Se déployer pour guérir

C’est au tout début du XIXème siècle et à la faveur d’une autre épidémie mondiale, la toute première que l’on sache, puisqu’il n’y avait plus de limites physiques aux échanges matériels et spirituels et sanitaires, celle de la variole, c’est en 1803 que l’expédition Balmis fut conçue avec le soutien du roi d’Espagne et de l’Empire qui s’étendait aux Amériques et aux Philippines.

Francisco Javier Balmis, en bon élève de Edward Jenner, découvreur de la possibilité d’inoculer les virus à faible dose pour renforcer le système immunitaire, le combattre de l’intérieur, met au point le vaccin qui traversera la Terre selon un procédé inédit. Là où l’enfermement et la méfiance d’un village à l’autre, d’une maisonnée à son adversaire toute désignée – l’enfer c’est l’autre, le voisin – avaient dominé, le docteur Balmis oppose les regroupements successifs de contrée en contrée, l’encerclement de la maladie de loin en loin plutôt que de proche en proche.

Puisque ce sont les groupes grégaires des vaches nordistes, paisibles et robustes, qui ont pu donner lieu aux cellules sans cœur, qui prennent à la vache le nom de vaccin, ce seront des groupes humains, des groupes d’enfants, robustes et joyeux, qui pourront traverser le temps et l’espace, porteurs de l’affront qu’ils tolèrent et qui devient soignant.

Il fut question dans un premier temps du déplacement des vaches elles-mêmes mais les scientifiques de l’époque se rendirent rapidement à l’évidence de leur inadéquation par des climats chauds du Sud de l’Europe ou encore tropicaux, de l’outremer, sans parler du séjour de plusieurs années dans les caves d’un galion affrété.

Seul un passionné tel Francisco Javier Balmis pouvait envisager de passer des tests animaux aux tests humains, de s’en prendre aux adolescents et très vite aux enfants pour mieux assurer. Je découvrais tout ceci il y a un an en lecture historique romancée comme je les aime bien. C’est tout naturellement que j’y repense aujourd’hui.

Il est en effet des groupes d’immunité. Une épidémie ne s’arrête que lorsque le virus a tué ou a trouvé qui lui résiste. L’épopée bien réelle de l’expédition Balmis nous montre que c’est possible de rester en mouvement et de précipiter l’ennemi dans le vide autour.

Le nombre d’enfants au départ d’un orphelinat de Galice et d’un autre de la région de Madrid est soigneusement soupesé au regard de la circulation du virus entre eux pendant la première traversée, celle qui amènerait au Mexique, pour ensuite recruter sur place d’autres jeunes auprès de familles nécessiteuses et surpeuplées. L’expédition s’est divisée ensuite – elle embarquait plusieurs médecins dont le jeune Josep Salvany envoyé par l’ennemi juré de Balmis, le docteur officiel que l’outsider avait doublé, et un missionnaire capable aussi de soins – pour pouvoir poursuivre sa labeur en Amérique du Sud et aux Philippines de concert.

La femme gouvernante des enfants s’en alla vers l’Ouest, avec Balmis et quelques autres. Le missionnaire devenu son amant prit le chemin du Sud avec le docteur catalan et mourut dans les jungles, essoufflé par la chaleur et l’humiditédes lieux. Il avait dépassé les carcans de l’ordre religieux par amour de la femme et ceux de son corps, par amour de nous tous. Victime d’une insuffisance respiratoire qu’il avait caché aux plus savants, des médecins aveugles et visionnaires en même temps.

Isabelle était quant à elle l’enfant du péché de sa mère, privé de père à sa naissance, orpheline de mère à sa jeunesse. Sa mère emportée par la variole lui avait permis d’assister à l’école, fait rare pour une petite fille de l’époque, car elle avait besoin d’elle, qu’elle calcule, qu’elle écrive et qu’elle pense. Isabelle est devenue la première infirmière de l’histoire. La profession ne sera reconnue qu’un siècle plus tard. Elle est devenue dès son temps une dame à part entière, reconnue par le roi.

Jean François Balmis succomba à ses charmes intellectuels. Il décida de la séparation des amoureux etmèu sort divisé de l’expédition sur la base de cette passion amoureuse autant que des impératifs soignants. Les courriers conservés, de ce triangle amoureux nous rapportent l’histoire, bien mieux que ceux officiels adressés à la couronne, qui elle, vit sa déchéance se consommer des suites de la Révolution Française et d’une administration forte car étendue mais faible de caractère. La grande fierté du dernier Bourbon-Anjou sera cette expédition humanitaire qui devint botaniste à son tour.

Peu de reconnaissance sera apportée aux découvertes et aux efforts colossaux déployés par quelques uns dans cette véritable aventure humaine. Le vaccin rentre bien vite dans la banalité du soin. Toute la reconnaissance est apportée aux essences végétales dénichées et cultivées désormais et jusqu’à nos jours au Real Jardin Botanico de Madrid, premier centre de recherche pour notre avenir écosystémique, plateforme de discussion et de diffusion des grands savants de notre époque tel Francis Hallé, l’héritier dans l’âme, davantage philosophe, d’un Balmis flamboyant.

J’aime me promener dans les allées du Jardin. L’année dernière à cette époque, je l’avais fait découvrir à André et il en est tombé å son tour amoureux. Il est des serres tropicales qui lui rappellent aussi l’île de la Réunion, son outremer personnelle.

Nous savons peu de chose sur l’évolution de l’épidémie actuelle, nous deux, vous autres, mais nous pouvons désirer, dépasser les enfermements, bouger les lignes, poursuivre notre aventure intime et collective et ramener des fleurs, au plus modeste, sur nos vies qui s’éteignent, certes, mais qui sont guéries de l’effroi et de la mort.

Partout dans le monde que désormais nous voyons et entendons par la fenêtre de nos écrans. Des courriers qui sont devenus des courriels et ensuite des images et des sons, beaucoup de bruit et quelques murmures passionnés dignes d’Isabelle, de François et de José et de son vicaire oublié de la grande histoire, le personnage le plus proche et le plus touchant de l’expédition de l’espoir. Je vous livre l’excellent ouvrage mentionné plus haut, écrit de la main de Javier Moro, pour rendre vibrant hommage à la médecine préventive naissante, une simple résurgence de la médecine naturelle et traditionnelle, et à l’humanité prévenante et transcendante.

A lire au temps du choléra et de l’amour possible ou impossible peu importe.

Auteur : Eva Matesanz

Eva Matesanz est psychanalyste et socionalyste. Accréditée pour intervenir en entreprise en tant que coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique - la clinique c'est le cas par cas - au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation croisée des penseurs de l'inconscient et de ceux de la volonté. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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