Et cela se termine en crime, passionnel non, professionnel c’est mieux

La colère, la détresse, la peur, c’est le propre de l’enfant. L’analyse les retrouve chez l’adulte, pour les apprivoiser. Mais les lâcher des fauves  existent. La sortie d’analyse évite peut-être un crime passionnel.

 

C’est la vignette clinique toute personnelle que je souhaitais vous partager en conclusion vivante de cette période intense de formation et d’accompagnement humaniste.

 

Elle m’avait approchée il y a de cela trois ans. Elle tremblait de tout son corps. Ses lèvres frémissaient en parlant de son boulot en or, dans la banque et la spéculation, de son couple stable et sans plus de problèmes qu’un surpoids faisant l’objet de reproches bon enfant. Montée à Paris très jeune, elle était devenue propriétaire d’un petit pavillon coquet en proche banlieue. No kids double income. Un groupe d’amis et des soirées à thème. Elle n’avait qu’une envie soudaine : rompre avec tout, surfer sur la passion amoureuse et sur les vagues aussi, sa passion dans la vie. Le surf. Ouvrir une paillote au soleil des tropiques et embrasser un homme élancé toujours doré et humide. Et elle en pleurait de ne pas avoir le droit, des séances dont elle attendait qu’elles l’aident à sauter le pas, des séances qui la retenaient dans son quotidien banal.

Fille unique, professionnelle singulière, jeune et belle, son roman familial et son roman professionnel s’entremêlent : deux lignées aux religions opposées se rejoignent en elle, une famille très étendue mais très dispersée dans sa tête, diaspora qui se répète, une enfance solitaire en huis clos avec la mère, l’évasion dans les idées, très tôt, très perdue, très noires ces idées passagères, une école de commerce, des soirées et des rencontres superficielles, un premier contrat parachute dans l’entreprise de son père, c’est la faillite soudaine et sa propre migration en terre promise parisienne.

Depuis, sans jamais regarder derrière elle, elle vit une ascension aussi forte qu’elle pense la déchéance forte de son milieu originel. Une ascension aussi factice que ses racines sont réelles mais qu’elles la dégoûtent pour être faites de boue, de larves et de vers de terre.

D’où dit-elle qu’elle viendrait ? Elle bâcle l’analyse succincte que je lui impose de deux images comme deux portraits à l’i-phone puis supprimés.

Elle est née par césarienne, elle a échappé à la mère sans que celle-ci ne s’en souvienne.
Elle poursuit aveuglement l’argent, dont le père avait manqué sans que lui-même le veuille.

Après trois ans d’analyse contemporaine, en face à face, par l’écoute, la contenance et la vue conjointe des plaisirs et de la réalité, là où le déplaisir l’emporte si souvent dans ses vues à elle, elle demeure dans son couple ; sans elle, comme avec elle, son homme serait, il l’est, à nouveau son père tombé.

Frappé par la maladie, elle le soutient aussi bien du point de vue matériel qu’en directrice de ses pensées. Elle a créé sa propre affaire et elle réussit à tour de bras les opérations financières que les hommes lui confient dans un esprit « chambre d’hôtel ».

– Avant tout cela m’aurait gêné, c’est au moins cela que votre accompagnement imaginaire aura réussi.

Oui. Parce que là, elle arrête.

– J’ai besoin de me savoir la seule cause de mon succès et du plaisir que je prends enfin.

Le succès est financier. La jouissance est souveraine. Mais je reprends son mot au mot même s’il l’habille trop grand.

– Vous cherchiez un autre plaisir à venir régulièrement me confronter.

– Pardon ?

– Vous n’avez jamais fait l’économie de votre plaisir, pas plus que vous ne faites d’impasse sur votre enrichissement progressif.

– Vous m’avez gardée à trop réfléchir. J’ai besoin de passer à l’action !

– Oui, c’est ce que je dis. Votre action jusque là était d’être auprès de moi.

– ???

– Vous semblez opposer la réflexion et l’action, l’intériorité et le dehors, mais vous êtes la seule. J’accompagne d’autres personnes qui agissent tellement dans le sens de leurs desirs que cet espace-temps leur permet de modérer leurs pulsions et leurs interdits. Voyez-vous ? – C’est une interjection dont elle use beaucoup. – Pouvez-vous concevoir que votre inhibition à mon contact vous appartienne ? Que ce soit ce contact très primaire qui remplit votre besoin ?

– Ce n’est donc pas une période fermée sur elle-même ?

Sa perception matricielle est violente et secrète. Ou c’est le père le Minotaure qu’elle désire mettre au secret.

– Êtes-vous sûre de ne pas m’avoir retenue ?

– Autant que vous l’avez désiré.

– …

– C’est cela qui est important. N’ayez pas d’inquiétude, cette fois « je vous libère » selon la roue de vos désirs. Mais restez un instant sur cette découverte : vous ne concevez pas l’action si vous êtes en relation, et inversement, vous ne concevez pas la relation si vos pulsions l’emportent…

Elle me voit moi mais j’imagine qu’elle revoit aussi défiler tous ces propos de son ultime séance à propos de ce temps de vacance qui approche : – qu’il parte tout seul, moi j’ai à faire. Et puis l’autre, roi des rivages qui me berçaient, je n’en veux plus, j’ai mieux à faire.

Et puis à ses parents qui s’inquiètent de son rythme de vie intense : – je joue toute seule, allez dans votre chambre funèbre…

C’est lorsqu’elle dit craindre pour le temps de vie qui leur reste, souvent, qu’elle me semble exprimer par la dénégation son souhait primordial le plus fort : le meurtre et le saccage violent des corps qui ont recouvert une vie entière son corps. C’est cela au fond son action la plus caressée de ses vœux inconscients.

Alors. Elle m’enterre. Et peut-être elle, Antigone de dernière heure. Je tiens le fil rien que pour elle. Puis pour moi, je reprends à son départ mes moyens psychiques du mieux que je peux.

A l’occasion de cette séance de rencontre définitive qu’est la rupture, elle a fait un lapsus quasi-délirant en parlant de la grossesse d’une proche interrompue au terme de onze mois.
1+1 et rien d’autre qui en découlera. Je capitule.

Le temps s’égrène. Je mets un terme à la séance par un « on va s’arrêter là » routinier, et elle s’inquiète de cette fin étrange.

– Comme ça ? C’est tout ? Vous avez compté pour moi. – Elle me rend son dernier chèque.

– Vous avez réglé vos comptes sans aucune hésitation, jamais.

C’est rare. Jamais un oubli. Jamais une erreur. Les finances comme un régulateur tout trouvé.

– Mais non. Peut-être que je reviendrai !

– Allez pas vous créer d’autres difficultés pour ce faire !

Et elle rit : loin de moi cette idée !

Chez moi, oui. Celle-là et bien d’autres que je tais. Noires, passagères, un orage qui me secoue comme elle secouait ses peines dans la peur à la séance première.

Si elle revient, que ce soit pour la vie, pour une psychanalyse moins aux limites, corps-à-corps dont je sors blessée à la mort. Si elle revient, je lui demanderai d’aller au coeur d’elle-même. Le mien bat toujours. Ouf. Me retrouver moi-même et laisser la trace du sang perdu ici, répare mon métier de fileuse de deux inconscients dont la rencontre est imprévisible et en cela libertaire. Cela tient ensuite à la seule existence seule. Inaliénable. Pleine.

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

Publié dans Slide Home, Whatever Works

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