De la horde sauvage au groupe vivant

« Un jour les frères chassés se sont réunis, ont tué et mangé le père, ce qui a mis fin à l’existence de la horde paternelle. Une fois réunis, ils sont devenus entreprenants, ont pu réaliser ce que chacun d’eux, pris individuellement, auraient été incapables de faire. »

Sigmund Freud
Totem et Tabou

Lorsqu’on anime des groupes humains, il est important de revenir sur des bases réfléchies et partagées de ce qui par essence les anime. Evitement du choix oedipien est le complexe fraternel.

L’essence de l’homme consiste en motions pulsionnelles de nature élémentaire au départ, qui ne sont ni “bonnes ni mauvaises” et qui donnent lieu au phénomène de l’ambivalence affective.

L’homme est donc rarement tout à fait bon et pour cause. Il ne serait pas l’homme irréductible, et en continuel désir de vivre.

Les motions mauvaises dans l’enfance peuvent être une condition de l’orientation vers le bien. Si elles se transforment, par l’action combinée d’un facteur intérieur, le besoin d’amour, et d’un facteur extérieur : la pression de l’éducation et de l’ambivalence culturelle à l’entour.

Le « moi idéal », auto-conservateur et auto-érotique, sous cette double pression, érotique et sociale, peut laisser place à une tension vers un « idéal du moi », qui tire vers les autres et vers l’avant.

Cette pression d’origine avec l’âge relâchée – chacun de nous l’ayant intériorisée – n’aurait plus lieu de se répéter en nos institutions, où ont lieu des regroupements confraternels : écoles de formation continue pour adultes, entreprises, associations, groupes de supervision. Qu’elles contraignent ou laissent liberté aux groupes d’auto-régulation le résultat devrait être le même. Et même ce serait bien mieux de compter sur la responsabilité individuelle, plutôt de par la contrainte favoriser la régression, l’infantilisation, la résurgence du complexe fraternel.

Sauf que :

– l’intériorisation individuelle des limites sociales est, de nos jours, de plus en plus faible,

– que la sauvegarde du plaisir à tout prix domine en notre société,  en lieu et place de la sauvegarde des  limites partagées,

– et que, dans le périmètre particulier des métiers de l’accompagnement, les groupes de supervision, de managers ou de coachs, se veulent davantage de « co-développement » par un ou deux simples exécutants d’un protocole orchestré, que sous le signe de l’expression, la singularité et la responsabilisation de chaque participant, et sous l’autorité morale, que non puissance ou pouvoir, du ou des superviseurs.

 

C’est ainsi que le fantasme du « moi idéal » nous guette en chaque rassemblement « fraternel » à nouveau. Le « moi idéal » n’étant plus « moi » mais le « nous » qui me dissout. Et refaire horde, et crime, et entreprendre, oui, un instant.

Bien plus grand serait pour chacun d’entre nous d’entreprendre sans attendre, d’être capable de choix et de renoncements singuliers, dans une dynamique à la fois de tension et de lien à autrui, jamais consommées tout à fait, et contribuer ainsi à l’entreprise collective qui apparaît chemin faisant, le temps d’une vie.

 

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Pour approfondir ces essentiels de psychanalyse sociale plus que jamais d’actualité en cette démultiplication naturelle des groupes et communautés :

Totem et Tabou de Freud,

Le complexe fraternel de Kaes

et De la horde à l’Etat de Enriquez.

Ou les travaux de Kets de Vries pour ceux qui préféreraient se regarder de la main d’un expert de l’organisation en plus de psychanalyste assumé.

 

Salutaire, en tous les cas, rafraîchissements premiers.

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D’ambivalence, comme une liberté à prendre

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L’ambivalence, l’ambivalence… ! – s’exclame-t-il comme le faisait Arletti sur la scène d’Atmosphère jadis. – Et vous croyez vraiment m’apprendre quelque chose ? Moi qui suis polyvalent !?

Il y a un instant, il déposait ici – en groupe de pairs et en duo d’animateurs qui permettent encore davantage de se représenter et de ressentir tout et son contraire -,  sa plainte de ce client. Ce client qui le met à la fois dans la curiosité et dans l’inconfort : un homme de pouvoir qui aimerait faire moins peur humainement, sans cesser d’imposer pour autant comme le veut son rang.

Et je ne trouve pas d’outil ou de méthode de développement dans ma panoplie d’interventions. Et je le revois bientôt… Et je n’en ai pas la moindre envie. Qu’est-ce qu’il m’ennuie… !!

– Pourriez-vous tenter d’être dans l’accueil, sans envie particulière et que ce soit ceci tout simplement l’enseignement d’aujourd’hui ?

D’ouvrier polyvalent à coach de dirigeants. Ni démuni ni armé jusqu’aux dents. Simplement à côté de celui si sachant et qui, comme chacun de nous, s’ignore profondément.

Il acquiesce d’un non.
Il saura alors.