Erotiser l’entreprise : la place de l’affect

La connaissance de soi et le développement personnel constituent des aides parfaitement intégrées aux côtés des apprentissages techniques. L’essor des pratiques comportementalistes et cognitivistes qui ont pu être développées avec beaucoup de maîtrise en deuxième partie du siècle dernier y a fortement contribué. Les neurosciences finissent de dévoiler nos ressorts les plus cachés. Mais rien de tout cela n’a accès à l’inconscient d’où surgissent tous ces leviers de vitalité que nous citons a naturel : les affects qui nous relient, les pulsions dont ils s’originent, les fantasmes qu’elles suscitent et la folie « douce », nous aimons la nommer douce, de nos névroses, c’est-à-dire de nos personnalités.

Qu’est-ce que l’affect ?

 

Contrairement aux représentations du monde engrangées dans l’expérience, l’affect surgit en soi-même et il demeure inconscient. Il se révèle à la conscience par la décharge qu’il produit et dont il a besoin régulièrement. L’origine de cette décharge est pulsionnelle, à partir des besoins du corps, puis « sexuelle », à partir de la recherche active de satisfaction auprès d’autres que soi.  De partenaires de « jouissance ».

Les affects, en effet, ne sont pas faits d’émotions ni de sentiments. La culture seulement leur donne cette coloration. Ils surgissent lors d’une chaîne signifiante que nous allons explorer ensemble dans cet ouvrage singulier. L’enchaînement des pulsions, des fantasmes et enfin de la folie douce toute personnelle que chacun met à l’œuvre dans ses réalisations et dans le lien aux autres.

Le besoin d’une décharge évolue vers le plaisir ou le déplaisir de l’échange. L’entreprise offre la plateforme d’échange et de création qui convient à l’être humain. Elle est faite d’autres hommes et d’autres femmes qui offrent ainsi à la fois une contenance et une stimulation. Elle est un petit monde dans le grand. Et cela tient à tous ses membres en même temps.

La connaissance de soi et le développement personnel constituent des aides parfaitement intégrées aux côtés des apprentissages techniques. L’essor des pratiques comportementalistes et cognitivistes qui ont pu être développées avec beaucoup de maîtrise en deuxième partie du siècle dernier y a fortement contribué. Les neurosciences finissent de dévoiler nos ressorts les plus cachés. Mais rien de tout cela n’a accès à l’inconscient d’où surgissent tous ces leviers de vitalité que nous citons a naturel : les affects qui nous relient, les pulsions dont ils s’originent, les fantasmes qu’elles suscitent et la folie « douce », nous aimons la nommer douce, de nos névroses, c’est-à-dire de nos personnalités.

Ces pratiques ont le bénéfice de constater, de nommer et souvent de proposer des aménagements salutaires pour l’ensemble. D’autres pratiques, souvent nommées humanistes, intégratives ou bien reconnues ouvertement comme étant des aménagements de la psychanalyse pour permettre un travail « clinique », au plus près, non plus du lit – comme le veut l’étymologie du mot clinique -, mais tout simplement de chaque « cas », de la singularité et de la richesse du sujet. Elles se déploient dans les institutions particulièrement sensibles à l’humain et au respect de sa complexité puisqu’il en va du respect de la complexité de l’ensemble, de son équilibre naturel. Ces institutions sont celles de la santé, du social, de l’environnement aussi, de plus en plus.

C’est notre volonté dans cet ouvrage, comme cela l’est dans notre pratique et dans nos enseignements universitaires auprès de managers et dirigeants, de répandre les moyens que ces institutions se donnent à l’ensemble des établissements et des réseaux de la vie économique dont le sentiment de responsabilité et d’engagement profond et durable est accru et c’est réjouissant.

Nous avons pensé y venir tout simplement par ce chemin vital de l’éros qui occupe une position centrale dans la recherche psychanalytique, sans considérations pathologiques. C’est la volonté de notre duo, mais aussi celle des nouveaux coach-analystes qui se forment auprès de nous, en groupe dédié ou dans les cursus universitaires auxquels nous contribuons, et celle des professionnels qui nous choisissent en groupe d’analyse de pratiques : RH, managers et consultants. Leurs témoignages seront clés dans les pages qui suivront.

Ouvrir le cercle alors, faire courir l’onde de charme, érotiser l’entreprise, la livrer sans plus de principes et de précautions inutiles, dépassés dans la tête et dans le cœur de ses acteurs si vivants, à ce que nous avons de plus humain serait-ce la différence – la différence des sexes et des générations -, et le rapprochement tant désiré que craint. Sans oublier la mort certaine qui finit d’éclairer depuis le bout du tunnel ce désir d’appartenance et ce plaisir de recréer. Ou du moins d’entreprendre ces deux mouvements altiers.

Affectio Societatis

– Je suis en retard et cela me désole.

C’est avec ces mots qu’il nous rejoint ce soir, en groupe de supervision des pratiques relationnelles des dirigeants. Les seules pratiques qui soient au cœur du métier de gouvernance. D’abord l’humain, et ensuite le décisionnel.
Car qu’est-ce d’autre de gouverner que de mettre du liant entre les hommes, et de le piloter ? Que leurs idées partagées, idéaux des multiples « moi » deviennent  » affectio societatis « . Et entreprendre ensemble.

Nous sommes en  » afterwork « .

Et la tentation est forte, pour le groupe, de se pencher sur lui. Arrivé en dernier et en péril. Car n’est pas le désir singulier qui émerge de prime abord dans la réunion, même pas son pendant nécessaire : la frustration. C’est plutôt l’inhibition. Ce qui empêche le désir de se déployer haut et fort, puis de se faire rond.

Émile pose quelques autres mots. Sur ceux qui l’ont retenu, la-bas. Et sur son incapacité, surtout, à leur dire son désir de partir : inhibition alors. Ce qui empêche à la source toute la créativité de la relation.

Si l’un ne se dit pas, et l’autre se dit de trop, comment faire d’un  » nous  » l’acteur du renouveau ?

Nicole s’y voit à sa façon :

– Ah ! Ça c’est tout nous ! Managers. Consultants. Adaptables et mous !

Gabriel en est choqué :

– Adaptables peut-être… Mous, je refuse !

– Je voulais parler de souplesse alors. – Nicole se reprend.

Et Émile les regarde, comme il verrait un père et une mère qui se soucient de lui.

En duo d’animateurs, André et moi-même, n’avons encore rien dit. Pour lui, nous sommes alors peut-être les parents absents de toujours. Ici contenants toutefois.

Daniel et Nicole le stimulent. André et moi-même le protégeons. Double action du groupe mouvant.

– Quelque chose sera bonne à prendre ! – dans le silence de nous toujours, Nicole se rassure, et rassure l’enfant de chacun.

Daniel se réfugie lui dans les mots couverture. Il parle de la  » valeur » qu’on s’accorde, il se prévaut du  » sens  » que l’on poursuit.

Cela met André en mouvement vivant :

– Le  » sens  » ?

– Oui. Le sens qu’il est important de ressentir et de partager dans l’aventure économique qu’est l’entreprise.

– Et si le  » sens  » était plutôt une quête toute personnelle ? Un manque de jadis.
Avec Eva nous aimons imaginer que tout  » business model « , ou modèle d’affaires, est pour chacun singulier  » affect model « . Un modèle des origines de nos affects que nous reproduisons avec talent en ayant choisi les métiers de la relation.

Il n’est pas de réplique. Personne ne s’en saisit. Mieux. Chacun le vit :

Nicole, enfant aux rêveries encore si présentes, admirative du père, perdu, partage sur le rêve du dirigeant.

Daniel évoque ce patron de  » start up  » ami, parti faire le tour du monde, et qui se sépare de ses  » parts  » à son retour, tellement l’affaire  » roule  » sans lui. Portée du collectif qu’il a créé avant tout. Et sans transition, il partage aussi sur son activité d’animateur de team building. Reviviscence pour lui d’une bande, d’une fratrie ?

Émile répond à la question initiale de Nicole : qu’est-ce qu’il serait bon de prendre dans le se faire  » avoir  » des autres ?

– Je ne vois rien. Je suis englué comme un oiseau mazouté en cette collaboration stérile…

– Mortifère… – j’avance enfin.
-C’est de la confrontation qui est nécessaire – ajouté André.

De l’inhibition-retrait à la confrontation-combat, ce chemin court m’agace toujours. Le rien ou le lien, c’est mon guide à moi. Et le lien, riche de soi et de l’autre alors. Pour qu’il reste solide et qu’il s’étire des avancées communes.

Mais je tisse sur la  » confrontation  » avancée par André. Pour ne pas anéantir de moi-même le lien avec lui. Lui est une part de chacun dans ce groupe, comme moi aussi je le suis. Leur faire vivre la cohabitation, le vivre ensemble, deux tendances, que sont nos conflits internes, nos nœuds. Leur faire vivre André & Eva : superviseur entier qui ne se ménage pas.

Je vais alors à l’essence du mot, là où nous nous retrouvons tous, à l’origine, à son etymologie. Pour les mots il y a, de plus, un affect originel qui les anime.

– Mettre  » front à front « . – Je leur dis.

J’ai vérifié depuis et ce vocable est issu du latin médiéval juridique  » confrontatio  » visant à rapprocher par comparaison deux opposés. Mais le  » front à front  » très physique me ravit de rapprochement humain. Voyez-vous les têtes des enfants, penchés les uns vers les autres sur le jeu qui les absorbe ? Voyez-vous autrement le front à front entre adultes alors ?

– Nous allons cesser cet accompagnement individuel en groupe ici. Celui d’Emile et c’est André qui laisse en scansion mon intervention. Et il ajoute : – Pour ne pas  » mettre en retard  » d’autres parmi vous, qui souhaiteraient s’avancer de leur problématique ou projet.

– Je dois moi partir à 8h30 précises – Daniel saisit l’occasion pour se dire – Mais je n’ai rien de particulier en ce qui me concerne à partager en coaching individuel avec le groupe aujourd’hui.

C’est Nicole qui prend alors le temps restant de la session. Émile restera donc  » en suspens  » sur cette invitation à la confrontation. Et suspens n’est ni inhibition, ni frustration. C’est un espace créatif intérieur, de post-contact, qui permet de retourner neuf à l’espace créatif partagé en lien : en pré-contact, puis reprise de contact, à un meilleur moment pour chacun. À la séance prochaine peut-être. C’est pourquoi le cadre que nous offrons avec André n’est pas celui de la séance-résolution mais celui de l’engagement sur la durée, et au plus juste et vivant alors pour chacun.

C’est comme ceci que nous accompagnons. En duo et en processus de changement. Nous vivons aussi des sortie de route de certains que nous regrettons. Car notre  » affect model  » à nous, à deux, est cet espace aéré. Sublimation de nos manques d’antan caressés. Être ensemble et être bien. Accompagnement alors de chacun en groupe, en duo, et seul à seul.