Stage de conduite de groupe : se saisir des clés de soi

Apprendre à conduire un groupe semble correspondre à apprendre à mieux se conduire, pour chaque participante à ce premier stage de conduite de groupes imaginé avec André. Oui. Nous ne faisons pas dans l’ingénierie pédagogique. Le fantasme est celui qui depuis l’origine de l’Humanité met chacun en mouvement, et nous rapproche pour créer, pour aimer. Nous sépare aussi. Pour ne jamais mourir à soi. Conduire éveillé.

– Moi je voudrais mieux prendre soin du groupe. Cesser de m’enfermer un programme de formation établi au préalable. Oser leur dire ce que je vis en présence de leur collectif en particulier. Ça je le dis. Aller plus loin. Oser leur demander ce qu’ils vivent… Sans les violenter.

Une des bases de notre propre conduite de groupes, avec André, est qu’une fois que le fil s’est tissé dans l’échange libre entre les membres du groupe, un seul d’entre eux prenne la parole longuement, pour aller jusqu’au bout de son propre fil invisible et incertain.

Dépasser les évidences et les certitudes pour atteindre la richesse d’une pensée et des sentiments dont l’authenticité, la singularité, poussent chacun de nous à une forme de censure sociale. A notre insu !

Dès notre petite enfance nous avons mis en place ce refoulement, un mécanisme de défense tout à fait sain, mais en même temps exacerbé par des expériences malheureuses, qui nous font craindre et même rechercher inconsciemment leur répétition.

Irène est formatrice. Elle se défend d’être coach. Elle accompagne des transitions professionnelles, en individuel et en collectif. Elle apporte des outils de transition. Elle sent qu’elle travaille à l’aveuglette s’il n’y a pas de partage sensible, si elle n’en crée pas les conditions. Et, pour l’instant, cela fait au moins dix ans qu’elle mène ses interventions sans que la part d’apprentissage sensible lui semble atteinte.

– Cela m’a sauté aux yeux lors d’une mission récente. C’était frappant ! Au sein d’une communauté de médecins, censés prendre soin des patients, qui n’étaient guère attentifs les uns aux autres, ni même chacun à soi.

Elle répète : – C’était frappant !

Cela nous frappe alors. Sans que nous sachions davantage de son vécu en résonance de cette situation professionnelle. André questionne le non-dit peut-être :

        Aurais-tu une autre scène qui te serait familière peut-être ?

        Souvent, sur la scène professionnelle je ressens un manque de protection… Mais je n’ai pas d’autre situation qui me revienne à l’instant.

        Et dans ta famille ? – j’insiste plus lourdement.

        Dans ma famille !? Non. Pas du tout. Tout est simple et nous faisons attention les uns aux autres… C’est juste que… Récemment… Tiens j’ai vécu quelque chose de proche… Pas tellement dans ma famille, car il s’agit du mariage de ma belle-fille, la fille de l’homme que j’ai épousée en secondes noces. Je suis sa deuxième épouse je veux dire. Elle a choisi un jeune homme d’origine chinoise, et c’est moi qui ai accueilli ses parents venus de Chine, avec toutes les cérémonies que cela implique dans leur culture… J’ai pris soin d’eux, à ne pas en douter, une semaine de rang. Et qu’est-ce que je me suis fait chier au rituel du thé, long, si long !

        Et qu’est-ce que tu faisais là-dedans ?

         ?!?

        Je veux dire que si je comprends bien il ne s’agit pas de ta fille. Et connaissant les pratiques culturelles des contrées asiatiques, sauf erreur de ma part, les parents du fiancé s’attendaient à être reçus par les parents de la fiancée. Pas par la nouvelle épouse du père, une inconnue alors pour eux.

        Toujours est-il que j’ai joué volontiers ce rôle peut-être faute d’un engagement à la hauteur de la part des parents naturels… – Et sans transition. – C’est fou ce que cette situation me semble proche de celles que je vis dans mon métier souvent ! Puis, ici, il m’est surprenant de vous déballer tout cet intime. Et je me demande ce que cela peut m’apprendre dans ma pratique professionnelle que de reconnaître ces penchants très personnels, de prise en charge, de place à prendre qui ne serait pas peut-être la mienne… !?! Et je vais m’arrêter là. Je ne souhaite pas aller plus loin pour l’instant.

Nous respectons ce souhait. La parole est à Myriam qui écoute Irène intéressée, qui l’avait encouragée à tirer son fil du soin, puisqu’elle est dans ce même souhait, mais qu’elel réalise surtout ne pas prendre soin d’elle-même dans ses animations.

Et ici encore elle se fustige :

        Moi c’est différent, je fais des erreurs techniques et ce n’est pas alors étonnant que tel ou tel participant, ou même dans la prétendue protection de mon groupe de supervision, je reçoive des reproches à longueur de temps.

Marthe prend la parole :

        Cela m’arrive souvent aussi de recevoir des reproches, mais aujourd’hui je regarde d’abord en moi si je me sens à propos ou pas. Ce n’est pas une norme extérieure ou même un collègue contradicteur lors de prestations collectives, celles où la cohérence de l’équipe intervenante est attendue,  – c’est la richesse et la diversité des options que nous personnifions qui a mon sens apportent -, ce ne sont pas ces vents contraires qui vont me faire vaciller. Aujourd’hui j’affirme ma différence. Et j’invite ceux qui m’entourent à la saisir comme une alternative parmi tant d’autres.

        Cela ne m’aide en rien ce que tu dis là !

Stupeur dans le groupe, tellement la saillie de Myriam est violente par rapport à une intervention discrète, comme elle-même, de la part de Marthe, et qui se voulait rassurante.

        Ce que tu fais je sais le faire ! N’empêche que mon vécu intérieur est celui de la colère !

Marthe reprend alors sans ciller le fil de son discours antérieur à cette rupture violente du lien, les standards attendus, les oppositions rencontrées, et elle y ajoute cette fois l’existence d’une colère intérieure, sur laquelle elle choisit, elle, de ne pas s’appesantir, de la laisser vivre en elle, de ne pas en rajouter à la difficulté extérieure, puis de s’apaiser d’elle-même d’avoir su faire les bons arbitrages, d’énoncer juste le nécessaire, et de faire progresser le projet, sans entamer son bien être ensemble.

Myriam trépigne intérieurement face à elle. Elle revit probablement les reproches dont elle parle par ailleurs.

André joue les fusibles entre les deux forces qui s’opposent autant qu’elles se retrouvent l’une dans l’autre :

        As-tu remarqué, Marthe, que tu es revenue sur du même alors que Myriam te disait ne pas pouvoir entendre tant de sagesse intérieure ?

Je ponctue :

        Ce n’est pas exactement la même chose. Marthe a reconnu la colère en elle.

        Oui. Mais c’est vrai que je me suis donné en exemple et cela je souhaiterais vraiment le laisser derrière moi. Etre davantage l’accompagnatrice des ressources de l’autre. Et là je vois bien que je prends toute la place et j’annule les dépliages possibles de l’autre qui se retire. OU qui me saute à la figure !

        Tu as voulu peut-être apporter une lueur d’espoir. Et d’ailleurs, Myriam reconnaît savoir faire ses arbitrages là. Elle souhaite déposer sa souffrance intérieure. Ne pas la confisquer comme ailleurs. Mais est-ce le lieu, comme le dit Irène ? Quelle est la place qu’elle prend dans ce groupe, qui es de formation lui-même à la conduite des groupes, si elle apporte l’irrésolu ?

        C’est ça, c’est ma place qui est tronquée. Mes parents se sont séparés lorsque j’avais dix ans et « ma garde » a été confié à mon père. A dix ans, je repassais, je rangeais, je cuisinais, je prenais soin d’un homme seul. Je suis restée l’enfant de ce temps dépassé, je crains !

        Tu es restée la femme, surtout, d’un homme qui n’était pas le tien… – André qui peinait à voir la femme, qui s’agaçait de la petite fille capricieuse face à Marthe, face à Irène, et face surtout à lui-même, l’homme de la situation actuelle, semble comprendre d’un trait.

        Quoi faire ?

        C’est ton histoire. Quoi faire d’autre que de te l’approprier, et comprendre que notre métier, notre accomplissement est teinté de nos apprentissages premiers, davantage que d’études supérieures, certifications et spécialités. Tu es celle qui prend soin…

        Et celle qui rêve de se faire aider tout en refusant toute aide et toute exemplarité ! Comme ici de la part de Marthe tu l’as refusée. Comme ici de la part d’Irène dévouée à des tiers, à des étrangers, tu as aimé imaginer.

        A dans quinze jour, Mesdames, pour vous retrouver à d’autres places, dans un temps toujours très personnel. Celui de vos dix ans ou celui de vos premières fiançailles par tiers interposés.

        Oui, mais pourrez-vous nous dire davantage sur comment, vous, vous conduisez un groupe comme ici au plus près de chacun !?

        Vous nous direz où vous en êtes, d’abord, et seulement après, nous répondrons à vos questions.

L’on aime tellement se trouver soi, que ces questions-là adressées à un tiers, passeront de séance en séance comme la vie passe, et chacun demeure. Et même si avec André nous répondons régulièrement, donnons quelques indications de nos repères, nul ne les écoute, chacun aime ou déteste et souvent les deux, l’autre qui est autre, et qui nous rappelle tellement nous-mêmes !

C’était la première saison d’une stage de conduite de groupes en groupe-analyse, où il s’agit avant tout de prendre les clés de soi, plutôt que de la machine performante de notre pratique…

A suivre

Et pensez à vous ! Roulez tout doux…

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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