A l’heure du collectif en entreprise : la Groupe-analyse de Direction 1/4

McKinsey, Gartner group, Bain conseil sont passés par là. Ils ont fait leur diagnostic de la valeur ; ils ont avancé leurs préconisations stratégiques ; ils pilotent « le Change ». Il est appréciable de constater que, dans certaines organisations, pour passer à l’action, pour relier les hommes et les femmes dans une nouvelle orientation, les consultants de la macro-économie sont priés de repartir, et c’est à l’échelle des individus, singuliers, complexes, indivisibles, incapables d’autre chose que de leur être et conscience que cela se réalise. Ou pas. A partir de la valeur chaque jour ajoutée par chacun, des choix incarnés, des possibles métamorphoses au naturel.

Ci et là ce sont des jeunes diplômés ou des jeunes cadres qui s’y attellent, un « Shadow Board » composé des représentants volontaires et spontanés des « nouvelles générations », ou tout simplement des volontaires sans appartenance évidente. Sans âge et sans étiquette, jusque là anonymes dans l’organisation.

Des « Capitaines », se sont-ils donnés le nom, car en lieu et place du grand groupe multinational qui les embarque ils voudraient des caravelles et galions. Prêts aux longues traversées, ne nous trompons pas, ces forces vives ont de l’ambition collective. Universelle. Comme jadis ils réinventent Les manœuvres autour du gréement de telle manière que chaque navire puisse être conduit par une seule fraction de l’équipage en alternance et toujours vaillant. Que l’un ou l’autre ne soit indispensable. Et que chacun soit irremplaçable également.

Ailleurs ce sont des « Ambassadeurs » qui parcourent l’organisation, qui en sont issus, qui quittent le centre un temps comme dans un voyage du héros, qui se forgent à d’autres interactions que celles hiérarchiques ou métier, qui se forment au vide et au différent, à l’autre et à son absence, et qui reviennent au sein de l’entreprise pour y prendre place autrement, reliés entre eux, mais chacun aussi relié à des équipes et des décideurs inconnus d’avant. Ils y exercent en ambassadeurs d’un Ailleurs, d’eux seuls connu et inconnu, une influence diffuse. Ils représentent un nouvel équilibre des forces. Souterraines. Prêtes à des rééquilibrages des forces de l’organisation elle-même. Des transformations humaines.

Mais ce sont aussi, et c’est plus rare et précieux, des organes de direction institutionnels, que nous avons rencontré, courageux. Comme ici, il fait l’objet du récit détaillé un « vieux » Codir éprouvé, qui ne s’approuve pas pour autant les yeux fermés. Il souhaite être « relevé » de sa fiabilité de groupe centenaire, décennale pour chacun des membres actuels, à l’exception de leur « jeune » IT Director. Cinq ans seulement qu’il foule les réseaux humains de l’organisation et qu’il en connecte du mieux les supports des métiers.

– Depuis que l’équipe pionnière a créé ce Board, de génération en génération de Dirigeants nous avons donné une continuité à leur esprit, rationnel, pragmatique, résolutoire, décideur du moindre détail.

Le Président, lui, vient d’autres industries. Il est nommé par le principal actionnaire depuis deux années. Et la prestation de Conseil Stratégique s’est déroulée sous sa responsabilité. Le constat a été sans surprises : il est temps de lâcher prise, et céder pour une bonne partie le pouvoir d’initiative et de décision au Shop Floor Management. Celui qui dans une société de services et un marché dématérialisé est en première ligne.

La Finance, les Ressources Humaines, les Opérations, le Commercial, le Juridique, la Qualité, toutes ces Directions de noble souche deviennent Cuisines et Dépendances d’une activité qui passe au Salon.

– Ce sont nos N-1 qui occupent le terrain. Et leurs décisions sont naturelles au contact avec la réalité des publics qu’ils adressent. Et nous ? Comment les aider ? Comment ne pas déjà de par nos habitudes, nos propres pratiques de décision au sommet, ni meilleures ni à jeter, ne pas constituer un frein à une dynamique qu’il s’agit d’éprouver ?

C’est leur question de départ en cette séance d’accompagnement de Dirigeants Sponsors, en groupe et en duo d’animateurs, avec Vincent Lambert, d’un Codir, qui souhaite ne plus rester dans l’entre-soi, dans l’ordre du jour qu’il déploie impunément hors de tout autre regard.

À suivre

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Un changement de personnalité s’opère, « limité bien que considérable » soulignait Balint, l’un des pères de l’analyse du travail individuel en groupe de travailleurs. Le coach en est. Un travailleur de l’entreprise devenu travailleur pour des travailleurs d’autres entreprises. Et rien que pour, en analyste, faire des autres travailleurs des analysants naturels. Pour le reste l’entreprise il s’y connaît, les modèles en pointe il a le temps de s’en imprégner, en toute liberté, mais c’est pour mieux s’en défaire tant de son expérience préalable que de sa veille prudente, lorsqu’il écoute le cas singulier, au présent, irréductible, qu’un des participants partage chargé de ses émotions, de toute son histoire. Et des résonances de ses co-participants…

Et c’est cela qui est à suivre dans cette animation d’un groupe particulier : analyse de dirigeants entre eux.

Mettez au moins un(e) vrai(e) paresseu(se) émotionnel(le) dans vos groupes d’intelligence collective

Comment participer à l’intelligence collective lorsque règne la paresse émotionnelle dans nos environnements post-modernes, business et réseaux ?

Nous l’avons tous vécu. Cette situation. Ce chef qui vous demande vos idées et qui ne se laisse pas toucher par elles. Ce consultant qui vient recueillir vos réactions spontanées sur un questionnaire tout prêt, qui bien sûr ne recueille en rien la tessiture de votre voix, ni vos hésitations ni vos convictions tout aussi fortes. Cet animateur de groupe, thérapeutique ou créatif peu importe – se réunir est d’être un peu moins des êtres de manque et de toute-puissance – qui, de par son protocole bien huilé, « codev » ou tout autre, empêche tout débordement, favorise « l’avancement ». Ou l’idée qu’on avance. Mais est-ce que le sentiment, pour chacune, pour chacun, en est aussi immense ?

Nous avons tous côtoyé aussi, dans le groupe, immergés, le participant qui organise, ordonne, replace, réintègre, reformule, ouvre, limite, consolide, restitue, et s’approprie ainsi tout ce qui aurait pu être un élan, une retenue, une tentative, une confusion, du saugrenu, de l’évidence, une insulte, la séduction, une planque, l’attaque, ou même une souffrance. Nous avons tous vécu aussi auprès de celui qui ne participe pas en apparence. Son silence pourtant en dit long sur ce qui manque au groupe lorsqu’il se complaît à être un groupe plutôt qu’une rencontre. Celui soi disant plein d’idées, qui les balance. Comme des crachats, des flatulences ? Celui qui est d’accord avec tout. Celles ou ceux qui s’entendent si bien qu’ils se prennent le bec comme s’ils étaient tous seuls et que leur création était attendue comme une mise au monde.

Je pourrais continuer. Les paresseux émotionnels sont nombreux lorsqu’on fait appel à leur intelligence ensemble. Et moi qui les regarde et qui les écrit je suis bien paresseuse de ne pas regarder et écrire entre les lignes ce qui dort, l’étincelle qui se noie, dans ces comportements. L’étincelle qui est là. Par moments. Difficile de se dérober à la vie vivante tant qu’on l’est. Vivant.

Elle est venue faire l’expérience d’un groupe d’innovation dans le métier du Conseil sur des bases d’analyse des élans transférentiels qui se manifestent par moments entre les accompagnés. Puisque ce groupe se compose de sujets, il n’est pas groupe d’aliénés au groupe, et qu’il est animé par un duo d’analystes Balint, ou Anzieu et Kaes si nous restons hexagonaux. Les groupes de médecins animés par Michael Balint ont laissé leur nom à la postérité pour marquer tout ce qui se désintéresse des contenus échanges – une erreur de diagnostic, un patient amoureux, ou bien mort, par négligence ou de mort naturelle, ces contenus ont peu d’intelligence à révéler -, pour s’intéresser plutôt aux affects échangés : Qui est ce mort pour le praticien ? De quelle rage ou de quel soulagement veut-il parler ? Quel est l’amant éperdu jadis éconduit qui, en la personne de ce patient, revient ? Quelle est l’épreuve passée et ratée que le serment d’Hippocrate pourrait donner l’illusion de pouvoir combattre à jamais ?

Toutes ces expériences personnelles passées passent aussi dans l’identité professionnelle, passent surtout dans la vocation et dans le métier. Et « reprendre l’ouvrage cent fois s’il le faut » comme le disait Freud.

Et ces consultants face à elle parlent trop de l’attention qu’ils y portent, de la sensibilité qu’ils y mettent, du besoin les uns des autres, des différences entre eux, et aussi de tout ce qu’ils acceptent sans conteste comme étant sans aucun doute partagé mais qu’ils n’arrivent pas encore personnellement à contacter. La confiance dans l’autre, le transfert d’un affect chargé à blanc le temps du retour du refoulé, un temps psychique propre à chacun, leur suffit pour rester en lien. Comme pour vous peut être qui me lisez tout ceci est d’une trop inquiétante étrangeté.

Ce n’est donc pas par paresse émotionnelle que cette jeune femme se retirera du groupe. Elle aurait pu tenter de nous convaincre, nous combattre ou nous amadouer. Se saisir de sa collègue puisqu’elle avait choisi de ne pas venir seule. A deux il y avait de quoi trouver la parade paresseuse qui aurait rendu intelligentes nos productions, partageables, porteuses peut être même dans ce métier qui se cherche.

C’est parce qu’elle est à fleur de peau.

 » Je vous avais dit, bien avant l’événement, que je ne mélangerais pas mes ressentis personnels à des échanges entre pros. Je vous souhaite le meilleur. Belles continuations. »

Tu nous reviendras un jour peut être Manon.

Note clinique : toute défense, haute comme l’Everest, est un désir qui monte, escalade les sommets.

Comment, et surtout pourquoi, accompagner le collectif premier : le duo professionnel

Ils sont tous les deux consultants indépendants. Et pour mieux s’attaquer au « leadership au masculin », par des prises de conscience aux sommets des organisations, ils ont décidé de s’allier et de proposer une offre en duo professionnel : masculin-féminin, leadership-action.

Leur credo : l’idée même d’un « leadership au féminin » n’est aujourd’hui plus contestée, mais elle peine à se déployer dans les faits, retenue dans un combat sans fin contre le masculin. Pour sortir de l’impasse partagée, par les hommes et par les femmes, le leadership au masculin doit paradoxalement se réaffirmer !

Et que chacun, homme et femme, redevienne créatif de son impact singulier.

Nous accompagnons ces deux consultants aux élans si barbares en souplesse et en duo : André de Châteauvieux et Eva Matesanz. Et nous aimons découvrir : et le couple qu’ils ont formé, et la femme, et le mâle, qui, comme cela arrive entre nous deux, ne sont pas toujours ceux qu’on croit, si l’on croit aux apparences.

Nous sommes à la troisième séance et nous apprenons que dans l’intersession, Marianne s’en est allée chercher un autre homme, un homme public, pour qu’il les aide à « pénétrer les entreprises par le haut ». Par le bas serait-ce elle qui s’ouvrirait ? Elle en avait très peur aux séances précédentes.  » Femme sexuée à l’approche de l’homme client ceci me terrifie vrai-ment !  » Cela la tenterait-il de trop ? Ce sont nos questions cachées pour l’instant, d’accompagnateurs en duo. Voyons avec Louis si cela peut s’éclaircir sans trop de mise a l’épreuve de son intime pour commencer.

Nous apprenons ainsi tout simplement que Louis accepte de bon gré cette nouvelle péripétie de leur trajectoire en duo :

– Je n’en aurais pas eu ni l’audace de l’idée, d’approcher ce pair tout seul. Mais je vous vois bien venir, vous, les accompagnateurs, sur la thèse d’un « à la recherche du père »…

– Ah non ! Je pensais moi plutôt à un transfert filial… – Je l’interromps.

– Un transfert filial ? – Louis semble découvrir qu’il n’est pas toujours « le fils de » dans ses relations à l’autorité. Qu’il la domine à son tour et l’infantilise à souhait ! Cela semble évident une fois que c’est posé. Car vous, adulte, ne tentez vous pas souvent de prendre le rôle si bien appris de l’un ou l’autre de vos parents pour terrifier à votre tour ?

– Oui – C’est André qui développe pour le lui faire vivre avec lui plutôt que de tenter de le comprendre.

Ainsi, lorsqu’André parle à Louis dans un premier temps, en superviseur, comme à un fils, il y a des fortes chances que celui ci ressente qu’André attend quelque chose de lui. Et qu’il y oppose les résistances habituelles de son enfance. Comme quand Louis accepte un pair entre sa paire et lui, il croit s’y soumettre mais en réalité il le convoque comme à un fils à son tour. Et en faire autre chose peut être que ce que « l’on a fait de lui ».

Il est pour tant très probable qu’aussi bien André que Luc Ferry s’enferrent dans la répétition pure de ce qui se passait pour Louis jadis…

C’est le sens « générique » de l’accompagnement : le client ou le patient revit ses difficultés face à son coach ou thérapeute supposé être en meilleure posture pour les accompagner. C’est le piège caractéristique de la relation : je fais appel à toi pour que tu m’apportes un « plus que moi » et je te reproche ce qui me fut reproché autrefois.

– Revenons à votre couple. Si tant est qu’il existe encore ! – Volontairement je provoque. – L’arrivée d’un enfant évite bien de rencontres. Chacun revit son histoire, et la trajectoire commune s’estompe si l’on ne prend pas garde.

– !!!

– Sais-tu, Marianne, pourquoi te détournes-tu de Louis qui devait incarner de lui même, et pas un autre, le leadership masculin dans la conquête de votre marché ? Et sais-tu, Louis, qu’est ce que tu te refuses et que tu n’attends plus de ton père – tu n’as plus d’illusions à bercer -, mais d’un fils prêt à modeler ? C’est toi qui est face à ton développement au masculin tronqué. C’est Marianne qui est face à ses renoncements de femme qui en a tout à gagner !

Violences intimes sont nécessaires pour être à chaque fois seuls ensemble, à deux, trois, quatre ou en grand groupe du CAC 40.

– Pour moi, ce n’est pas l’homme, un autre homme, que je cherche… – lâche Marianne. – D’un retour à la matrice de la mère bien, d’un repli dépressionnaire, voire mortifère, prend la forme, il me semble, à me laisser aller à ce qui m’apparaît impensable mais que pourtant la je pense et je dis, cette esquive inattendue à ce stade du projet.

L’échéance n’est plus qu’à trois mois sur l’échéance à neuf qu’initialement ils s’accordèrent…

– Pour moi – Louis pose sa parole -, c’est peut être la sœur aînée que Marianne représente et que je laisse faire, dans le désir comme dans la peur. Et cet autre homme m’en délivre, comme ce fut le cas dans mon adolescence. Elle part avec lui et moi je dépasse mon désir incestuel sans avoir à en faire un conflit interne. Mais Oedipe reste ouvert…
Il y a dans tout collectif sur le point d’aboutir leur visée partagée, et a fortiori dans celui à deux, dont la visée est éternelle, une violence qui est première : celle de la scène originelle. Ce sera toi ou moi, avec lui ou elle.

Masculin ou féminin peu importe en effet. C’est une place pour chacun, la juste place, et en mouvement par le lien créateur, au lieu de par l’attache du lien périmé : des anciens affects qui nous laissent bien seuls. Et sans doute pas seuls ensemble. Seuls. Coupés de ceux qui nous environnent dans la plénitude à laquelle chacun de nous peut prétendre une fois l’infantile dépassé, une fois le choix fait d’un genre et d’une génération : les nôtres.

De nouvelle économie et de vieille entreprise, d’innovation et de fuite

Je redécouvre en ces lignes finales de l’Eloge de la Fuite par Henri Laborit, de la fuite en avant, par l’imagination, vers l’innovation, l’image d’une fin de séance en groupe de pratiques professionnelles des cadres dirigeants d’un de nos plus grands vaisseaux industriels : – nous sommes la cathédrale que les 100 barbares* rêvent de piller de leurs idéaux  économiques et humains. C’est ce que le barbare en tête du mouvement m’a confié alors que je l’approchais curieux.

– Et lui ouvriras-tu la nef ? – s’inquiète un autre participant.

– Pourquoi pas ?

Voilà venu le temps des cathédrales
Voilà venu le temps des cathédrales

 

 

 

Homme ! Avec ce peu de matière dans laquelle est sculptée ta forme, tu résumes toute l’histoire du monde vivant. Comme une cathédrale pour laquelle les bâtisseurs se sont succédé au cours des siècles, les millénaires ont participé à la construction de ton cerveau. Il conserve encore dans ses fondations l’architecture romane simple et primitive qui est celle du cerveau des poissons et des reptiles. Quand ceux-ci apparurent, il leur fallut d’abord survivre. Fuir ou attaquer pour se défendre, chercher l’aliment pour se nourrir, l’animal de l’autre sexe pour se reproduire, toutes ces actions étaient mises en ordre par le système nerveux primitif, bien incapable par ailleurs d’élaborer une autre stratégie que celle pour laquelle il avait été programmé dans l’espèce.

Et puis encore…
(…)
De nombreux millénaires s’écoulèrent encore avant que les piliers de la cathédrale nerveuse ne s’enrichissent de la voûte et des arc-boutants que lui donnèrent les premiers mammifères. C’est dans ces superstructures qu’ils stockèrent l’expérience, la mémoire de ce qui se passait autour d’eux, des joies et des peines, des douleurs passées et de ce qu’il fallait faire pour ne plus les retrouver. De ce qu’il fallait faire aussi pour retrouver sans cesse le plaisir, le bien-être et la joie. Avec la mémoire, l’action n’est plus isolée dans le présent, elle s’organise à partir d’un passé révolu mais qui survit encore, douloureux ou plaisant, à fuir ou à retrouver, dans la bibliothèque de la cathédrale nerveuse.

Mais l’œuvre était inachevée. Il fallait encore y ajouter les tours et les hauts clochers, capables de découvrir l’horizon du futur, d’imaginer et de prévoir.

Mais à mesure que la cathédrale s’élevait, le monde de la matière s’élevait aussi autour d’elle. Des générations avaient accumulé sur le champ primitif des matériaux nouveaux. Petit à petit les fondations romaines avaient disparu dans le sol et l’on ne savait même plus qu’elles avaient existé. La voûte elle-même accumulait les souvenirs sans savoir qu’ils s’entassaient suivant un ordre que ceux du haut du clocher ne pouvaient pas connaître. Et ces derniers, seuls à voir encore le paysage, ne savaient pas qu’au-dessous d’eux un monde ancien de pulsions et d’expériences automatisées continuait à vivre. Ils parlaient. Ils parlaient d’amour, de justice, de liberté, d’égalité, de devoir, de discipline librement consentie, de sacrifices, parce qu’ils voyaient au loin l’espace libre dans lequel ils pensaient pouvoir agir. Mais ils étaient seuls, isolés près de leurs cloches, sonnant la messe et l’angélus, sans savoir que pour sortir de leur clocher ils devaient redescendre dans la bibliothèque des souvenirs automatisés et passer par les fondations enfouies de leurs pulsions. Et là nul souterrain n’avait été prévu par l’architecte primitif pour ressortir à l’air libre. Les marches même de l’escalier, vermoulues, ne permettaient plus de revenir en arrière dans le temps et l’espace intérieur. Ils étaient condamnés à vivre dans le conscient, le langage conscient, le langage logique, sans savoir que celui-ci était supporté par les structures anciennes qui l’avaient précédé.

Et l’homme se mit à crier dès les premiers âges : « Espace, c’est en ton sein que je veux construire ! Espace, en naissant je ne te connaissais pas. Mais mes mains et mes lèvres, à tâtons, ont découvert le sein maternel qui a comblé de son lait ma faim et ma soif. Dans l’apaisement du plaisir retrouvé, mon oreille a entendu le son de la voix câline de ma mère et j’ai senti l’odeur fraîche et le contact de sa peau. Ce fut elle le premier objet de mon désir, la première source qui m’abreuva. Et quand mes yeux étonnés ont découvert autour d’elle, que je ne croyais qu’à moi, que je croyais être moi, le monde, et j’en ai voulu au monde qui semblait pouvoir me la prendre. La crainte de perdre la cause de mon plaisir me fit découvrir, avec l’amour, la jalousie, la possession, la haine et l’angoisse. » Voilà ce que dit l’homme en son langage.

Mais l’angoisse était née de l’impossibilité d’agir. Tant que mes jambes me permettent de fuir, tant que mes bras me permettent de combattre, tant que l’expérience que j’ai du monde me permet de savoir ce que je peux craindre ou désirer, nulle crainte : je puis agir. Mais lorsque le monde des hommes me contraint à observer ses lois, lorsque mon désir brise son front contre le monde des interdits, lorsque mes mains et mes jambes se trouvent emprisonnés dans les fers implacables des préjugés et des cultures, alors je frissonne, je gémis et je pleure. Espace, je t’es perdu et je rentre en moi-même. Je m’enferme au faîte de mon clocher où, la tête dans les nuages, je fabrique l’art, la science et la folie.

Hélas ! Ceux-là même je n’ai pu les conserver pour moi. Je n’ai pu les conserver dans le monde de la connaissance. Ils furent aussitôt utilisés pour occuper l’espace et pour y établir la dominance, la propriété privée des objets et des êtres, et permettre le plaisir des plus forts. Du haut de mon clocher, je pouvais découvrir le monde, le contempler, trouver les lois qui commandent à la matière, mais sans connaître celles qui avaient présidé à la construction du gros œuvre de ma cathédrale ; j’ignorais le cintre roman et l’ogive gothique. Quand mon imaginaire était utilisé pour transformer le monde et occuper l’espace, c’était encore avec l’empirisme aveugle des premières formes vivantes.

Les marchands s’installèrent sur le parvis de ma cathédrale et c’est eux qui occupèrent l’espace jusqu’à l’horizon des terres émergées. Ils envahirent aussi la mer et le ciel, et les oiseaux de mes rêves ne purent même plus voler. Ils étaient pris dans les filets du peuple des marchands qui remplissaient la terre, la mer et l’air, et qui vendaient les plumes de mes oiseaux aux plus riches. Ceux-ci les plantaient dans leurs cheveux pour décorer leur narcissisme et se faire adorer des foules asservies.

Le glacier de mes rêves ne servit qu’à alimenter le fleuve de la technique et celle-ci alla se perdre dans l’océan de la technique et des objets manufacturés. Tout au long de ce parcours sinueux, enrichi d’affluents nombreux, de lacs de retenue et du lent déroulement de l’eau qui traversait les plaines, les hiérarchies s’installèrent.

Les hiérarchies occupèrent l’espace humain. Elles distribuèrent les objets et les êtres, le travail et la souffrance, la propriété et le pouvoir. Les plumes bariolées des oiseaux de mes rêves remplissaient l’espace au hasard comme le nuage qui s’échappe de l’oreiller que l’on crève avec un couteau. Au lieu de conserver la majestueuse ordonnance de la gorge qui les avait vus naître, elles s’éparpillaient au hasard, rendant l’air irrespirable, la terre inhabitable, l’eau impropre à tempérer la soif. Les rayons du soleil ne trouvèrent plus le chemin qui les guidait jusqu’au monde microscopique capable de les utiliser pour engendrer la vie. Les plantes et les fleurs asphyxiaient, les espèces disparurent et l’homme se trouva seul au monde.

Il se dressa orgueilleusement, face au soleil, trônant sur ses déchets et sur ses oiseaux morts. Mais il eut beau tendre les bras, et refermer ses doigts sur les rayons impalpables, nul miel n’en coula.

Et du haut du clocher de ma cathédrale je le vis s’étendre et mourir. Le nuage de plumes, lentement, s’affaissa sur la terre.

A quelque temps de là, perçant le tapis bariolé dont il l’avait recouverte, on vit lentement poindre un tige qui s’orna bientôt d’une fleur. Mais il n’y avait plus personne pour la sentir.

Henri Laborit

Eloge de la fuite

 

*Les 100 barbares. A découvrir https://www.facebook.com/groups/les100barbares/?ref=ts&fref=ts

Destinationite : mal du coach, ou du coaching ?

Destinationite…

C’est ainsi qu’il nomme – du nom, populaire et savant, du mal des pilotes de ligne qui a l’arrivée à destination manquent de repères, bien davantage qu’en plein vol – son mal de coach qui aboutirait définitivement sa reconversion.

Il compte lâcher pleinement sa vie professionnelle d’avant, et ne « vivre » que des ressources financières générées par son accompagnement.

Et il ne s’inquiète pas tant de son marché, de son offre ou de son style d’accompagnement, que de n’avoir rien oublié des paramètres environnants.

– Il a envisagé une remplaçante à durée déterminée en sa fonction d’avant et pouvoir ainsi la reprendre en cas de mauvaises conditions d' »atterrissage ».

– Il a trouvé un associé « Indiana Jones » du temple auquel il s’attaque : l’entreprise et ses rapports.

– Il a soupesé les contraintes familiales, et les alliances possibles en son environnement affectif.

– Il nous a pris pour superviseurs, en groupe et en duo, pour une vision à 360 de sa situation.

Quelles serez les limites que tu mettrais entre être débordé par ton succès et être débordé par ton échec ?

– Pardon ?! Je ne comprends pas la question.

Je ne la modifie ni la répète. Je ne change rien. Nous aussi nous ne comprenons rien à ce mal qui ne nous est pas étranger : la  » destinationite « . Quand la piste apparaît, où se trouve le ciel ?

– Il arrive souvent, et surtout au premier abord, que les interventions d’Eva ne soient pas comprises. – André tenter de nous rassurer tous. Puis, il s’adresse à Christian. – Essaye peut-être d’y répondre toutefois de ce qui te vient à l’esprit.

Un court silence, puis, le début d’un fil :

– J’entends la proposition d’Eva comme un choix : entre être débordé par l’échec ou être débordé par le succès, et c’est la deuxième option que je préfère et qui en même temps, m’inquiète le plus. Pour ce qui est des limites je ne vois pas… Il sera toujours temps de mettre des limites au succès !

Mais quelles limites à l’échec n’y conduiraient pas ?

Et à André de me dire, en débriefing plus tard, enfin et à froid :

– Ce ne sont que des limites à l’échec qui entourent cet atterrissage là ! Une remplaçante, un soutien possible boulet, un quadrillage du vivant, et deux superviseurs décidés à ne jamais aider !

– Sur les limites au succès nous pourrions reprendre alors à la séance suivante. Et  » parl-être  » de lui-même rendre ce nouveau participant qui nous a appris le mal de terre…

Il n’est pas d’autre travail, que le travail sur soi, et à ciel ouvert.

*

Dans  » analyse sans fin et analyse avec fin « , Sigmund Freud explore, lors de ces dernières années, la butée du processus analytique, et son irrésolution manifeste.

De quoi relativiser l’essor ultérieur du coaching? à objectifs et échéances impossibles. Sauf à oublier « l’être » dans le « faire » de nos accompagnés, et notre « être coach » : être plutôt que faire du coaching. Et l’être ne se pose jamais vraiment… Sauf sous terre, à expiration.

*

Illustration

Adepte des prises de vues en fisheye et de la retouche numérique, l’artiste et photographe new-yorkais Randy Scott Slavin s’amuse à prendre des clichés de la planète terre en créant une distorsion de l’espace afin de ramener tout sur un seul et même plan.

En savoir plus: http://www.gentside.com/photographie/ces-paysages-sont-visibles-a-360-degres_art39876.html
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(C) Randy Scott Slavin
(C) Randy Scott Slavin

La chaîne humaine du changement individuel

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Au bord de l’aliénation pour chacun, surgissent, en chaîne humaine, des nouveaux liens salvateurs : en groupe d’accompagnement analytique assumé. Le seul qui pour construire le changement touche aux fondations même de l’être, comme un archéologue le fait : en douceur. En psychodrame analytique parfois : un peu plus chahuté, mais une belle traversée des glaces de chacun !

– Ce n’est pas vrai que je ne veux pas l’admettre ! Tu m’as ôté le mot de la bouche, et ceci me blesse par deux fois : de ta méfiance et de ta prise de pouvoir. Ma mère n’aurait rien à t’envier…
– Toi, c’est mon souffle que tu confisques à me faire taire ce que j’avais à dire à celui dont la mort m’a privée trop tôt : mon père.
– Oui. C’est une querelle entre maman et papa qu’il nous a été donné à voir. Et je vous remercie de nous laisser en marge. Je n’y prendrai plus part…

Ils sont coaches ou superviseurs de managers et ils vivent ainsi, ici et maintenant, en dynamique libre de groupe de supervision de pratiques professionnelles, leurs aliénations singulières :

– Fille de sa mère elle resterait sinon, lorsque ses clients accompagnés qui ont trop souvent le premier et le dernier mot ?
– Responsable de ses équipes, et coupable des moindres erreurs de chacun des équipiers, et de ses propres managers ?
– Fin observateur figé, à l’arrêt dans l’entre-deux ?

Un temps pour chacun ensuite, et après le psychodrame : l’analyse.

– L’une explore sa vraie nature par libre association d’idées, bien plus posée ;
– L’autre trouve en elle-même son meilleur protecteur, père intériorisé, et qu’elle a aussi tout intérêt à ne pas trop écouter ;
– Et lui, enfin, il découvre, du passage, de l’entre-deux, sa propre place au cœur.

En coaching individuel en groupe et en duo d’animateurs : Eva & André.