons plus en l’air, nous n’hésitons plus en entrant dans une station de métro, nous avons le rythme adéquat, nous avançons à la bonne cadence, et qu’on soit marocain, pakistanais, anglais, allemand, français, andalou, catalan ou philippin, finalement Barcelone, Londres ou Paris nous dressent comme des chiens.  » (p.235)

 » Cruz semblait toujours vaciller ainsi au bord de la parole.
Je n’avais jamais rencontré la folie auparavant, si Cruz était fou – il ne se lançait pas dans des diatribes déraisonnables, ne se frappait pas la tête contre les murs, ne mangeait pas ses excréments, n’était pas pris de délire, de visions ; il vivait dans l’écran, et dans l’écran, il y avait des scènes terribles – de vieilles photos de supplices chinois, où des hommes saignaient , attachés à des poteaux, la poitrine découpée , les membres amputés par des bourreaux aux longs couteaux ; des décapitations afghanes et bosniaques ; des lapidations, des éventrations, des défenestrations et d’innombrables reportages de guerre – après tout la fiction était bien mieux filmée, bien plus réaliste que les documentaires ou les clichés du début du siècle et je me demandais pourquoi, dans ses images, Cruz cherchait toujours la mention « réel »…  » (p.211)

 » La vie est une machine à arracher l’être ; elle nous dépouille depuis l’enfance, pour nous repeupler en nous plongeant dans un bain de contacts, de voix, de messages qui nous modifient à l’infini, nous sommes en mouvement ; un cliché instantané ne donne qu’un portrait vide, des noms, un nom unique et pourtant multiple qu’on projette sur nous et qui nous fabrique, qu’on m’appelle Marocain, Maure, Arabe, immigré ou par mon prénom, appelez-moi Ismael par exemple, ou ce que vous voudrez – j’allais bientôt être fracassé par une partie de la vérité…  » (p.99)

 » Le Lakhdar de la rue des voleurs a disparu, il s’est transformé, il cherche à rendre leur sens perdu à ses actes ; il réfléchit, je réfléchis, mais je tourne en rond dans ma prison car je ne pourrai jamais retrouver celui que j’étais avant, l’amant de Meryem, le fils de ma mère, l’enfant de Tanger, l’ami de Bassam ; lavie a passé depuis, Dieu a déserté, la conscience à fait son chemin, et avec elle l’identité – je suis ce que j’ai lu, je suis ce que j’ai vu, j’ai en moi autant d’arabe que d’espagnol et de français, je me suis multiplié dans ces miroirs jusqu’à me perdre ou me construire, image fragile, image en mouvement.  » (p.312)
Ces monologues intérieurs qui ont fait de « Zone » leur zone franche, de « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » leur fantaisie, viennent s’enfermer « Rue des voleurs » pour davantage de résonance. Et toujours la violence d’une existence, le chaos des civilisations, le fil tendu d’une culture de 3 000 ans. Ceux et celles de Mathias Enard. Vous reconnaîtrez-vous dans ce qu’il ose vous donner à entendre et à voir ? À toucher des ailes que nous n’avons pas.

Extraits
Rue des voleurs
Par Mathias Enard

 

 

Auteur : Eva Matesanz

Eva Matesanz est psychanalyste et socionalyste. Accréditée pour intervenir en entreprise en tant que coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique - la clinique c'est le cas par cas - au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation croisée des penseurs de l'inconscient et de ceux de la volonté. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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