De l’amour et de la haine dont se tisse l’étoffe de l’éros

Olivier Bouvet de la Maisonneuve et son travail sur Mélanie Klein En Seminaire Psychanalytique de Paris m’aide ainsi à parfaire les soubassements de mes positions sur l’éros en entreprise, une autre grande matrice dont le sujet peut éclore vivant.

Aux Séminaires Psychanalytiques de Paris, avril 2018

Mélanie Klein rejoint la deuxième topique de Freud qui fait état de trois instances : l’instance pulsionnelle du ça, l’instance sociale du surmoi et le moi comme personnalité propre. Cette topique s’accompagne de deux grands principes organisateurs de la vie humaine, des seuls deux instincts que nous avons tous pour valise humanitaire : l’éros et le Thanathos, la libido et le morbide. La connaissance de la mort est à l’origine de ces deux dynamiques entrelacées, de plaisir et de réalité.

L’adoption de ce référentiel est particulièrement exprimée dans l’ouvrage L’amour et la haine ci-écrit avec Joan Rivière et publié en 1937. En accord avec son désir de ne jamais rien affirmer qui ne soit fondé sur sa pratique clinique, au plus près de chaque cas rencontré, Mélanie Klein laisse volontairement de côté l’arrière plan théorique, biologique et philosophique, pour se centrer sur les questions du développement, harmonieux ou pathologique. Ce développement psychique est la clé du développement affectif et sexuel, cognitif et comportemental, relationnel et social, de la pleine expression de la singularité individuelle tout en étant « d’assez bonne compagnie ».

Klein s’aligne sur la position de Freud : le stade originel est « sans relation d’objet ». La pulsion de vie et la pulsion de mort sont intriquées dans une forme de masochisme primaire ce qui donne lieu au tout premier conflit psychique auquel l’espèce humaine a affaire : le narcissisme primaire, un tout premier doute sur la valeur d’existence même. Ce premier regard sur soi défléchit vers l’extérieur une part de la pulsion de mort qui devient ainsi sadique, agressive, tandis que l’autre part qui demeure à l’intérieur conserve son orientation masochique.

Au commencement était la haine

L’agressivité dérive ainsi de la pulsion de mort mis elle est la première expression de la libido, du désir. La libido suit ainsi toujours les voies que la pulsion de mort a frayées.

Klein n’utilisera plus le terme de sadisme que comme référence théorique du pendant du masochisme primitif. Elle lui préférera celui de haine qui incarne mieux la dualité pulsionnelle dans l’expérience clinique, dans la recherche d’un développement.

La haine constitue le fonctionnement psychique de base, une première expression désirante qui se confond avec la sexualité infantile avec son lot d’érotisations partielles, orale, anale et scopique. L’objet partiel est le sein et son existence même organise tout le désir du jeune enfant : celui de son nourrissage mais aussi de son plaisir ou de ses privations.

Selon Freud, dans Pulsions et destin des pulsions, 1915, que Klein cite dans la Psychanalyse de l’enfant, « la haine est plus ancienne que l’amour ». L’amour reconnaît le sujet entier et ne lui impose pas la satisfaction des corps.

Cette première expérience vitale recevra l’appellation d’une position kleinienne qui persiste de nos jours : la position squizo-paranoïde. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’apparaît la position dépressive que non déprimée : celle de la culpabilité dont on se protège par le clivage car ce n’est qu’en sortie d’enfance, avec la frustration œdipienne enfin posée qu’il sera possible de se protéger de son désir par le « refoulement » vers l’inconscient pur et simple de la pulsion interne.

« Il est, à mon avis, très important pour l’avenir de l’enfant qu’il puisse faire le passage des craintes précoces de persécution et d’une relation d’objet fantasmatique à une relation avec sa mère comme personne entière et être aimant. Néanmoins, quand l’enfant y parvient, surgissent des sentiments de culpabilité liés à ses impulsions destructrices dont il craint alors qu’elles ne soient un danger pour l’être aimé. »

Mélanie Klein, Le sévrage, 1936

Et l’amour fût

La mère se dégage progressivement de son statut d’objet sein en devenant une mère aimante. L’élaboration fantasmatique qu’elle suscite, qui est de l’ordre de l’amour, permet à l’enfant de se dégager à son tour de la pure satisfaction materielle de ses besoins voire de ses plaisirs.

L’amour et la haine sont les deux états affectifs premiers, tous deux issus de la pulsion, mais il ne correspondent pas à un afrontement direct entre l’eros et la pulsion de mort.

Si la réparation aimante est largement fantasmatique, intrapsychique, la haine est vécue par le corps, sous forme d’insatisfaction, et immédiatement projetée : elle est attribuée au sein de la mère dans sa double forme d’objet interne et externe. Elle devient un imago pour reprendre ce terme kleinien qui devient le support de toute identification.

C’est par le clivage que l’enfant effectue la première opération psychique, à la fois de défense et de création d’une formation réactionnelle. Le clivage est le précurseur du refoulement et de la sublimation qui s’ensuit. Le clivage permet le déplacement de la haine en tendresse. Elle y perd son but destructeur tout en gardant son substrat corporel pour le mettre à la disposition de l’amour. Le vocabulaire et les gestes trahissent son origine violente et sexuelle. Le baiser est une esquisse de dévoration et les mots d’amour se nourrissent d’une forte ambiguïté. Trop d’amour tue.

Le sursaut de l’éros

La position dépressive est faite d’oscillations entre un pôle traumatique où dominent la douleur, l’angoisse et la culpabilité liées à la perte de la mère objet partiel, facilement halluciné, puisqu’elle devient objet complet comme le sera aussi le sujet, et un pôle dépressif dont l’action s’articule aussi en trois temps : la représentation détachée par le clivage est rejetée dans l’inconscient par le déni qui atténue ainsi la réalité psychique angoissante.

Il ne restera que quelques traces d’une émotion invivable vite submergées par la toute-puissance de la pensée. D’autres traces se situent du côté de la plus belle émotion. Le psychisme va vite les mettre à l’abri de ses propres attaques sadiques, irrépressibles au plus précoce, en faisant un prototype dégagé de la réalité : l’idéal. L’amour est de cet imaginaire sensé. L’amour devient l’intégrateur entre la réalité psychique et la réalité confrontante.

Mais aussi quelques restes d’une petite part langagière, les bribes d’un récit, qui, en s’articulant à d’autres restes permet la symbolisation, la sublimation dans le modèle cognitif. Ce domaine symbolique qui fait face à l’imaginaire est organisé par la haine et opéré par le clivage. Ni l’un ni l’autre ne sont destructeurs, bien au contraire : ils nous évitent la toute puissance, ils sont à l’origine de la dynamique désirante, ils permettent le lien et la création.

 

Olivier Bouvet de la Maisonneuve et son travail sur Mélanie Klein dont je me suis inspirée pour écrire ce billet m’aident ainsi à parfaire les soubassements de mes positions sur l’éros en entreprise, une autre grande matrice dont le sujet peut éclore avec rage et tendresse tout autant. Et en société également.

A chaud en vidéo :

Accompagner les ratés

Je fais connaissance avec quelqu’un qui a toujours été là sans jamais oser se montrer, tellement bête et amoureuse qu’elle est.

La surdouance de l’adulte autre que les ouvriers spécialisés du digital que l’on nous sert. Vous qui consultez, dépassé : que vais-je devenir ? Quel est l’avenir de mon métier ?

Pour vous, qui vous le demandez, c’est souvent le drame de l’adulte jusqu’ici si doué, et souvent en effet surdoué. Haut potentiel, talent, top right nine box grid placé.

La surdouance est vraie.

C’est une intelligence différente. Elle n’est pas plus grande, elle n’est pas plus dense. Elle est une aptitude, un potentiel, une machine à penser le Monde et Soi au plus complexe et dense. Chaque petit événement, chaque rencontre, sont perçus dans leurs détails les plus infimes, et les cascades de conséquences sont aussitôt prises en compte. Et rien de tout cela ne paralyse. Au contraire. Un petit choix accorde la toute-puissance au surdoué de modifier la donne, qu’il perçoit dans toute son ampleur, et dont il devient l’auteur grâce aux conséquences multiples qu’il crée.

Les nouveaux surdoués en font des algorythmes. Vous, vous en avez fait votre vie sans le savoir. Et le drame vous rattrape. Pas d’inquiétude. C’est le terme savant aussi. Le drame de l’enfant doué. L’ouvrage phare d’Alice Miller. Depuis, on le sait, la douance rime avec la souffrance et avec l’enfance. Le haïku à trois vers est unique pour chacun. Ne le sont pas les composantes. Et les combinaisons géantes.

Nul besoin de maltraitance physique avérée. L’enfant négligé dans sa fantaisie naturelle, et dans ses besoins essentiels de comprendre le peu qui le concerne de près, devient l’expert de la réalité virtuelle et plurielle qui l’entoure. Il réussit naturellement à apprendre une langue, résoudre une équation, contrer la protection parentale de la wifi. Où sont passés ses fantasmes de satisfaction par la petite destruction de l’autre : mordre le sein, tordre le cou du frère, toucher le creux si doux de la petite amie ?

Il le connaît par cœur, l’autre. Il perçoit ses moindres recoins humains. Prévisibles pour son intelligence exacerbée aussi variables soient les réseaux étrangers. Toutes ses failles, et ses excès. Il les active et les neutralise à souhait. Seulement, il n’a de coeur ni d’esprit vrai pour cet autre qu’il est aussi lui même.

Au mieux, il atteint l’excellence. C’est tout. Et il lui court après, longtemps, inconscient de l’avoir trouvée.

 » Les attentes datant de l’enfance peuvent être si fortes que l’on renonce à tout ce qui nous ferait du bien pour être enfin tel que le souhaitent les parents, car on ne veut surtout pas perdre l’illusion de l’amour. »

Alice Miller
Notre corps ne ment jamais, plus récent que l’ouvrage pré-cité
Flammarion, 2004

J’étais promise à l’excellence. Belle carrière, beau(x) mariage(s), beaux enfants, belles transitions au passage, et une très belle psychanalyse même, entreprise à la trentaine et menée de main de maître jusqu’à en faire mon métier dix ans après.

J’ai tout raté et je m’en réjouis. Et je constate, que depuis que cela rate, scandaleusement ces mois derniers, je perds chaque jour quelques grammes de cette intelligence infâme. Je prends du coeur et de la chair. Je fais connaissance avec quelqu’un qui a toujours été là sans jamais oser se montrer, tellement bête et amoureuse qu’elle est.

Et je rencontre d’autres tout aussi inintéressants et affectueux. Et je ne suis pas pressée de les connaître. Juste de vivre un peu. Tant d’années. Tant d’enfants à voir grandir sans ne rien leur demander. Les désirer. Ce qui laisse toute la place aux mille échecs intimes qui jalonnent une vie, aux mille et un petits bonheurs partagés.

Université d’été du coaching clinique psychanalytique 4/5

imageII. La structure de la névrose selon Freud

L’articulation du symptôme fournit une structure a la névrose des sujets qui sont dans la « normalité ». Ni pervers ni psychotiques. Cette articulation s’effectue en psychanalyse sur trois axes conceptuels, qui restent relatifs : le trauma, le refoulement, l’angoisse. La clinique, chaque cas singulier, se dérobe à la théorie, fait appel à la relation vivante.

A ) Le rapport du symptôme et du trauma

En termes d’économie psychique Freud décrit le trauma comme étant un afflux d excitation. Le sujet débordé par un tel afflux n’a pas la ressource psychique pour élaborer, se représenter ce qu’il vit. Le trauma c’est le sexuel qui ne peut pas s’intégrer à la vie psychique. Le sexuel déborde le registre de la sexualité. Le sexuel est l’effraction, l’intrusion qui a été conservée de l’impensable et cet impensable fait trauma. C’est le cas de la séduction sexuelle précoce de l’homme sur la petite fille. Cette séduction n’a pas pu être intégrée. L’expérience ne peut s’inscrire dans un réseau de représentations. Ses restes demeurent enkystés. L’abus sexuel est irréconciliable avec la vie psychique.

Enkyste. Protégé. L’impact traumatique ne s’opérera que dans l’après-coup.

Il s’agit d’un moment de séduction avant la maturité sexuelle. Ce premier temps n’est pas un trauma. C’est possiblement un événement vécu mais il ne provoque pas de symptôme. Le trauma ne peut exister que dans l’après, avec la survenue d’un second événement post pubertaire venant réveiller le premier événement (Lacan)

La jeune fille rentre dans une boutique. Les vendeurs sont moqueurs, blagueurs, grimaçants. C’est ce rictus grimaçant qui va réveiller le souvenir d’attouchements sexuels par un adulte lui même défiguré dans sa jouissance, dans son étrangeté vis à vis de la fillette qui en est l’objet.

Le trauma n’est donc pas l’événement lui-même mais la reconstruction de l événement. Le souvenir agit plus fort que l événement lui-même. C est le souvenir qui devient traumatique.

« L’hystérique souffre de réminiscences. » – conclut Sigmund Freud.

Le trauma trouvera son expression dans le symptôme. Le traumatisme présente un paradoxe ponctue J.D. Nasio. Il se situe aux limites du transfert. Il n’est pas transférable sur la personne de l’accompagnant. C’est le fantasme de séduction qui s’opère et non plus la scène, effective, ou pas. Ce fantasme est le fantasme de l’hystérique. C’est « la faute » de l’obsessionnel qui ressasse avoir été lui-même actif, agissant le fantasme et non pas le subissant comme l’hystérique s’en défend.

B ) Le refoulement

Lieu de séparation entre le conscient et l’inconscient. C’est le refoulement originel qui crée l’inconscient.

Le symptôme est lié au refoulement car il marque le retour du refoulé. Le symptôme ne correspond pas exactement au refoulement. Il marque son échec partiel. Il défend contre le refoulement. Le symptôme est la manifestation intempestive du désir qui marque l’échec partiel et déforme du refoulement. C’est la définition du bénéfice primaire du symptôme. Les conditions d’origine du symptôme. Le symptôme apaise les tensions en les satisfaisants partiellement.

Mais pourquoi une satisfaction libidinale comporterait-elle une souffrance ?

L’excitation sexuelle crée un déplaisir. Elle suscite un besoin de régulation. Mais pour Freud l’explication quantitative, de l’excès d’excitation ne suffit pas. Ce sont les forces refoulantes – la pesanteur morale, les codes sociaux rigides, la religion culpabilisante, – ce sont ces forces refoulantes même qui constituent des remparts trop faibles face à la puissance de la libido, de la force vitale.

Il doit se trouver d’après lui alors, dans la sexualité même, une source indépendante de déplaisir qui donnerait dans un second temps seulement toute sa force a une supériorité morale, éthique, spirituelle. Ceci est l’expérience même de l’obsessionnel. Il fabrique une opposition solide à ses désirs.

L’obsessionnel, le maître de la pensée, même pour lui le sexuel reste impensable, impossible d’élaborer. La limite doit donc venir du desir lui-même plutôt que d’instances extérieures, sociales. Dans le travail sur l’Oedipe le désir est associé à la peur de castration.

Le symptôme est la marque de l’embarras sans cesse reconduit de la sexualité, du mouvement vivant qui pousse l’homme à s’exposer. Le refoulement correspond au maintien à l écart de cette sexualité encombrante. Une sexualité perverse polymorphe de l’enfance.

Le symptôme est ici une formation de compromis entre le refoulement et le retour du refoulé.
Il vise à maintenir ensemble des forces opposées.

Il s’exprime dans le rêve le rêve : avec le relâchement défensif on assiste à un monde transposé du désir. Le rêve garde la marque du processus primaire, celui de l’inconscient. Il condense et déplacé seulement ses représentations.

C ) Symptôme et angoisse

Dans « Inhibition, symptôme et angoisse » qu’il publie en 1926, après sa deuxième topique surmoi-moi-ça, Freud tempère l’optimisme des premiers temps de la psychanalyse qui prévoyait que par la seule parole libre les symptômes viendraient à disparaître ou du moins à se réduire notablement. Il constate que dans la talking cure il existe des butées et qui relèvent notamment de ce passé, l’enfance, qui s’invite au présent dans ses réminiscences.
Le sujet créé lui-même les conditions pour revivre une souffrance ancienne au présent, pour répéter des modes relationnels et d’action.

Ce n’est plus qu’une logique d’après-coup. D’une répétition de la scène traumatique, ayant fait effraction dans le psychisme de l’enfant que ce soit par l’imagination ou par l’abus consommé, qu’il suffirait de relier à ce fantasme originel. Il y a un point dur, un noyau que la psychanalyse ne parvient pas à lever. Il s’agit d’une butée indépassable qui correspond à un « Au delà du principe de plaisir », que Freud publie de suite aussi. Ceci correspondra ensuite à toute la théorisation de la jouissance déployée par Lacan. Il n’y aurait ainsi plus de mauvaises rencontres à identifier et que l’on pourrait « corriger » et « éviter » mais une tendance humaine irréductible.

Le symptôme, dans ces circonstances, protège de l’angoisse qui est inexorablement associée à l’inconvénient d’être né et à un avenir qui est de mourir. Et entre les deux « moi » jamais irrésolu.
La où le trauma représente dans son ignorance de soi, l’intrusion, quelque chose d’extérieur qui s’impose à moi, l’angoisse c’est l’affect intime qui surgit lorsque je n arrive pas élaborer, a avoir la pensée de ce qui me dépasse.

L’affect dans sa radicalité c’est l’angoisse. Un affect désarrimé. Sans violence, sans tristesse sans rien de connu. Le signal d angoisse permet tout juste d’enclencher le symptôme.

L’affect angoisse sera lié pour Freud à la menace. Et une figure de menace est la castration pour Freud, le manque pour Lacan. On fait porter l’empêchement sur l’autre alors que c’est soi même qui se met sous la menace de la castration.

Le symptôme est ainsi le système défensif qui caractérise la névrose, la « normalité » psychique.
La forclusion ou déni, le clivage et le rejet sont les mécanismes anti-relationnels de la psychose.

L’attachement que le sujet porte à son symptôme est un attachement narcissique. Toucher au délire privé de l’individu révèle son identité singulière. Le névrosé tient au symptôme. Un remaniement est difficile. L’individu s’en arrange de la souffrance associée. L’aménagement relationnel qui en découle est son bénéfice secondaire.

Le bénéfice secondaire est celui qui n’est plus associé au symptôme lui même, mais lié aux conséquences du symptôme. Il constitue la Néoréalite qui enferme et protège le sujet.

Le bénéfice primaire permet de trouver du plaisir là où quelque chose est refusé. L’aboutissement du désir est impensable et c’est cela qui est réussi, de par le symptôme. Le symptôme c’est moi et ma continuité d’exister en dépend..

La bascule de Freud se fait autour du champ sexuel du symptôme. Dans la bascule de Lacan l’inconscient est un langage. Le symptôme apparait comme la métaphore de cette effraction du sexuel qui ne rentre pas dans le registre du langage. Pour Lacan c’est parce qu’il y a langage qu’il y a trauma. Il faut créer un champ d’appartenance pour repérer ce qui ne rentre pas dans le champ. C’est au croisement des champs réel, symbolique et imaginaire que se depose le symptôme, étant à la fois le signe, le signifiant et le signifié.

Symptôme et imaginaire

Ce que le symptôme donne à voir. Projection imaginaire de ce que l’autre y voit, entend de ce donne à voir à entendre. L hystérique cherche une définition d’elle même au regard d’un autre. Il existe ainsi une fuite d’images pour l’hystérique. L’imaginaire lui permet de s’accrocher par moments à certaines de ces images.

Le sujet s’accroche à son symptôme comme une définition de lui-même.

Le symptôme en même temps qu’il fait tache, étonne, fait image. Il permet de maintenir une satisfaction narcissique.

La dimension aveuglante du symptôme pour ne pas laisser voir et ne pas voir ce qui rentre dans l’image narcissique est sa réussite quant au désir.

Symptôme et symbolique

Pour désigner le plus intime de soi il est nécessaire d’avoir accès au plus autre. La langue même maternelle reste étrangère, toujours insuffisante.

Symptôme et réel

Le réel est la part irrépressible du symptôme. La réminiscence. La répétition. Ce qui ne rentre pas dans le registre du langage continue de se réaliser. La douleur du symptôme est aussi une façon de jouir, sans fin.

De ce symptôme qui s’impose et qui se refuse nous ferons une cinquième partie de cette université d’été du coaching clinique psychanalytique. En lui offrant la matrice reposante et dynamisante d’un appareil psychique groupal. Celui qui relie le patient – client à son analyste – coach, ou celui qui se déploie en groupe restreint de patients – clients autour de deux analystes comme cela a été théorisé en souplesse par Anzieu et Kaes.

Puisque la névrose est la maladie d’amour, et ses symptômes issus du trauma originel, du retour du refoulé, de l’angoisse qu’ils parent – s’en protègent et l’habillent du même tour de main – , seule la relation l’entretient, sans rémission définitive ni échéance fatale non plus.

Ici, ce dernier exposé conceptuel et aride du symptôme dans son rôle d’articulation de la vie psychique et de structuration névrotique est issu intégralement du Séminaire Psychanalytique de Paris du 18 juin 2015. Sur mes notes de la conférence de Pasani.

À suivre, à l’occasion de l’été indien de la rentrée, le retour expérientiel et alors amoureux de ma propre pratique d’instrument psychique au service de mes accompagnements individuels ; de tissu contre-transférentiel offert à partir du duo que je forme avec André de Châteauvieux en animation de groupes restreints, d’autres accompagnateurs, de consultants, de RH et de cadres dirigeants.
Très bel été !

Ah, et voici ici dévoilée l’armature qui sous-tend l’œuvre en mousse de latex plus vraie que nature du commencement. Et son créateur en signature. Et la photo, oeuvre de moi à l’occasion de son exposition à l’octroi de Villeneuve sur Yonne.

image

Pas pleurer

Pas pleurerElle partit le matin du 20 janvier 1939, à pied, avec Lunita dans un landau, et une valise noire où elle avait rangé deux draps et des vêtements pour sa fille.

Une dizaine de femmes et d’enfants l’accompagnaient. Le petit groupe rejoignit la longue cohorte de ceux qui fuyaient l’Espagne, encadrés par la 11ème division de l’armée républicaine. Ce fut ce que, pudiquement, on appela la Retirada.

Une colonne interminable de femmes, d’enfants et de vieillards, laissant derrière elle un sillage de bagages crevés, de mules mortes allongées sur le flanc, de pauvres hardes gisant dans la boue, d’objets hétéroclites emportés à la hâte par ces malheureux comme des fragments précieux de leur chez soi puis laissés en route quand l’idée même d’un chez soi avait totalement disparu des esprits, quand d’ailleurs toute pensée avait disparu des esprits.

Pendant des semaines, ma mère marcha du matin jusqu’au soir, garda la même robe et la même veste raides de boue, se lava à l’eau des ruisseaux, s’essuya à l’herbe des fossés, mangea ce qu’elle trouvait sur les chemins ou la poignée de riz distribuée par les soldats de Lister, ne pensant à rien d’autre qu’à mettre un pied devant l’autre et à s’occuper de sa fillette à qui elle imposait ce calvaire.

Bientôt elle abandonna le landau devenu trop encombrant et fit, d’un drap noué autour de ses épaules, un berceau pour Lunita, qui devint comme une partie d’elle même. C’est ainsi qu’elle avança, plus forte et plus libre maintenant qu’elle portait sa fillette contre son corps.

Elle eut faim, elle eut froid, elle eut mal dans les jambes et dans tout le corps, elle dormit sans dormir, tous ses sens en alerte, sa veste repliée en guise d’oreiller, elle dormit à même le sol, sur un lit de branches, dans des granges abandonnées, dans des écoles désertées et glacées, les femmes et les enfants tellement entassés les uns contre les autres qu’il était

impossible de bouger un bras sans se heurter à d’autres. Elle dormit enveloppée dans une mince couverture marron qui laissait pénétrer l’humidité du sol ( ma mère : cette couverture tu la connais, c’est la couverture du repassage ), sa petite fille serrée contre sa poitrine, les deux jointes comme un seul corps et comme une seule âme, sans Lunita je ne sais pas si j’aurais continué.

Elle fut, malgré sa jeunesse, dans une fatigue sans nom, mais elle continua chaque jour à mettre un pied devant l’autre, ADELANTE ! l’esprit uniquement occupé à trouver les moyens de survivre, se jetant à terre ou dans un fossé dès qu’apparaissaient les avions fascistes, le visage écrasé sur le sol et son enfant contre elle, terrifiée de peur et suffocante à force de pleurer, son enfant à qui elle murmurait Ne pleure pas ma chérie , ne pleure pas mon poussin, ne pleure pas mon trésor, se demandant en se relevant couverte de terre si elle avait eu raison de faire subir cette apocalypse à sa fillette.

Mais ma mère avait dix-sept ans et le désir de vivre.

Elle marcha donc pendant des jours et des jours son enfant sur le dos vers un horizon qui lui semblait meilleur de l’autre côté de la montagne. Elle marcha pendant des jours et des jours dans un paysage de décombres et atteignit la frontière du Perthus le 23 février 1939. Elle resta quinze jours dans le camp de concentration d’Argeles-sur-mer dans les conditions que l’on sait, puis fut dirigée vers le camp d’internement de Mauzac où elle retrouva Diego, mon père.

Après maintes péripéties, elle finit par échouer dans un village du Languedoc, où elle dut apprendre une nouvelle langue (à laquelle elle fit subir un certain nombre d’outrages) et de nouvelles façons de vivre et de se comporter, pas pleurer.
Elle y vit encore aujourd’hui.

 

C’est peut être romancé, comme la mémoire de chacun dans la fratrie n’est jamais la même à propos des vécus partagés. Montse s’en est allée, en colonne d’émigrés et de réfugiés, de l’Espagne dont elle croit essuyer la perte, vers la France qui lui donne alors son gîte et sa chance. Montse a dix-sept ans. Je les avais quand j’ai complété mon dossier de réfugié Erasmus, pardon, boursier. Et je me dis en laissant ces lignes, et en pleurant malgré le titre, que peut-être, quelqu’un dans ma famille, était parti(e), et que je l’aurais suivi(e) en toute inconscience alors.

Alors, je demande, moi, à mon père. Ma mère était franquiste et l’est. Ou plutôt sa famille. Et elle s’y laisse bercer. J’ai demandé là à mon père : – sais-tu si quelqu’un des nôtres s’en est allé ?

– Mon père était officier, très jeune officier, dans l’armée Républicaine, dont l’instruction en cachette, en stage à l’étranger, fut sommaire.

Comme le suggère le résultat de la guerre. Et, quoi qu’il en soit, il faut reconnaître la puissance de l’armée nationale, de métier, et au départ du Maroc sans que l’on puisse l’arrêter – le NO PASARAN était un cri de désespoir -.

– C’est d’ailleurs dans la montagne de Madrid que ton grand père s’illustra de ce qu’il avait appris dans les Alpes !

Ah ! Voilà. Donc ce départ vers la France, qui inspire peut être le mien, était plutôt conquérant que reddition et défaite. Et je poursuis mon enquête personnelle :

– C’est donc ainsi qu’il apprit le français. Et qu’il émaillait sa vie de famille d’expressions et de chansons d’ici… Mais quand est ce qu’il rencontra ma grand mère ?

– Maria et lui furent des jeunes amoureux. Ce fut avant la guerre je crois.

– Elle nous racontait, petits, qu’elle traversait les lignes ennemies les munitions sous sa jupe…

– Je ne sais pas si elle y avait un rôle. Mais je sais très bien qu’un jour de bataille la cape de ton grand père lui avait été rendue et lui porté disparu. Mort au combat. Mais il réapparut, et à la conclusion de la guerre, même si son destin, d’avoir été du « mauvais » côté, sembla quelque temps incertain, il se fit apprécier des officiers nationaux, ses pairs, et j’en suis témoin des relations qu’il prolongea. Il quitta cela oui la carrière militaire, il entreprit l’enseignement supérieur en Lettres et en Sciences exactes et il réussit l’agrégation et embrassa le métier de professeur d’une jeunesse sans repères. Mais entrepreneur avant tout, de la vie, à pleines dents, il ébaucha ce qui est devenu la formation professionnelle : il ouvrit un réseau d’agences de formation pour adultes (dactylo, sténo et d’autres automatismes). Je tiens moi de ce bord. Ingénieur en Télécommunications. Chef d’entreprise. Et toi, je sens. French Tech Coach.

Il m’a appelé Eva. Je tiens un peu de ce Ernest dont il me parle et que je n’ai jamais rencontré. Disparu pour mieux renaître. A chaque fois. Lui il est. Eva va.

J’y vais peut être au delà, de ce qu’il aurait fait lui si un petit air de famille ne l’avait pas retenu. Puis lâché et re-disparu. Mari séparé de mère quand cela ne se faisait pas. Jamais je ne le connus.

– Il était orphelin de père. Pour lui l’amour était corrompu. Comme un lien qui mène nulle part.

Peut-être, je me dis, peut-être suis-je (re)venue en France le trouver lui et par delà ; trouver l’amour qu’il y laissa. L’amour de l’homme qui le commanda. « Capitaine, oh mon Capitaine, nous avons déclaré la guerre, la bataille fait rage ! Et attention, les victimes pourraient en être vos cœurs et vos âmes. » Ce cercle des poètes disparus m’avait aussi touché dru.

Mais le plan infini de Montse me dit bien plus que cela. Après tout, ne serait-elle pas venue en France retrouver le vrai père de sa fille aînée, un officier français ? L’Amour d’un soir heureux : André. Le seul. Plutôt que fuir LE danger ? Conquérante elle aussi, et pas d’une chimère, ou d’une perte : de la vie.

– Tu vois, si on me demandait de choisir entre l’été 36 et les soixante-dix ans que j’ai vivi entre la naissance de ta soeur et aujourd’hui, je ne suis pas sûre que je choisirais les deuxièmes.

Pas pleurer. Ça dit tout « ça ».

Lydie Salvayre, Goncourt 2014
Lydie Salvayre, Goncourt 2014

Lydie Arjona, alias Lydie Salvayre, est née en 1948 (l’année de la mort de Bernanos, qu’elle met en scènes entrelacees avec les scènes de guerre), dans le sud de la France, d’un couple de républicains espagnols en exil – mère catalane, père andalou.

Et, avant de devenir la romancière de «la Compagnie des spectres», puis ici, l’autobiographe et la lauréate du Goncourt 2014 avec « Pas pleurer », elle a été psychiatre à Marseille. Les lois folles de la mémoire traumatisée, de l’amnésie protectrice, et de la résilience, n’ont pas de secrets pour elle.

Lampées originelles

Elle a embrassé un lampadaire, un soir de nouvelle lune où elle revenait joyeusement d’une virée en famille. Un de ces soirs où tout semble possible, où maman s’est fait belle, où papa est un peu gai avec ses cousins, ses collègues ou ses copains, mais pas colérique ivre comme à son habitude, à chaque fois qu’il boit seul et « pas tant que ça », face à la seule tablée enfantine composée de sa femme et ses rejetons soumis.

Il a bu aussi ce soir, mais avec ses voisins il a échangé sa rage en rires partagés, et la vue des dames un peu allumées l’a aussi comblé.

Et elle, sa fille qui grandit et qui le regarde de plus en plus dans les yeux, face à face enfin, elle a embrassé ce lampadaire dresse sur le chemin du retour. Un lampadaire qu’elle n’a pas vu venir comme il ne l’a pas vue devenir femme. Lui.

– J’étais déjà sonnée du bras de fer avec la nuit, et mon père m’a giflée en plus. Le visage rougi, les yeux exorbités, c’était moi, c’était lui, face à face obscène à deux.Et elle rêve d’un homme qui est tour à tour noir, laid, gros, vieux, agite, et qui au milieu de ses nuits, encore aujourd’hui, la réveille de son insouciance que la journée elle retrouve invariablement.

 

Des choix d’engagement, dans un projet personnel, dans une relation intime, dans une passion secrète jamais elle n’en aura fait. Elle est « bonne » commerciale pour le compte d’autrui, elle achète « bio », et souvent elle y déroge pour un petit caprice sans plus de conséquence, et elle suit toutes les séries sur son écran de nuit. Puis, elle se couche et le cauchemar resurgit.

A cette séance la, elle n’a plus grand chose à dire, elle ne changera pas sa vie, et ses rêves les plus récents semblent effilocher ses craintes, et elle s’en satisfait. Elle est contente. Je ne dis rien et elle ajoute ce qui la trompe :

– Mon rêve de cette nuit était simplement que j’allais autre part et puis je ne sais pas si j’y étais ou pas, si c’était bien ou mal, j’étais juste plus seule que jamais dans mes rêves.

C’est vrai que bien souvent l’homme qui l’a surprend arrive lorsqu’une foule se rompt : ses collègues, ses amis ou ses sœurs.

Nous sommes presqu’au bout de la séance, elle invoque tous ces autres souvenirs qui lui manquent et qui permettraient peut-être d’aller plus loin dans la liberté qu’elle se cherche.

– Mais puisque je ne vois rien d’autre… Je m’enrage au quotidien de ce dont je ne peux me départir, puis je me calme et je passe à quelque chose d’autre. Ce serait ça le bout du bout du conte.

Je n’y crois pas une seconde. Tant qu’il y a vie il y a tragédie : héroïcomique ou romantique.

– La colère du père… – Ce sont les mots que je m’entends dire. – C’est comme si vous deviez la jouer pour vous retrouver vivante. Et qu’à chaque fois elle vous ramenait à la même impasse vitale.

– Une scène me revient à vous entendre à laquelle je ne pensais plus mais qui finit d’eclairer mon rêve, mes rêves, et ces répétitions de vie : un été nous sommes allés en famille en vacances loin de notre Nord habituel, de nos amis et de nos ascendants tutélaires. C’était un de ces villages de vacances où l’on se mélange, où les enfants sont libres et les parents tombent les masques. Surtout, a nouveau, nuit tombante. Il y avait de la musique et il y avait de la danse. J’étais une Lolita éprise d’un gamin qui appréciait mes caresses maternantes. Et j’ai dansé un slow et j’ai embrassé sa bouche, gourmande. Mon père est sorti alors de je ne sais où et m’en a arraché avec violence. Ce n’était pas une gifle cette fois, ma chair était peut-être devenue moins tendre, plus tentante, mais cela a été dans mon souvenir à nouveau un bras de fer et de nuit qui m’a cette fois-ci voilée comme on bouche l’origine du monde. Ce jeune garçon que j’aimais n’a plus jamais osé me rapprocher…

– Et est-ce que vous vous êtes rapprochée vous même depuis de cette jeune fille qui ose ?

Elle pleure. Et elle embrasse ses larmes. Elles coulent jusqu’a sa bouche qui les accueille comme une douceur. Elle lèche leur saveur. Et j’en suis le témoin respectueux.

Car il est temps que cette femme que j’aime accompagner soit aimée d’autre que son père n’a cru l’aimer. Depuis qu’il a disparu et qu’elle m’a approchée, elle est encore davantage suspendue à son désir qui n’est plus, qui n’a jamais été, rien.

A cet instant, en cette fin de séance pour rien, elle s’aime, je l’aime et le jeune Denis a resurgi en son souvenir pour l’aimer comme elle est.

Pas comme un reflet du même. Elle est autre. Et elle est être libre et sensuel. Désir singulier. Qui embrasse la vie à pleine bouche debout face au ciel.

L’amour, l’être et l’entre soi

– S’il m’aimait…

Elle reste interdite.

– Oui ?

Je l’encourage.

– Qu’imaginez vous qu’il ferait, comment pensez vous qu’il serait s’il était, comme vous l’attendez depuis vingt ans, « vraiment amoureux » ?

– Je ne sais pas vraiment le dire. Mon cœur devrait faire boum boum boum à sa venue, et alors j’imagine que le sien aussi. Moi je ne sens rien. Sent-il lui quelque chose proche de ce vertige que je crois être nécessaire à l’amour authentique ?

– Le désordre des sens… Est-ce l’amour ? Est-ce s’aimer l’un l’autre que de laisser les corps vibrer comme nous le leur interdisons dans nos rapports sociaux ?

– C’est ce que j’ai ressenti des fois. Un homme de passage, un frôlement, un regard. Jamais cet homme avec qui je partage ma vie je ne sais pas pourquoi.

– Comment vous a-t-on aimé enfant ?

Interdite, rien à en dire, elle aime que je lui pose cette question.

– Je l’attendais…

Comme si c’était l’aimer enfin. Et non des caresses qui ont manqué. Mais des mots structurants.

Des mots qui peut être la structurent, qui peut être structurent la relation qu’elle a choisie à son corps défendant.

– Vous me touchez, vous et Fabien. – Je poursuis alors. – Je suis persuadée que vous vous aimez sans le savoir tous deux. Puisque qu’est-ce que ce fût pour chacun de vous deux que d’être aimés ? L’amour en couple permet de retrouver l’amour premier. Et souvent il recommence ailleurs dans l’illusion d’un « encore mieux » le retrouver. Vous, vous ignorez tout de ce primo-amour. Vous tissez un amour toujours imparfait. Et que vous n’êtes pas alors prêts de quitter…

– Je ne comprends pas tout…

– Vous sentez vous bien aux côtés de Fabien ?

– Je ne me reconnaîtrais pas ailleurs… Il me rend moi-même… (Rires) Même si je ne m’aime pas !

Je souris.

– Vous voyez bien qu’aimer est bien plus indescriptible qu’un chabadabada. Aussi indescriptible que d’être soi est l’entre soi.

Chabadabadabada

Sculpture en illustration de Céline Guiberteau

(C) Céline Guiberteau
(C) Céline Guiberteau

Un peu, beaucoup, à la folie

Cela faisait un an qu’il m’avait envoyé ce curieux message par email : comment tu vas ? Moi j’écris sur la folie à Rome et Antique. Et j’avais trouvé cela chic. Aujourd’hui son livre est paru et il me l’offre, avec cette dédicace insolite : omnia vincit amor

La folie à Rome, Roland Brunner, L'Harmattan
La folie à Rome, Roland Brunner, L’Harmattan
Curieuse promesse alors qu’il est question, chapitre après chapitre, des maladies de l’âme et du corps pulsionnel archaïque, mais aussi de recherche et de civilisation. Les romains savaient déjà tout de l’inconscient. Si Roland dans son enquête a pu trouver tant de nous chez eux, c’est que Freud aussi l’avait fait. Mais Freud avait besoin d’une percée, plus scientifique qu’humaniste en son temps déboussolé, et il a sans doute préféré remonter de toutes pièces la machine à délirer. À partir de ses propres observations documentées. Puis ne pas parler d’amour, pas comme Roland le fait. Le réduire à l’emportement du transfert et du contretransfert et en analyser les effets. Le rapporter à des mythes plutôt qu’à l’humain trop humain.

Roland se prend à rêver, au bout du bout de ses lignes à un peu d’otium, fini le tedium vitae, au Palatin, un soir d’été. Et entre deux consultations de patients qui prennent leur temps pour ne jamais vraiment guérir, apprécier la présence d’une épouse qui lit Virgile auprès de lui, et avec qui il est si bon de ne pas mettre en péril le lien fragile…

Omnia vincit amor
L’amour triomphe de tout
Cédons à l’amour

Dans la forêt

 

– Dis, tu m’emmènes en forêt ?

J’ai aimé prendre ma voiture à pédales et je l’ai emmenée là où ça ressemble un peu à la savane et où le soleil caresse les fougères. On a marché au milieu des sentiers creux. 

– J’aimerais voir des chevreuils, elle m’a dit. 

Mais c’est encore la saison de la chasse, alors les chevreuils ils s’échappent et se cachent là-bas, dans la forêt blonde. 
On a continué la main dans la main et, entre les chênes et les châtaigniers, on a aperçu d’immenses trous étranges. 
– Ça doit être des trous de bombes, je lui ai dit. 
– Mais pourquoi tu vois encore la guerre partout ? elle m’a demandé. 
Je n’ai pas répondu à ça parce que moi c’est comme ça que je vois le monde. Et que pour avoir la paix entre nous, elle et moi on a décidé que ça, je le vois plutôt avec ma psy. 
– C’est tout simplement la terre de la forêt qui vit et qui parfois s’affaisse alors, elle a ajouté. 
Et on s’est approché tout au bord d’un grand trou. Avec toute la pluie qui est tombée les jours d’avant, il y avait une mare au fond. Des acacias avaient poussé et elle & moi on était à la hauteur de leur cime ; comme si on était sur la canopée. 
Quand j’avais envie de la tuer, il y a encore quelques mois, c’est là que j’aurais pu la faire disparaître, je me suis dis.
Et je me suis souvenu que chaque fois qu’on traversait une forêt jadis, ma mère racontait, toujours, toujours, l’histoire d’un enfant assassiné. On avait retrouvé son petit corps au cœur de la forêt. C’était près du Petit-Clamart, je crois. Cette histoire-là me terrifiait. Et j’imagine que c’est au fond d’un trou comme celui-là qu’on a retrouvé cet enfant.

Parallèles à côté

Il a « perdu la garde » de ses deux grands garçons. Il a perdu son statut de gérant. Madame communiquait et vendait, et lui, il accueillait les demandes, les réalisait, formait et livrait chaque client. Il facturait et faisait reposer sur sa double tête d’empereur ancien, chef de famille et d’entreprise, les risques et les lauriers. Démiurge jusqu’à hier.

– Elle m’a trainé dans la boue. J’ai gagné, grâce à son ultime opération de com, le statut de « pervers narcissique » aux yeux de tous ceux qui entouraient le couple et le duo.

Et je ne sais pas pourquoi mais la peur que je pourrais ressentir, en sa présence physique forte et d’après ce qu’il me dit, cette peur je ne la vois pas venir.

Il a pris place dans un coin. Il redoute mon regard et probablement encore davantage mes mots à charge de femme aussi.

Quand je lui dis :

– Connaissez-vous les origines de la perversion ? C’est Ève qui a écouté le diable, le malin, la bête et la beauté noire, et qui a « su » que, peut être, dans la liberté de vivre il y aurait davantage d’angoisse mais aussi de satisfactions uniques. Et c’est Adam qui a pris le risque.

– Que voulez-vous dire ? Suis-je pervers ou c’est elle la mauvaise ?

– Vous êtes vivants tous deux et en lien vous étiez.
Désormais vous êtes séparé de cette femme et mère. Qu’en ferez vous de cette nouvelle liberté ?

– Je vis un amour réparateur avec ma vieille amie d’enfance. À s’aimer la vie durant peut être pourrions-nous en faire état, nous sommes nous dits finalement.

Elle a un emploi et elle aime mon art. Elle a de l’argent pour deux et moi de quoi la combler. Est-ce dépendance affective ou manipulation de la part de l’un, de l’autre, des deux ?

– Les étiquettes sur tout permettent de laisser les objets et les habits avec leur prix d’exposition, et de courir nus et hors murs plus souvent.

Il sourit. Je les vois souvent sur FB depuis, tracer la route à moto, faire le couple « selfie ». Et je me dis : Pourvu que la maltraitance continue…

**

Les relations toxiques auront leur place en l’ouvrage que je prépare pour le printemps et les Kawa éditions.

Comment développer son intelligence relationnelle ?

Retenez pour l’instant que les raccourcis actuels – qui classent en personnalités difficiles, pervers narcissiques et victimes abattues et enragées tous ceux que la vie nous amène à côtoyer-, ces raccourcis qui se veulent des alertes, des aides, de la prévention et du résolutoire, largement répandues, ne changent rien à rien. Ils nous épargnent de sortir, de la maison de jadis : celle d’enfance, et aux dangers les plus subtils.

Comme le chante Delerm les amours sont « parallèles à côté » et chacun face à soi-même en premier.

Fugit Amor (1892)
Fugit Amor (1892)

En flagrant désir

Je te dévisage et t’envisage là, au bout d’un rayon de soleil du matin. Tu portes ta veste de bergère à même ta peau. Peau de velours. Tu as sauté du lit comme ça dans ton auto tamponneuse. Toi qui à ta naissance as voulu casser la gueule d’un ange, tu aimes encore casser les repères aujourd’hui : garder tes dessous pour faire l’amour et partir au petit matin sans dessus ni dessous chez Angelina, la vendeuse de croissants. 
– Tu as le regard d’un loup ce matin, me lances-tu comme si tu m’avais attrapé là, en flagrant désir.

image