Sans odeur, sans saveur, sans y toucher ? S’en sortir aujourd’hui et demain

« À un moment donné, j’ai rejoint une équipe sans histoire. Je veux dire qu’on n’avait pas de liens entre nous, on ne se connaissait pas d’avant. C’était en plein confinement, on avait juste Zoom pour travailler ensemble. Et donc, il y avait une femme avec une voix très rauque. J’ai aussitôt pensé à une fumeuse. De longue date sans doute. Même si, bien sûr, il n’y avait pas les odeurs à distance. »

IL N’Y AVAIT POURTANT PAS D’ODEURS

C’était l’autre jour, lors d’un échange entre « télétravailleurs » d’actualité et pour longtemps peut-être dans le cadre de l’animation d’une nouvelle série « Les dossiers de l’écran » auprès de la fonction publique. Il s’agissait cette fois-ci d’un atelier en petit groupe et en libre parole pour déplier les histoires qu’on se raconte dans le travail sans contact, à distance.

André de Chateauvieux, porteur et réalisateur de cette initiative bien accueillie par le Lab de cette entité puissante, en transformation bien entamée avant la crise, accélérée par la situation, André ne s’est par porté sur ce que cela pouvait renvoyer cet univers du fumeur pour celle qui parlait. Ce n’était pas utile de savoir, c’est déjà beaucoup de mettre au jour cette dynamique de projections.

Et puis elle a continué : « Il faut dire aussi que l’univers de cette femme-là – en tout cas ce qu’on percevait de l’intérieur de chez elle, à travers l’écran – était plutôt sombre, comme embrumé. Et j’en ai parlé avec des collègues de l’équipe, ils avaient la même impression. Mais un jour, alors qu’on ne lui avait rien demandé, elle nous a dit qu’elle avait subi une opération chirurgicale au fond de la gorge. Et c’est pour ça qu’elle avait cette voix-là, très particulière. »

Ce « cinéma intérieur » n’est pas réservé au distanciel et aux équipes « sans histoire ». Oui, sans même le savoir, à chaque instant, on se fabrique plein de projections sur l’autre et de quiproquos alors. Avec plein d’effets sur nos manières d’être ensemble et de faire équipe. D’être avec soi au fond.

A LA MAISON DANS UN JOB SANS SAVEUR

 » Depuis le mois de mars nous sommes comme pestiférées.  » – Elle travaille au marketing d’un grand groupe industriel. –  » Après vingt ans d’entreprise et de missions de par le monde, je suis au rang de data scientist et le travail à distance totale m’a été imposé. Seuls les marketeurs en lien opérationnel avec le commercial, la fabrication, le marché sont admis en présence ou en réunion dans les bureaux parisiens. Pourtant l’activité est en forte mutation. Avec mes collègues, nous savons que des changements interviennent dans l’organisation. Nous avons l’impression d’en être éjectées, ou du moins mises de côté, comme les ingrédients d’un gâteau qui se ferait sans nous désormais. « 

Il y a dix ans j’accompagnais celle qui s’exprime ainsi aujourd’hui lors d’une nouvelle première séance sollicité à la volée, en visio et sans chichi.

A l’époque il s’agissait de développer une activité de loisir à loisir, en parallèle de son job prenant. Ses origines l’ont amenée naturellement à en faire une affaire de « cakes ». Délicieux et conviviaux. Avec d’autres comme elle. Cela a duré un temps. Aujourd’hui, elle est aux fourneaux à la maison. Pour son employeur et pour sa famille tout autant. Mais sans saveur, souvent.

Aujourd’hui, c’est l’appel de collectifs entiers qui s’exprime à travers elle. Le pouvoir se resserre autour de quelques uns. Et pas forcément pour changer en profondeur.

Le monde s’exprime de ces quelques explorateurs et penseurs de terrain, volontaires, en séance privée ou en atelier. Les groupes d’entraide se démultiplient. L’entreprise les favorise au mieux. Sans les ramener de suite au « brainstorming » créatif ou à la résolution de problèmes animés par des experts. Plus question d’avancer masqués. Les gens n’en veulent plus. Ils veulent respirer. Et manger sur l’herbe. La sentir à ses pieds. Aujourd’hui et demain.

SANS Y TOUCHER

Cette semaine enfin, j’intervenais lors d’une visioconférence à enjeu, sur les écosystèmes économiques et sociaux désormais. Les associations professionnelles qui ont servi traditionnellement de zone d’influence et de hub de rencontre se retrouvent débordées.

  • D’adhérents qui se cherchent une place à trouver.
  • De grands acteurs industriels et de services qui y puisent l’air du temps et le gaz et l’eau dans le gaz.

« A quoi bon bâtir un prévisionnel ? Faire émerger des idées innovantes ? Nous réfléchissons sur l’actuel, avec des états d’âme divers et nous nous confions sur ce que chacun peut ou pas engager à l’instant même. Et au lendemain, nous recommençons car ce n’est pas nous qui innovons pour nous targuer d’écosystème d’innovation, high-tech, nouvelle génération : c’est un mouvement de fond et un mouvement qui fédère les générations, les compétences, les incompétences, les risques et les conséquences. »

André et moi, nous animerons un parcours libre d’entraves institutionnelles et d’urgences écosystémiques, en petit groupe de praticiens de l’accompagnement sous toutes ses formes (formation, management, conseil, coaching, thérapie) sur toutes les questions que la transformation profonde de nos organisations et le travail à distance met en relief et amplifie. Sur toutes ces questions du travail en présence aussi. Et de la transformation voulue, menée de bout en bout. Au bout de soi. Au bout du monde, de lien en lien fondateurs de notre humanité.

S’EN SORTIR, LE COMING OUT AU NATUREL

Une série d’ateliers sur vos questions à vous par les temps qui courent, et les espaces qui bougent, sur vos histoires actuelles et d’avenir dans la participation et l’animation des équipes et des groupes, en présence, à distance et les formes hybrides entre les deux. C’est à la campagne près de Sens. À une heure de Paris-Bercy par le train. Les lundis 22 mars, 19 avril, 31 mai, 28 juin, 30 aout et le 20 septembre 2021 de 11h à 17h.

Et suivre la chaîne EvaTIPs du ComingOUT si vous aimez.

Illustration L’atelier des jardiniers au printemps, tel que ce sera pour vous accueillir en odeurs, en saveurs, sur l’herbe et en mouvement sans en douter.

Trois voeux

Les vœux de nouvelle année se confondent dans notre esprit peut-être avec la lettre au père noël de notre enfance. Ils se conjuguent alors avec le verbe avoir : de l’argent, de la santé, de l’amour. Et ce n’est que dans un sublime effort qu’ils s’expriment et se donnent à voir sous la forme de l’être : être heureux, être en bonne santé, être en sécurité, être amoureux, être parent, être professionnel, être en paix, être dans le succès, et même tout simplement, pour ceux en difficulté, selon les « objectifs » de développement personnel : être quelqu’un, être entier, être à la hauteur, être en progrès…

La distinction

En espagnol, nous faisons la distinction, – certains d’entre vous le savent pour s’y être buté en deuxième langue ou lors de vacances au soleil -, entre le verbe « ser » et le verbe « estar », entre le verbe « tener » et le verbe « haber ». Deux variantes à chaque fois pour les seuls verbes être et avoir en français.

Dans nos pays latins, nous ne sommes pas tristes au sens nous = tristes, nous traversons la tristesse : estar triste. Comme un séjour, una sala de estar, a living room.

« Estar » est aussi un auxiliaire. Accolé aux participes passé et présent il indique ce qui a été ou qui est en voie d’accomplissement.

« Haber » est un auxiliaire également. Il permet à tous les autres verbes d’action de vivre leurs temps.

« Tener » se destine aux seules possessions.

L’expression

Ces différences de ma prime enfance s’effacent dans le comportement de mes propres enfants, nées en France. Elevées pour être et pour avoir dans la culture du lieu et de leur temps. Je « me bats » avec elles, gentiment, corps à corps, comme je me bats avec mes patients, pour qu’elles et eux nuancent leurs états profonds et auxiliaires plutôt que de se confondre et de se perdre dans la quête de l’identité entière et parfaite « to be or not to be » et dans les tendances consuméristes ou du moins cumulatives de nos jours. La vie est un cycle. L’être est fait de manque, de perte et de désir.

Cette particularité expressive de la langue espagnole, reconnue par les lingüistes comme étant une exception notable aussi bien au latin classique qu’aux langues arabes et germaniques – son surgissement vient du latin populaire, parlé, échangé depuis des siècles sans jamais lâcher son utilité -, cet effort princeps et renouvelé de différenciation dans l’expression du langage contribue à l’expression des âmes et des corps.

Le rassemblement

En l’année 2020 ou vous êtes, comme nous tous, beaucoup resté chez vous, vous avez peut-être vécu dans tous vous états à l’intérieur d’une même et seule « salle de estar ». Toujours en voie d’être et avec peu de consommations, de fait. Etes-vous pour autant plus ou moins ? Certains se sont figés ou du moins immobilisés, dans une salle d’attente qui est souvent l’antichambre de l’absence, aux autres et à soi. 

Ce sont eux qui nous demandent un effort de lien, la variante d’un « être avec » qui résume aussi bien estar que ser, qui culmine dans « haber » : avoir le sentiment d’être humains. La diversité expressive se condense alors pour mieux nous rassembler et nous ressembler.

Et c’est ainsi qu’en 2021 je vous vœux.

Renouveler nos voeux de vie 2020 +1

Je ne laisserai pas passer 2020 sans exprimer la gratitude que je lui dois.

Malgré le consensus massif pour une mise rapide au débarras de cette année sans fin, voire son « annulation rétroactive », qui rejoindrait le recours inconscient de l’obsessionnel pour se déresponsabiliser de la part de jouissance qu’il a engrangé à penser et agir dans le sens de la vie. Sans en préempter le sens vers le bon, le juste, le vrai. 

La vie est à double sens souvent, à contresens de nos voeux, puisamment.

Une année hors de contrôle

Une année hors de contrôle est une année pleine de vie et à l’oeuvre vraie. Aurions-nous subi pour autant ? Nombre d’entre nous avons fait preuve d’adaptation sans que cela rime au fond avec soumission. Nous avons réinventé un métier, une relation, un projet, un horizon. Nous avons essayé et adopté ce qui semblait inapproprié, absurde ou fou il y a seulement quelques mois. Cela s’est révélé drôle à vivre, insouciant, libérateur souvent de nouvelles correspondances avec les autres et avec l’environnement.

Une année d’ensemble

Pour parler de ce que je connais bien, je vous ai accompagnés en tout moment, tels que vous êtes, sans les tensions des imprévus, des absences, des oublis. Au bout du fil, votre parole avec le souffle ressenti à quelques degrés de plus ; en fond d’écran, votre intimité ni jalouse ni obscène, belle du grain de lumière recherché pour être vu.

Pour parler de ce que j’ai (re)découvert, j’ai beau être loin des lieux de mes origines et de bien de périodes de ma vie, ce temps ne sont ni l’avant ni l’après ; ces lieux ne sont pas des non-lieu non plus. La vie, non seulement, continue, mais elle revient à chacun de nous, dans notre irreductibilité absolue.

Grâce aux actualités et aux réseaux investis comme jamais, j’ai suivi quasiment au jour le jour les péripéties des célébrités préférées et des anonymes de mon coeur en  France, Navarre, Castille, Guadeloupe et Saint Domingue. Java, L.A. et Norvège. Tous des lieux où des êtres chers demeurent. Et bien d’autres lieux me reviennent. J’ai pris attache et parole, visio par moments, avec tant de perdus de vue de toutes ces années d’éloignement factice qui ont précédé. Ensemble, je me sens rassemblée.

Une année dérangée

Pour parler de ce qui m’a échappé, je pense à ma maman et quelques autres belles âmes évaporées derrière le rideau du coronavirus, pour d’autres maux bien plus personnels, réduits à néant par l’épidémie planétaire, parties trop tôt, parties sans prendre le temps d’un merci, parties sans trop le savoir. Ni elles ni moi. Je continue de l’apprendre à chaque réveil, à chaque nouveau pas. Libres jusqu’à l’infini elles et moi. Cela ne m’arrange pas, et alors ? Dérangée, je suis libre une nouvelle fois.

Pablo fatal errorEt cette année aussi, j’ai choisi de relier ce blog et de le développer au sein de la plateforme Panodyssey pour égarer encore davantage mes esprits dans un lieu entièrement libre où il fait bon vivre : « Pablo fatal error » ici en rappel coloré est l’illustration que je préfère de ce site CHIC !

Deux mille vint, deux mille ne s’en va pas. Et un, s’y ajoute. Dans une « reconnaissance projective » qui nous engage dans le sens de la vie. A sa merci.

Eva Matesanz est psychanalyste, chargée d’enseignement universitaire dans le « monde des affaires » et auteure de quelques oeuvres dans le domaine de la psychodynamique humaine et de l’écosystémique naturelle. Elle travaille et réfléchit en groupe libre avec Jean-Louis Muller, Minh-Lan Nguyen, André de Chateauvieux, Stéphanie Flacher également présents sur Panodyssey, Loïc Deconche et Christophe Martel. 

Supervisée

Ça y est. Je suis à nouveau en supervision de ma pratique professionnelle. J’ai choisi le cadre du groupe pour la première fois. Et un superviseur formateur que l’on choisit « comme un melon » comme il est conseillé de le faire : parce qu’il fait le poids, qu’il sent bon et qu’il ouvre l’appétit plutôt que de clore le débat.
J’écoute les autres participants. Aujourd’hui nous sommes quatre à présenter des cas. Car il n’est pas question de participer au cycle annuel sans se montrer en difficulté soi-même et avoir une demande aussi bien adressée au superviseur qu’aux pairs.
J’apprends beaucoup des autres cas. Ne jamais tenter de résoudre selon les critères de réussite et de morale. Bien au contraire, rester et creuser làboù ça erre et s’y sentir bien. Le patient final appréciera, lui qui est au mieux de son désir et de son destin qui n’est pas final. 
Bien comprendre le groupe d’appartenance de ce patient. Ne pas chercher à se figurer les personnages. Ce serait cliver et prendre partie. Apprécier les relations. Les nommer. Les décrire. Offrir cette image, ce paysage, au demandeur. C’est à cette visite guidée qu’il aspire. C’est d’assister à l’oeuvre de sa vie. Il trouvera mille façons d’en améliorer l’intrigue. Et il aimera les acteurs et les techniciens qui la permettent, qui n’attendent que d’être dirigés vers d’autres jeux, sans autant d’enjeu, sans la souffrance comme couperet. Et sinon, au patient d’être patient à son tour avec eux.


C’est mon tour. C’est mon cas. Le superviseur m’apprend que je ne sais pas faire de présentation de cas. Je fais une présentation de situation. Cela me divertit de mon trac. Je me laisse diriger à mon tour et je découvre que j’aime ça. J’adopte la grille de présentation et je suis heureuse de susciter des questions dans le groupe de pairs. Les questions sont sans importance. Elles rejoignent les miennes. Moi non plus je n’arrive pas à retenir l’âge de ma patiente, moi aussi j’ai des hypothèses de maternité déçue et de vieillissement mal vécu. Mais cela ne me donne pas envie de prendre la parole. Je l’écoute dans ses affres professionnels. C’est alors que le superviseur peut les accueillir à son tour, comme s’il y était ou en était, à côté, discret et précieux :
– Elle semble travailler de façon trop scolaire. Et être de ce fait déçue des Aleas professionnels. Sans règle qui tienne. Au plus caractériel des supérieurs et des collègues.
– J’ai failli lui dire hier mais je me suis tue.
La parole ne sert à rien… Ne me sert à rien de ce que je veux…
– Ne seriez vous pas dans un élan inconscient de consolation ?
Je vois l’image d’une étreinte. Cette question fait effet de vérité et je me surprends à ne pas me surprendre.


– Alors c’est inconscient.

– Alors cela l’est puisque vous le reconnaissez.


Heureuse d’être reconnue dans ma pratique appliquée à moi-même, dans mes propres interdits, je n’ai pas besoin de plus. Sauf qu’il me faudra reconnaître l’art du lien de ma patiente si elle revient. Trouver les mots. Ne pas me figer et composer moi-même une image avec elle, de douloureuse. Il s’agit d’un de ces accompagnements si à propos qu’il en devient obscène, interdit, rejoué à chaque séance comme étant la dernière, et en même temps nous n’avons même pas commencé la représentation. Si elle revient je lui parlerai d’elle.
– Vous êtes dans un très bel attachement l’une et l’autre. C’est mignon. Si elle revient, passez aux aveux. Et nous, passons à un cas plus ardu…

Et ce sera le cas d’un attachement mère enfant très passionné, très violent, très difficile pour le thérapeute… 


– S’il s’interpose. Regardez les ensemble plutôt et dites leur ce que vous voyez, l’image et le scénario qui peut être fort, drôle, touchant… Le nous est une image sinon il n’est plus. 
Nos liens n’ont pas d’existence réelle.

J’aime être en groupe bellement imaginaire et bêtement opératoire, les yeux dans les yeux, main dans la main. Pairs aidants.  Relais choisi et mérité d’un grand chef opérateur. Mais chut, ça tourne. J’y vais pour la suite de la série que je chéris de mieux en mieux. Sans dépendance. Attachant. Libéré. Riche en points d’attache fonctionnelle que je peux remobiliser ailleurs. J’ai aussi commencé à le faire, à être encore davantage libre dans mon métier. Davantage ancrée. Solidement pensée et accompagnée. Supervisée qu’ils disent. Mais c’est un mot que je tairai aussi, sciemment, sans arrière pensée enfouie mais bel et bien assumée pour me représenter et ressentir l’image d’un nous, d’un métier partagé, discret et précieux, tout à côté de vous.

L’été vivier

Plus que jamais cet été aura été celui de la pause et de la présence, du mouvement sur pied à la façon du vivant heureux. Fini les déplacements et la course au temps perdu. Fini le temps arrêté et le confinement forcé. Il ne reste que la crise. Et la crise est une opportunité dit-on pour se vanter.

Cette crise est un redevenir.

L’avez-vous emprunté ? C’est sans retour. Votre seul bien.

Mon bien

À l’endroit même de mon travail régulier, choisi au loin des civilités, proche des sollicitations qualifiées, au rythme de la nature, entre averses et canicule, idéer et rêvasser, un prochain décours de mon existence, des abandons d’activités : accompagner toujours mais sans me perdre avec eux. Qu’ils viennent à eux tels qu’ils se sont évités. Tels qu’ils peuvent se trouver. Chez moi.

NoS biEns communs

Chez moi la réalité est un régal. Je l’ai appris. Je l’ai compris. J’aime le partager. Ma réalité psychique et la réalité physique, j’en suis bien heureuse. Quelques estampes au hasard de ces jours de rien et de plein. De Paris à Sens. Du banal au sens premier : communal. Et nous, voisins, auprès des autres et de ces paysages, intimes et étendus à perte de vue. Et nous infimes particules d’un vivier. De terre et d’esprit.

L’île Olive sur la Seine
(nous sommes à 1 petite heure de Paris)
La vallée de l’Oreuse
(Nord de l’Yonne, Sud du bassin parisien)
Le couchant de ma fenêtre
(La Borde est le joli nom de l’asile choisi)
La mare de la maison
La forêt au bout de mon allée
Les poussins nés du confinement
Des fleurs et des fleurs sans cesse
Du cœur et de l’esprit
La vie

L’écran total sur la peau

Nous faisions jusqu’ici, encore pas mal d’entre-nous, la nette différence, ou en tout cas, nous marquions une séparation choisie entre une vie réelle et une vie virtuelle, entre notre quotidien professionnel et privé et notre présence plus ou moins assidue sur les réseaux.

Le mouvement inimaginable, impensable il y a quelques mois seulement, du confinement et du déconfinement semble avoir rassemblé, réunifié, nos états publics et privés, ainsi que nos relations avec nos proches et notre réseau.

Des analyses psychosociologiques confirment une acceptation naturelle des écrans comme d’une nouvelle peau. Ceci nous apporte un équilibre difficile à trouver en nous-mêmes, clivés, refoulés et même déniés souvent de nous-mêmes.

Les selfie traduisaient ce besoin de nous voir, de nous regarder et de nous trouver. C’est de nous penser dont nous avons besoin désormais. D’exister parmi, pour et contre l’humanité. Reprendre place, rejoindre le seul destin qui n’a pas pu être ôté : celui de l’être ensemble, se vivre, se parler, s’émouvoir, se toucher, se chanter, se donner rendez-vous demain.

Le we-me devient le « wiki » de nos existences en lien, ou nous ne sommes plus rien. Et nous en connaissons désormais la portée.

La continuité n’est pas le lissage mais la recherche en profondeur pour l’évolution certaine

La continuité d’existence est un besoin premier et un désir légitime de la part de chacun de nous. Elle réalise l’élan vital et elle permet la trajectoire singulière, la contribution personnelle. Cette continuité a pu être préservée pour nombre d’entre nous, comme j’en faisais état à l’occasion de mon précédent article dans ce blog. J’invitais ceux, pris par le doute ou les difficultés superficielles, à retrouver leur essentiel et le déployer enfin.

Depuis, ce beau terme de continuité, de contigüité dans l’espace projetée dans le temps, est devenu l’élément de langage du pouvoir impossible, celui qui exerce les métiers impossibles formidablement bien cernés par Sigmund Freud pour « être seulement certains d’un succès insuffisant ». Ce sont les métiers de la gouvernance, de l’éducation et de la santé. Ces trois leviers ne peuvent rien sur les libertés individuelles et sur les conditions naturelles du progrès personnel et collectif.

Désormais posées comme des évidences, la continuité pédagogique, la continuité de soin et la continuité d’activité économique commandent la vie publique et la vie privée qui se trouvent confinées et qui vont basculer dans un déconfinement tout relatif, partiel, au seul service de ces continuités rigides, pauvres en soutien de la créativité, qui sont de scolariser, encadrer les cas sociaux, d’hospitaliser, au-delà du covid-19, et de produire, vendre et consommer.

Et on nous parle d’un temps qui n’est pas celui que nous vivons, le temps de la refondation où de nouveaux modèles seront étudiés, savamment, et feront certainement l’objet d’un programme électoral, le meilleur moyen de diviser à nouveau et d’étouffer la co-évolution.

La continuité politique est l’anti-continuité du vivant. La civilisation éclot, selon Sigmund Freud également, lorsque le jet de pierres est remplacé par le jet d’insultes. Il aurait pu ajouter de nos jours : le jet d’insultes avec postillons.

Freud soulignait le malaise culturel qui ne faisait que traduire et enrober le malaise naturel, la difficulté de vivre avec tout ce que la vie implique : les rapports humains qui ne se fondent sur aucun code naturel partagé, le travail pour se nourrir, s’habiller, se loger, se divertir aussi, se cultiver dans un véritable questionnement sans fin, la maladie et la mort, évidemment.

Ses successeurs s’intéressent à l’effondrement civilisationnel, à cette reconstruction permanente que nous sommes censés entreprendre une génération après l’autre plutôt que de simplement exploiter plus ou moins maladroitement la terre et les autres de nos invectives à la mode. La croissance, verte ou pas verte, vient de se faire cueillir d’un micro-organisme qui se situe au plus bas de l’échelle du vivant. Son seul programme est de se servir d’une cellule puis une autre, la terre qu’il convoite, pour continuer d’exister…

Freud précise enfin :  » Il existe infiniment plus d’hommes qui acceptent la civilisation en hypocrites que d’hommes vraiment et réellement civilisés. »

Nous avons cette fâcheuse tendance à vouloir figer les règles de vie, à les instituer et à les confier à des institutions, véritable monument aux morts. Il s’agirait de civiliser en continu, d’employer le verbe durablement et de poser le mot, civilisation, sur un lieu, un instant, pour de suite nous engager à nouveau.

Faire preuve d’être un homme, une femme, civiles, sociaux, respectueux aussi de l’environnement naturel et du temps long qui dépassent largement la contingence d’une vie humaine.

Il s’agirait, dans l’entreprise qui est mon terrain d’intervention, sauf que l’entreprise ne fait plus intervenir que des coachs au côtés des managers portés sur la seule continuité d’une activité obsolète, la continuité devient une fin en soi… Il s’agirait peut-être, posez vous la question, en homme et en femme civiles, citoyens d’une construction sur un terrain sauvage et viral à présent, il s’agirait de penser et d’agir à nouveau. Les germes de pensées nouvelles et les écarts dans l’action sont déjà présents chez nombre d’entre nous, chez chacun de nous, oui, réduits à la maison et au télé-travail. Dans une mutation maladroite de la vie de bureau. L’encadrement se forge des outils technologiques et davantage invectifs qu’inventifs pour animer la dispersion. Je lance une question ouverte, je ne vous invective pas de mes propres réflexions : comment revenir à diriger une activité créative, comment commencer à animer une activité plus adaptée à la vie, plutôt que de diriger une continuité en plateau de réanimation ?

Le lierre est un écosystème vivant des plus complet. Il fait vivre autour du chêne plus de 700 000 organismes vivants différents en plus de lui-même, qui accède à la lumière, et du chêne, qui se nourrit de ses dépôts de feuilles. Ces deux-là se cherchent et se trouvent à chaque instant. Chacun d’eux puise en profondeur dans le sol, son ancrage durable et profond.