L’émotion comme condition pour l’évolution : une supervision thématique dans l’air du temps

Les maltraitances sur le corps et le psychisme actuels peuvent elles rappeler le traumatisme pervers ? L’abus sur l’enfant ou sur l’adolescent que chacun a été ? Et plus particulièrement, comment la violence institutionnelle, la violence du corps social, résonne dans le corps privé ? Comment les dérives de notre système nous alertent pour ne plus nous laisser dériver ? Comment a contrario une souffrance mise en mouvement peut faire bouger les lignes et les limites de notre organisation ?

Ce thème est abordé dans le cadre du cycle 2020 de la Société pour le Psychodrame Analytique au Centre de Santé Mentale de Paris 8, rue de Liège : Comment poser l’articulation entre psychodrame et maltraitance ?

La maltraitance ne fait pas partie du corpus psychanalytique. Elle a une existence juridique et sociale. La psychanalyse a pu reconnaître la portée pathologique de la séduction. C’est sur le questionnement entre l’abus réel ou fantasmé que la découverte de l’inconscient et plus précisément de son retour de refoulé a pu avoir lieu. Qu’il ait eu ou pas séduction exercée sur l’enfant, qu’il ait projeté son fantasme et qu’il en garde la culpabilité, cela ne donne lieu à aucune forme psychopathologique clairement identifiée. De la même façon, il n’est aucune linéarité directe entre la maltraitance avérée et le traumatisme. Chaque destinée est subjective.

Un des participants a souligné que seule la persécution est consubstantielle à la nature humaine. Du fait de l’extrême dépendance et du extrême dénuement dans lequel nous nous trouvons à la naissance et quelques années durant. La position squizo-paranoïde originelle révélée par Mélanie Klein permet de se représenter la violence subie par chacun de nous, livrés au froid, à la faim, à la peur et désireux, de par nos pulsions vitales, de détruire et d’absorber le monde entier. Seule la position dépressive du développement psychoaffectif qui accepte la mère puis le père, qui fait se rétracter ces forces originelles, permet de calmer le jeu purement persécutif du psychisme le plus primaire. La culpabilité inconsciente prolonge une agressivité qui peut se diriger vers des investissements extérieurs et postérieurs.

Le psychodrame ou la constellation, qui est la forme connue et pratiquée en entreprise, sont des formes d’accompagnement adaptées à la présence d’un traumatisme mal élaboré, là où la persécution perdure. Grâce à la multiplicité de thérapeutes psychodramatistes, ou de collègues mis au service d’un seul, la conflictualité interne peut se représenter et être réintégrée dans la réalité psychique. La diversité d’intervenants permet la diffraction du transfert, l’éclatement contrôlé des parts de soi qui se retrouvent chez les autres dans le processus naturel de projection qui précède l’introjection des apprentissages. La réflexivité qu’offre le groupe fait retour et permet intégration de composantes agressives et libidinales personnelles méconnues et pourtant envahissantes.

Le psychodrame individuel en groupe présente néanmoins les deux faces de la relation à l’autre, l’originel et les suivants : la séduction et l’intrusion. Cette dualité, cette ambivalence, se trouve au coeur du processus. Seul le temps, le chaos et possiblement l’apaisement des affects extrêmes, la libération des inhibitions aussi, peuvent « donner raison » au parcours et permettre l’après-coup.

Dans le cas présenté, l’équipe intervenante était composée d’une directrice de scène, psychanalyste, de trois psychodramatistes et d’une secrétaire pour les relations extérieures. Les participants n’ont jamais de rapport avec la réalité juridique et sociale.
Ils sont des acteurs de la scène de l’inconscient du sujet qu’ils accompagnent dans le soin et dans le développement.

Le cas est celui d’un adolescent de 16 ans aîné d’une famille nombreuse ayant des comportements addictifs (alcohol) et asociaux (déscolarisation), déféré au centre avec une prescription de soins à la suite d’une tentative de suicide médicamenteuse. Cet adolescent peut être un jeune cadre diplômé qui peine à s’intégrer dans l’entreprise, qui recherche des compensations affectives ou/ et des idéaux qui sont loin de pratiques orientés par le seul résultat financier.

Un consultant du centre reçoit la famille dans un premier temps. Le bébé de la famille est dans les bras du père. La mère dysqualifie le consultant qui se base sur la tentative de suicide pour établir le mal-être de l’enfant. La mère nie les tendances suicidaires de son fils. Elle parle d’une erreur d’administration, d’un mélange accidentel de quelques pastilles et d’un peu d’alcool. Les responsables qui déférent un collaborateur en coaching sont dans le même déni de l’alerte que celui a pu donner.

La directrice de scène qui présente le cas insiste beaucoup sur ce déni comme étant un refus de soins et d’attention portée au patient en tant que sujet individué. Il est absorbé par la famille, aliéné.

Petit enfant, Armel a présenté des troubles alimentaires et des troubles de la parole. Il a bénéficié d’une rééducation orthophonique. Sa déscolarisation a eu lieu dès la fin de l’école primaire. Il a suivi des études de façon discontinue tout comme il a subi la discontinuité du soin psychiatrique avec des changements d’interlocuteur selon le découpage du système, par thématiques et par tranches d’âge. N’importe quel enfant et adolescent subit aujourd’hui ce manque de suivi personnel et dédié de son développement plus ou moins marqué par des symptômes corporels ou d’attention.

Un nouveau consultant prend le cas de l’adolescent, suite à la disqualification du premier consultant par la mère comme indiqué plus haut. Il fait la prescription du psychodrame individuel en groupe. Le consultant poursuivra en rapport avec les parents seuls. Le jeune homme rentre en psychodrame hebdomadaire. Il est mutique lors de la rencontre avec le nouveau consultant et absent à sa première séance en groupe. Lorsqu’il se présente à la deuxième séance sa grande inhibition cède la place à une grande excitation. Il sollicite lourdement la meneuse du jeu au lieu de rentrer en contact avec ses partenaires et convenir avec eux des scènes réelles ou imaginaires qu’il souhaiterait vivre avec eux. Ce n’est pas la directrice qui va le guider mais le processus qui va ouvrir les voies qu’il se refuse de voir et d’emprunter. Une fois qu’il se résout au psychodrame il joue majoritairement des situations familiales et scolaires. Mais il joue aussi des jeux vidéo et des contes comme celui d’Aladdin avec la lampe qu’on frotte et qui répond aux désirs les plus personnels et le tapis qui vole et mène à un ailleurs.

Dans les scènes scolaires il joue le désinvestissement de son professeur d’anglais. Il explique que lui doit poursuivre l’école à cause de Jules Ferry qui l’a rendue obligatoire et aussi pour éviter la prison à sa mère. Le jeune craint-il un désinvestissement des thérapeutes ? Il convoque la protection institutionnelle.

Ce qui marque le plus la meneuse du jeu ce sont les scènes de son quotidien de jeune au bar, bagarreur et enivré. D’après elle, il s’y croit. Il abandonne la règle du « comme si ». Il est violent et provocateur. En entreprise, c’est bien souvent que l’on ne permet pas malgré toutes les invitations récentes à l’intelligence émotionnelle et relationnelle, – et probablement à cause de ces invitations à la seule intelligence -, on ne tolère pas l’expression brute d’affects qui confine, il est vrai, à l’angoisse et à l’agressivité.

L’équipe thérapeutique vit en même temps des changements institutionnels qui déstabilisent aussi bien la direction du jeu que ses membres. L’une d’entre elles part consécutivement aux réorganisations et au climat qui s’y vit. Le jeune exige que soit reconnue sa réalité mais aussi celle de l’équipe. Il se retrouve en fusion avec  » l’objet primaire « , la mère et aujourd’hui celles et ceux qui devraient le protéger. Sa violence n’est qu’un moyen de lutte contre la désorganisation traumatique.

Il semble présenter des traumatismes cumulatifs tout au long de son enfance et de son adolescence majorés par la psychopathologie infantile. Il est dans la co-excitation et dans un masochisme primaire. Il craint l’abandon des thérapeutes et son humiliation réitérée.

Il organise une scène qui se termine dans son lit avec sa mère qui lui apporte de quoi se restaurer. Les thérapeutes y font apparaître la figure du père au travers d’un appel téléphonique mais Armel jette l’appareil par la fenêtre.

Ces scènes domestiques le protègent en même temps qu’elles l’insupportent. Il se qualifie de feignasse ce qui le situe entre la passivité et la féminité. Il évolue progressivement vers des scenarii à dominante dramatique où la femme tue son mari, la fille tue la mère. Il s’intéresse à des récits criminels non élucidés qui passent à la télé. L’excitation lui sert d’antidépresseur mais elle nourrit aussi la haine qui se déploie dans le jeu. Il met en scène des intrusions et des persécutions et ne parvient pas à rentrer dans des processus naturels de projection et d’introjection. Dans une répartition des rôles qui laisse place à des évolutions plus subtiles, plus accordées, en co-construction.

Un jour il veut jouer lui et son double. Son double est très angoissé. Armel banalise son angoisse et dit ne pas être lui même aussi angoissé. Ce déni lui permettrait de recouvrir le déni parental et son monde interne chaotique. Il se sert du lycée (de l’entreprise) pour accuser le coup. Lorsqu’un accident humiliant survient il échafaude des scenarii vengeurs. Il organise la décharge pulsionnelle. Il investit la position victimaire. En même temps il exprime le mépris qu’il ressent de la part des thérapeutes. Le mépris qu’ils tolèrent eux-mêmes.

Lors de l’échange auquel cette présentation de cas à donné lieu les participants ont souligné le mépris de l’institution vis à vis du travail de l’équipe de psychodrame psychanalytique. Armel aurait il renvoyé à ceux qui ne pouvaient rien pour lui leur propre défaite ? Leur incapacité à l’aider sauf à répéter indéfiniment sa difficulté ?

Lors d’une dernière séance, alors que les démarches sociales du lycée ouvrent la piste d’un suivi pédopsychiatrique et d’un accueil en hôpital de jour en groupe d’adolescents, sachant qu’il est autant de difficultés au centre de santé avec l’évolution de sa gouvernance et que la prétendue neutralité de l’équipe qui ne cède rien ne fait qu’imposer au traitement une nouvelle violence, Armel scénarise la visite quelques années plus tard d’une camarade lycéenne dans sa villa de Hawaï. Elle est agréablement surprise de l’évolution de son ami. Le rire spontané d’une psychodramatiste à la découverte de cette scène produit un renversement destructeur. Armel est en proie à une flambée quasi délirante qui peut être interprétée comme un début de décompensation ou bien une amorce de prise de conscience et d’élaboration possible.

Le jeune en homme en difficulté veut croire à une issue, certes mégalomaniaque, et la joie partagée par l’équipe, certes euphorique, comme celle de nombre d’accompagnants trop vite soulagés par le « happy end » de leur mission, est mal interprétée, ou plutôt, parfaitement comprise.

Au titre de cette pratique de la manipulation professionnelle généralisé il est bon de reprendre les bases du harcèlement posées par Racamier, le psychiatre et psychanalyste français l’ayant théorisé. Il souligne l’inébranlable de la croyance persécutive paranoïaque dans la lutte contre l’effondrement narcissique. Mais il peut s’agir aussi d’une ouverture à la culpabilité avec la projection des négations, qui sont ici une réalité. Racamier rappelle le reflux vers le persécutif lors de sentiments tendres. Les psychodramatistes se trouvent et se retrouvent plongés dans le persécutif. Le dispositif échoue à installer un simple masochisme de vie et d’effort. Les acteurs sont eux mêmes dépassés par la violence institutionnelle : on se moque d’eux. Leur miroir reflète le miroir aux éclats du jeune.

L’adolescent semble avoir quitté au cours du processus la position dépressive initiale, sa passivité et son mutisme, sa dérive vers des paradis artificiels qui deviennent vite un enfer, pour revenir à la position squizo-paranoïde originelle mais sans parvenir à retrouver l’étape de la culpabilité postérieure. Le groupe n’a pas su faire barrage à l’institution. L’institution n’a pas su répondre aux idéaux de justice du jeune qui démarre dans la vie.

Tout enfant attend de la passion et du drame dans son imaginaire fertile et tout puissant alors qu’il a droit à de la tendresse et à être pensé, reconnu, guidé pour se développer, se responsabiliser et prendre place dans la société. Puis évoluer et la faire évoluer.

L’institution est facilement prise dans des arbitrages financiers et de pouvoir tout comme l’entreprise. L’équipe rapprochée n’a pas eu de disponibilité d’esprit et d’affect. La directrice a reconnu sa peur du jeune homme Armel. Il a dû avoir très peur lui-même. Pourvu que le groupe d’adolescents ait pu remettre de la haine, de l’amour et de l’ignorance davantage assumée, bien vécue, dans son évolution postérieure.

Souvent il est plus pertinent de réunir un groupe de pairs que de mener en accompagnant seul, ou même en groupe d’intervenants, sous le poids de l’entreprise et de ses propres défenses professionnelles, celles du métier de consultant ou de coach ou même de pair aidant, investi désormais d’autorité. Les identifications croisées et le bouillonnement émotionnel offrent un terrain vivant et évolutif à chacun. Ils peuvent travailler leurs rapports actuels et inférer seulement leurs diverses réalités dans un ailleurs spatial ou temporel. Vous ne conduirez plus que l’analyse du transfert, l’objet ultime et courageux d’une supervision vraie, ni réduite à la technique, ni limitée à votre expérience de vie, professionnelle et personnelle, par essence limitée. Vous vous enrichirez, cela oui, de nouvelles et véritables expériences, de la singularité retrouvée, la vôtre comme la leur, et d’une ouverture sociologique qui vous fait prendre part véritablement aussi aux évolutions nécessaires, écosystémiques, de l’entreprise et de l’institution.

Pour vous faire superviser sur ces thématiques du traumatisme, des affects et de la désaffection prenez place dans les sessions de groupe du printemps à Paris : les mercredi 25 mars, 22 avril et 25 mai, de 18h30 à 20h rue Chaptal Paris 9. Participation individuelle de 180 euros HT à la séance, 450 euros HT le cycle. En formation et supervision co animées par Eva Matesanz et André de Chateauvieux.

Germinal des temps modernes

J’ose imaginer que les enfants de nos enfants après eux quitteront l’illusion actuelle d’être reliés entre eux – passablement interconnectés – par dessus les divisions, les nano-fragmentations qui se poursuivent : « des gestes aux mots » et aujourd’hui aux seules images d’un pouce ou d’un émoticône gerbant, « des corps aux âmes » et enfin aux esprits intelligents seulement artificiellement, selon un protocole prévisible jusqu’aux moindres alternatives, qui ne le sont plus alors.

 » (…) Patrick entretenait avec ce couvre-chef des relations d’opérette. Il le portait, se croyait observé, le piétinait, l’oubliait dans son C15, le perdait régulièrement. Au volant, sur un site, au bistrot, au bureau, au garage, il se posait cette question : devait-il porter cette casquette ? Autrefois, les mecs n’avaient pas besoin de se déguiser. Ou alors, les liftiers, les portiers, les domestiques. Voilà que tout le monde se trouvait plus ou moins larbin, à présent. La silicose et le coup de grisou ne faisaient plus partie des risques du métier. On mourait maintenant à feu doux, d’humiliation, de servitudes minuscules, d’être mesquinement surveillé à chaque stade de sa journée ; et de l’amiante aussi.

Depuis que les usines avaient mis la clef sous la porte, les travailleurs n’étaient plus que du confetti. Foin des masses et des collectifs. L’heure, désormais, était à l’individu, à l’intérimaire, à l’isolat. Et toutes ces miettes d’emplois satellitaient sans fin dans le grand vide du travail où se multipliaient une ribambelle d’espaces divisés, plastiques et transparents : bulles, box, cloisons, vitrophanies.

Là dedans, la climatisation tempérait les humeurs. Bippers et téléphones éloignaient les comparses, réfrigéraient les liens. Des solidarités centenaires se dissolvaient dans le grand bain des forces concurrentielles. Partout, de nouveaux petits jobs ingrats, mal payés, de courbettes et d’acquiescement, se substituaient aux éreintements partagés d’autrefois. Les productions ne faisaient plus sens. On parlait de relationnel, de qualité de service, de stratégie de com, de satisfaction client. Tout était devenu petit, isolé, nébuleux, pédé dans l’âme. Patrick ne comprenait pas ce monde sans copain, ni cette discipline qui s’était étendue des gestes aux mots, des corps aux âmes. On n’attendait plus seulement de vous une disponibilité ponctuelle, une force de travail monnayable. Il fallait désormais y croire, répercuter partout un esprit, employer un vocabulaire estampillé, venu d’en haut, tournant à vide, et qui avait cet effet stupéfiant de rendre les résistances illégales et vos intérêts indéfendables. Il fallait porter une casquette. « 

Nicolas Mathieu

leurs enfants

après eux

Actes Sud

Prix Goncourt 2018

Le titre est tiré d’une citation du Siracide, l’un des livres de l’Ancien Testament, mise en exergue du roman :

« Il en est dont il n’y a plus de souvenir,
Ils ont péri comme s’ils n’avaient jamais existé ;
Ils sont devenus comme s’ils n’étaient jamais nés,
Et, de même, leurs enfants après eux. »

Siracide – 44,9

Si ces « vies minuscules » ne s’inscrivent pas dans l’Histoire, elles se gravent dans les mémoires en plus de l’importance d’être vécues.

Au-delà du projet social de son livre, Nicolas Mathieu explique que son projet littéraire s’attache très fortement à la description des sensations et du désir, des perceptions et des corps3 afin de les faire éprouver aux lecteurs. Que ce soit la découverte de l’amour, de la sexualité et des limites chez les adolescents, l’ennui au fin fond de la France périphérique ou le rapport des personnages à leur environnement durant les années 1990, c’est-à-dire avant l’arrivée des nouvelles technologies. La violence d’exister des jeunes et de leurs aînés aussi.

Si j’ai mis longtemps à céder à cette œuvre parue en 2018, alors que son titre, son image, l’évocation adolescente me tendaient le miroir que je cherchais pour me revoir alors, peu de chose, et me voir enfin devenue aujourd’hui bien peu de chose. Si même le prix Goncourt qui m’a offert tant de rattrapages étranges du même type, sous le signe de l’évidence longtemps exclue (Maalouf, Ruffin, Ménard, Slimani), ne parvenait pas cette fois-ci à déverrouiller ma résistance, et que c’est enfin mon libraire, en fin d’année, qui me l’a offert comme récompense à ma fidélité, c’est bien d’un clivage d’aujourd’hui dont je souffre. De servir l’institution, quelle soit entreprise ou organisme de protection sociale, en supervision moi-même de leurs travailleurs, ouvertement ou insidieusement sociaux.

Ces années 90, soigneusement rendues par l’homme aux deux prénoms d’auteur, comme deux anciens amoureux, préfigurent nos années 2000, 2010 et 2020, celles de nos enfants et des générations qui rentrent travailler, avec la circonstance aggravante d’y avoir participé, ou du moins, survécu et prétendu en sortir pour revenir « du bon côté ». Mais d’un côté ou de l’autre c’est la même planète qui se gausse des faibles empreintes qu’on ose : celles de piétiner sur place sans plus de courage.

J’ose imaginer que les enfants de nos enfants après eux quitteront l’illusion actuelle d’être reliés entre eux – passablement interconnectés – par dessus les divisions, les nano-fragmentations qui se poursuivent : « des gestes aux mots » et aujourd’hui aux seules images d’un pouce ou d’un émoticône gerbant, « des corps aux âmes » et enfin aux esprits intelligents seulement artificiellement, selon un protocole prévisible jusqu’aux moindres alternatives, qui ne le sont plus alors.

Peut-être que la planète verte qui les rappelle aux soins, manuels et repensés, fera de nos vies minuscules, une vie humaine, et des humains, des vivants parmi le vivant. Légitimes de cette seule condition. Avec ou sans leurs enfants.

Nos 7 formes d’intelligence

Le nouvel ouvrage de Jean Louis Muller préfacé par Eva Matesanz et André de Chateauvieux

Vous ne vous rappelez pas mais, dès les tous premiers instants de votre vie, il vous fallait beaucoup d’intelligences. Oui, dès l’origine de votre monde, qu’il s’agisse d’exprimer vos émotions, créer des liens, imaginer des stratégies, casser les codes, il vous fallait de multiples talents pour composer avec votre milieu et inventer votre vie. Parce que c’était déjà hautement complexe, bouleversant et incertain. 


Tout ceci était là donc, en vous-même et au naturel, mais c’est comme si, au fil du temps et pour des raisons qui échappent à la raison, vous aviez limité ou délaissé l’une ou l’autre de ces formes d’intelligence. 

Elles sont pourtant toujours là et bien là ces multiples formes. Et le talent de les développer et de les combiner n’est pas un don qu’on reçoit passivement, c’est un désir de jeunesse sans cesse renouvelé. Un désir de vivre ensemble, avec ceux qui nous précèdent et ceux qui commencent à nous succéder et qui, à leur tour, accèdent à d’autres intelligences, à des formes virtuelles et réelles de repenser le monde.

Alors, il vient à point nommé ce livre pour sortir de nos routines et plonger dans le plaisir de renouer avec chacune de nos ressources. Et c’est comme un jeu d’enfant. Sentir, toucher une forme et puis une autre, les assembler, les bricoler ensemble. Ce livre-là offre bien des outils et plein de matière à penser. Pour soi-même et avec les autres. En amour et en famille, en amitié et au bureau. Au quotidien et pour le futur.

Lorsque son auteur nous demande de le préfacer, à deux, nous entrelaçons nos lignes avec la simplicité de ceux qui vivent et travaillent ensemble, dans un métier qui est de penser l’impensable : la nature humaine et ses liens à la fois bien réels, imaginaires et symboliques à soi et aux autres. Nous sommes psychanalystes après voir été, comme lui, manager er consultant. Nous entrelaçons nos lignes autour de l’ouvrage. Nous reprenons chacun notre fil auprès de l’auteur.

Car c’est au contact de la bêtise humaine, dans ce qu’elle a de terrifiant et d’imparable dans les passages à l’acte, que l’auteur a su s’élever ; et moi, Eva, je partage avec Jean-Louis Muller les origines espagnoles, l’épisode incompréhensible d’une guerre civile épouvantable, de la longue et terrible dictature militaire qui abat l’ordre démocratique légitime et à peine naissant, mais riche de controverse et de bouillonnement intellectuel et sensible. Jean-Louis incarne la vivacité d’esprit, inébranlable.

Et il capitalise l’aventure humaine qu’il a servie pendant toute sa carrière chez le leader de la formation en France. Et moi, André, c’est là que j’ai rencontré Jean-Louis. On travaillait sur les manières de retrouver des potentiels, de les activer, dans les groupes et les équipes. Et aussi sur tout ce qui fait obstacle au fond. De tous ces apprentissages il sait faire la transmission.

Jean-Louis Muller est un pédagogue, il sait vous glisser à l’oreille, comme il glisse ici entre les lignes, quelques mots simples et vrais pour comprendre ce que vous saviez, pour ne plus oublier qui vous êtes et pourquoi la vie a besoin de vous, de vos pensées et de votre engagement renouvelé. Il en appelle à l’intelligence du lecteur. Ce livre vous donne rendez-vous avec vous-même et avec un temps, notre temps, qui a bien besoin de nous.

Eva Matesanz et André de Chateauvieux

En préface de Nos 7 formes d’intelligence publié chez Jouvence par Jean-Louis Muller

Double digit growth

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La simple vue de ce changement calendaire – paradoxal, vers le rouge et vers le trop d’un coup -, de l’an 2020, m’a téléportée, moi, dix ans en arrière, dans ce temps où l’entreprise était mon bastion, face au monde et à moi-même certainement, et où le CEO clamait à chaque réunion au sommet de notre stratégie mondiale, lors du changement d’année, l’objectif, SMART bien of course – spécifique, atteignable et acceptable, mesurable et borné -, d’un DOUBLE DIGIT GROWTH.

Aujourd’hui il doit plutôt fantasmer sur une baisse de son empreinte carbone et sur des stocks options en cryptomonnaie ni sonnante ni trébuchante, virtuelle et c’est tant mieux. Ce patron, français d’origine, américain d’expatriation seulement, s’était retrouvé au JAIL de l’aéroport de Miami. Entendez bien, plutôt que la prison du Far West, avec les Dalton compagnons, la cellule de rétention et privation de liberté intégrée aux bâtiments, pour les présumés clandestins, les dealers et autres fugitifs sous mandat international. Pour lui il ne s’est agi que d’affront à l’autorité. Son tempérament sanguin a explosé à la figure de l’agent de douanes qui le contrôlait à l’arrivée.

Son discours nous a manqué. Il était le seul patron d’unité à pouvoir clamer cette croissance, l’appeler de tous ses vœux, et rester chaque année aux portes d’un neuf, d’un huit ou d’un sept pour cent invariablement célébrés. Les autres business maintenaient à dures peines une petite croissance tout juste supérieure à l’inflation. Ils faisaient vivre la plupart des employés et cela suffisait à la pérénnité du projet.

J’ai fait partie du nettoyage de printemps sans Prague, lorsque l’ensemble industriel a été vendu au géant du secteur. Le CEO de la Business Unit dont j’assurais la stratégie de communication marketing a été maintenu aux commandes et rappelé à plus de sobriété, dans ses projections et dans ses airs. A davantage de green attitude et de design fonctionnel. Le nouveau commandement a son siège en Allemagne.

J’ai abandonné moi-même en partant des moyens faramineux et un plaisir esthétique qui était rare dans mon métier, surtout dans le dur des industries qui furent les miennes jusqu’ici : l’industrie financière, celle des technologies de l’information et enfin la biotech de compétition.

J’ai revu mes comptes à zéro, ma vie est devenu frugale, à la campagne de Sens, et mes choix éthiques : je n’accompagne pas de puissants, ni de beaux semblants ni de séductrices. Du moins de prime abord. Chacun de mes accompagnés révèle peu à peu – et c’est le but recherché – son narcissisme, son autoritarisme et sa contrebande sociale. Certaines séances les envoient une nuit en prison, comme pour mon donneur d’ordre référent. Ils en rêvent et ils débloquent leur conflit intérieur. Ils revoient à la baisse les idéaux narcissiques ou dominants qui faisaient leur tempérament de sang qu’il soit froid ou chaud. Peu importe.

Je contribue à la décroissance de leur égo et de leur empreinte toxique, sur la terre et sur les autres.

Là où « ça » existe, le « moi » doit advenir – C’est de ces seuls mots que Sigmund Freud pouvait décrire intégralement une analyse. Nos motions pulsionnelles, le « ça », calées sur nos besoins vitaux et nos désirs libidinaux, ne peuvent produire qu’un « self », un masque, un égo, un JE JE JE … Le JE peut être prononcé par le « moi » mais il peut aussi répondre aux seuls besoins de la conformité, apparaître comme étant le moi social alors même qu’il est vide de lien. Plein de force vitale et de tout son contraire, meurtri, avorté. C’est là notre torsion intérieure que nous projetons sur les autres lorsque nous les prétendons nous présurer, nous limiter ou nous exiger. Et l’escalade est symétrique, dans la violence ou dans l’isolement.

Pour former un « moi » il est un « toi » sans murs auquel pouvoir s’identifier, et il est le temps du rêve, ou du moins de l’introspection sincère, et sensble plutôt que les barreaux acérés de la pensée rationnelle et dominante.

Je ne sais pas si Bertrand, tel était le prénom du CEO, s’identifiait, comme tant d’autres, à des résultats, à un aboutissement sûr et certain, quasi-mortel, plutôt qu’à l’expérience de l’autre et la confiance dans le lien. Et les effets écologiques – au sens le plus large, actuel, de l’équilibre économique, social et planétaire, de proximité et effet papillon à l’autre bout de la terre – virant, virevoltant tout naturellement vers le vert, prenant tout son temps

Je vous souhaite du bon temps en 2020, de la joie dans la rencontre de tout ce qui n’est pas vous : votre avenir possiblement.

En groupe de confiance

Nous aimons poursuivre en 2020, André de Chateauvieux et moi-même, le travail d’analyse de pratiques professionnelles en petit groupe, que nous animons en duo et que nous avons initié il y a maintenant 8 ans. Cette forme de travail en groupe restreint (4 à 6 participants engagés) continue de traverser les modèles et les modes. Oui, parce que cela permet à chacun – coach, consultant, formateur, RH – de vivre et de saisir par l’expérience, au fil des séances, ce que chacun de nous s’efforce de réprimer ou bloquer et qui alors nous déborde ou même nous échappe en situation professionnelle.

Les professionnels de l’humain que nous sommes connaissons plutôt bien les traits particuliers de notre savoir-faire et de notre savoir-être, nos singularités intimes, acquises au fil de notre histoire et par la formation et l’expérience. Mais, à y regarder de plus près, nous avons aussi, entremêlés avec ça, des comportements répétitifs et des croyances qui sont parfois bloquants et hors de propos face à la différence fondamentale de ceux que nous accompagnons.

Et tout ça est profondément ancré, incorporé à travers des affects personnels qui ne peuvent se déplier qu’en groupe de confiance. Aussi, pour les éprouver et les mettre à jour, est-il important de pouvoir compter sur bien plus qu’un animateur de groupe, serait-il le plus vif, intelligent et expérimenté de tous nos pairs, ce qui est la figure traditionnelle du maître ou sa version moderne (co-développement, facilitation…).
Nous avons choisi de travailler en duo avec les groupes et les équipes parce que le collectif amplifie et démultiplie toujours ces affects sous la forme de « passions dominantes », véritables énergies excitantes, grisantes et agissantes dans un sens qui, sur le coup, nous échappe toujours.


Nous pouvons accompagner ainsi en duo parce que, d’un côté, chacun de nous a son espace personnel d’analyse, incontournable, toutes les semaines, et de l’autre côté, après chaque séance de groupe, nous confrontons ce qui, du groupe et de ses participants, nous déroute ou nous met à l’épreuve. Intimement, singulièrement. Ceci crée un cadre interne qui permet d’accueillir et contenir les élans et les besoins de chacun, mais aussi de les analyser ensemble sans les rapports de pouvoir qui caractérisent les dispositifs tendus vers l’entente a priori et la résolution immédiate, à chaque séance, de situations profondément complexes.

Le changement est un processus long et l’accompagnement ne peut se résumer à des fulgurances : il se déroule en traversant des quiproquos et des conflits qui ne peuvent se dénouer qu’au fil du temps par la compréhension mutuelle, sincère et l’apaisement des tensions sous-jacentes.

Ainsi, notre promesse d’accompagnement est une réalité vécue par plusieurs générations de professionnels qui se sentent aujourd’hui bien dans leur métier singulier et dans leur vie ; ils ont effectué leur transformation au cours d’un travail d’une ou deux années et ils sont parfois, aujourd’hui encore, partie prenante d’un parcours qui les confronte en continu à bien d’autres qu’eux-mêmes pour faire évoluer leurs pratiques en continu et au plus naturel.
Venez les rejoindre, tout simplement !

Eva Matesanz et André de Chateauvieux, praticiens en libéral et tout autant sur le terrain de l’entreprise, chargés d’enseignement à l’université, chercheurs, conférenciers et auteurs. Et un ouvrage collectif en préparation : Ecosystemics.

Le calendrier 2020 : 8 janvier, 5 février, 11 mars, 8 avril, 13 mai, 10 juin, 16 septembre, 14 octobre et 18 novembre 2020,
le mercredi de 18h30 à 20h.

Le lieu : 5 bis – 7 rue Chaptal – 75009 ParisLe tarif : Entreprise : 2700 € HT ; Indépendant : 1800 € TTC pour le cycle des 9 séances.

Écosystémiciens du monde

Je vis à la campagne depuis quelques années. C’est ce qui m’a fait réfléchir à l’écosystémie nécessaire au genre humain. Bien loin des écosystèmes vantés dans le cadre de la French Tech et de bien d’autres nouveaux modèles d’exploitation de l’homme par l’homme. Ici, il est un véritable territoire à partager. Au sein de ce territoire le monde minéral, végétal, animal et social s’interpénètre sans que jamais cela puisse être l’exploit d’un seul ou d’une communauté. Chacun gagne, chacun cède. La mort fait partie de la vie. La mort de tout ou partie d’un être. Avez vous remarqué comme un arbre s’accommode de la foudre qui le scinde en deux ? Comme un rongeur traîne sa patte nécrosée sans l’oublier ? Chacun réapprend à vivre avec ce qu’il est à chaque instant, là où il est. La symbiose aussi est prodigieuse. Les êtres et les milieux se complètent. En temps réel. Pas de projet ni de levée de fonds miraculeuse qui se termine en vente lâche ou en croissance traître. C’est ce qui m’a donné envie d’écrire, avec quelques autres qui se joignent à moi, sur cette chance qui est la nôtre de réintégrer l’écosystème plutôt que de continuer de dresser les forteresses humaines qui s’érodent sous le soleil et les cyclones. À suivre si vous êtes des nôtres.