Mettre de « l’ambulatoire » en groupe dans votre ambition de changement « corporate »

Le propre des groupes « ambulatoires », ceux dont les participants ne sont pas réunis sur leur lieu du travail ou bien dans l’extension de ce lieu que peut être un séminaire de formation interne est d’adresser de front la difficulté de s’y engager, de se rendre effectivement au lieu et à la rencontre d’un intervenant extérieur ET de participants extérieurs, étrangers à soi-même. L’illusion du corps social partagé est abattue au profit du réel du monde, du réel en soi, l’incommensurable abîme et la fuyante trajectoire que cela engagera.
Déambuler jusqu’au groupe, aux abords du groupe, puis, marcher droit dans le « moi » faire « nous » et faire ensemble, là est tout le travail.
Il est donc bien naturel de nous former auprès de ceux qui analysent en profondeur aussi le sujet seul – irremplaçable, inaliénable et profondément aliéné dans le sens du manque de lien avec lui-même, de par l’ignorance ontologique que provoquent (1) le refoulement entre conscient et inconscient, (2) les clivages entre l’acceptable, pour narcissisant, et inacceptable pour asocial -, les mêmes qui permettent l’analyse du sujet en groupe, le sujet en lien sans que cela ne soit pas donné par le partage d’un temps et d’un lieu.

L’analyse en groupe

La psychanalyse en groupe en plein essor, colloque ASM13

Ce vendredi et samedi 1er et 2 février les psychanalystes de groupe de l’ASM 13 issus pour la plupart de la Société Psychanalytique de Paris dans une extension de la cure-type, individuelle stricte, le colloque singulier, vers le travail à plusieurs, la parole multi-personnelle qui dit tout de chacun, osaient poursuivre les travaux de Didier Anzieu, René Kaës, Bérajano jadis réunis dans une SPP-G pour groupe, des pionniers que furent Wilfred Bion en Angleterre et Serge Lebovici en France. Saint Alban s’est fait dépasser par la psychiatrie moderne en mal d’humanité flagrant actuellement. Tavistok par contre, poursuit son essor en Grande Bretagne et dans le monde.

En ce début de février Caroline Garland, psychanalyste et chercheuse de cet Institut majeur, présidait l’événement qui se dotait de l’intitulé ambitieux et à la fois réaliste : D’une psychanalyse de groupe en plein essor ? Avec le point d’interrogation.
50 ans après sa création, l’ASM 13 fleurit avec un développement sur tous les secteurs cliniques. Le Centre Alfred Binet est la suite des premières prises en charge des enfants. Les traitements psychanalytiques ont trouvé une solution originale avec la création du centre Evelyne et Jean Kestemberg, où les patients psychotiques bénéficient de traitements psychanalytiques appropriées (psychothérapies, psychodrame etc.). Dans les années 1970, l’ASM 13 crée aussi une clinique en ville. La Policlinique appelée aussi Centre Favereau redevient un modèle pour le développement des Centres d’accueil et de crise de la vie adulte.
Toutes ces activités étaient présentes au colloque de cette année. J’ai particulièrement apprécié la formation à la supervision d’intervenants en groupe par le grand groupe que nous formions, dans une dynamique d’animation « fish bowl » pour ceux qui connaissent cette technique de prise de parole libre et engagé parmi de nombreux participants, ici 150 inscrits, autour des deux cas présentés par leurs psychanalystes de groupe respectifs, discutés sous la forme de la controverse professionnelle par Caroline Garland. Ensuite place aux commentaires, questions, éléments de gêne et d’émerveillement de ceux qui à partir du cercle rejoignent la scène du partage. Sans jamais trouver de réponse, juste quelques nouvelles associations d’idées. Un régal de liberté et de justesse.
L’un des cas était un cas dit « lourd », institutionnel, d’anorexiques en accueil de jour que le groupe engage dans toute autre chose que de parler de leur maladie comme seule source identitaire. Elles se livrent par le jeu à leurs désirs véritables de croquer la vie et leurs proches en commençant par l’animateur tenu à l’écart du jeu mais clairement représenté dans le choix d’un des acteurs : guide, homme et étranger. La traversée du fantasme est possible lorsqu’on le vit chaque jour sans pouvoir le réaliser.
L’autre cas était a priori plus dans la norme sociale, avec des personnes prises en charge médicalement pour des symptômes dits morbides, envahissants, qui font vie dite « normale ». Le psychiatre les adresse à un psychanalyste pour pouvoir faire un travail d’élaboration de ce que ces symptômes recouvrent. Une personnalité prise en otage se découvre.
La conductrice du groupe exerce désormais en libéral. Il n’y a pas de prise en charge institutionnelle. Chacun règle la séance et revient chaque semaine comme dans une psychanalyse individuelle face à face. Ici, c’est « face à faces » : chacun avec ses multiples facettes, contradictoires, qu’il ou qu’elle a du mal à rassembler, fait face à de multiples faces qui lui reviennent plus ou moins. La séance soumise à supervision faisait cas d’une problématique de rejet, précisément, de la part d’une participante ayant engagé une psychanalyse individuelle en parallèle à l’occasion d’un événement toujours marquant : l’intégration d’un nouvel entrant dans le groupe. Les difficultés de la perte de place, avec la redistribution des rôles, des faces, étaient exacerbées. La responsable du groupe se trouvait elle même déstabilisée par la ligne de partage que la patiente impose entre un psychanalyste de l’ombre et celui de la lumière que jusqu’ici elle assumait sans rien « contrôler », dans confiance aveugle, comme le désir est aveugle, dans le processus groupal.
Et c’est cette dynamique de groupe, d’un autre groupe, celui mené par Anastasia Toliou, mon professeur du temps de ma formation en psychopathologie à Paris 8, que je retiens ici pour sujet que j’aime développer.
Les problématiques des participants ont peu d’importance et elles restent confidentielles. J’ai apprécié la partition d’Anastasia pour nous faire entendre cette dynamique subtile du groupe qui n’est pas, qui se forme de la venue de sujets libres et à la fois mutilés de leur essence. Etats limites on les nomme. A fleur de peau. Très réactifs. Porteurs d’un masque social. Comme tant de nous en somme sur la scène de l’entreprise. Nous sommes si peu nombreux à faire un travail autre qu’un coaching de circonstance ou une formation adaptative !
Déambuler à la rencontre d’un groupe d’analyse. Le désir tendu comme jamais : qu’on vienne me chercher ou que je disparaisse. C’est comme cela que beaucoup se vivent. Ou alors okay je viens et je viens pour vous détruire. Je disparais avec vous.
Celui-ci est le scénario latent et les choix sont fatals.
Personne est indispensable et pourtant, le groupe est le groupe formé par tous ses participants présents de corps un temps donné. Chacun doit finir par y arriver !
Celles-ci sont les règles posées par les conducteurs d’un tel groupe qui sont assimilées peu à peu : régularité, parole libre dans le temps alloué, libre association non seulement verbale, aussi gestuelle et comportementale, réintroduction dans le groupe des événements vécus ensemble ou personnellement hors réunion qui nécessitent d’être connus de tous.
Le groupe devient l’acteur de la transformation. Un organisme vivant à lui seul. Le groupe au complet.
La subjectivité est une solitude. La parole met en lien et déploie la subjectivité ! Ceci étant, les effets pervers de la parole sont de trois ordres :
– Créer le lien par la souffrance, par une forme de rivalité, de concurrence dans plus de souffrance. Tous ou certains.
– Banaliser, rationaliser, dénier, au contraire. Tous, certains ou un seul.
– Agir selon l’impulsivité pendant la séance ou autour de la séance au moyen d’absences, de retards ou de messages permis par la connexion à distance. Un seul ou plusieurs.
Les participants consentent à une interdépendance dans un objectif personnel d’aller bien, de penser bien, de créer bien.
Les tenants du cadre alors peuvent être « compris » :
Respecter la régularité pour la continuité.
Protéger la confidentialité pour la confiance.
Limiter les échanges interpersonnels hors groupe multi-personnel
Le premier écueil une fois le groupe rallié serait de croire que l’appartenance suffit à l’identification ; le lien, l’investissement affectif, doit être effectif. Il ne se commande pas. Mais il est possible de déplacer l’investissement formel vers l’investissement sur le fond, sur la compréhension de soi, de ce groupe et du monde.
Il s’agira d’apprendre par l’expérience davantage que par le simple fait d’assister ou même participer à des échanges.  Il y a là un laisser faire, vivre l’expérience sensible.
Ceci touche au deuxième terrain sensible du travail en groupe. Le premier était celui de l’approcher de soi-même, sans se dérober et en faisant cela se refuser la vie, ni être dans la polarité contraire : le saisir pleinement pour le dérober à sa vie et s’y perdre aussi en tant que composant du groupe.
Le deuxième est d’en dépendre profondément, de se savoir ignorer l’expérience tant qu’elle n’est pas partagée et de s’autoriser à l’attaquer par la même occasion, à infléchir l’expérience de sa propre violence d’exister en son sein, d’en faire partie, de prendre part et de prendre sa part de ce que le groupe est.
Comme il est si difficile de vivre en lien avec d’autres vies, il est une recherche de stabilisation dans des ajustements formels, dans des rappels extérieurs ou d’un autre temps. Les problèmes familiaux ou professionnels. Chut. Parlons d’ici et de maintenant.
Le ou les conducteurs rappellent la décision de chacun d’intégrer un groupe fondée sur un espoir. Le groupe est un troc d’espoir jamais perdu ou gâché. Chacun peut déposer ses espoirs, faibles ou surinvestis ; il reçoit les expériences qu’il y vit.
Le conducteur est lui même expérimenté dans l’expérience de groupe : un groupe contient et diffracte en même temps, qui permet le morcellement, la séparation nette et précise d’éléments les plus divers sans qu’ils ne se perdent. Il existe des limites partagées et il existe un vécu multi-expérientiel. Puis, le conducteur connaît l’ambivalence du désir :
–  Le désir de connaître attaque le processus de pensée, éviter de penser.
–  La connaissance est confondue avec la croyance et les certitudes.
–  Le besoin de contenance attaque la dépendance.
Le conducteur s’autorise la rêverie, l’imagination afin d’introduire et développer des éléments émotionnels qui complexifient les éléments en présence et qui amplifient les limites de la contenance et de la connaissance.
« To fill in the feeling » est le rôle du conducteur selon Bion, le pionnier de la psychodynamique de groupe.
Les échanges sont bêta. L’animateur les élève au rang Alpha. Celui de la sensibilité d’une mère pour son enfant qui lui permet de quitter les processus primaires de nourrissage, chaleur, réconfort ; les processus morbides de la seule mentalisation. Il atteint la satisfaction et le sens du lien.
Les participants souhaitent d’eux-mêmes créer et développer le groupe qu’ils forment. C’est d’eux-mêmes que dépend son existence et sa vie vivante. Ils font du groupe un objet contenant et un objet qui pense, qui produit quelque chose qui n’existerait pas sans lui.
Le « moi » ne s’appartient pas. Il a besoin d’appartenir à un groupe humain pour pouvoir s’appartenir pleinement. L’appartenance comme nous l’avons vu implique l’identification au groupe en premier et l’investissement ensuite auprès de chacun.
Le désinvestissement de soi et l’identification de quelque chose de différent en soi avec lequel on rentre enfin en lien. Le moi advient là où la destructivité dominait.Le « nous » devient créateur ensemble là où il était mal assemblé, fait de déroutes et d’abîmes personnels, rappelez-vous, au premier abord. Le choc est salutaire sans les électrochocs d’antan ni les shakers, hackers et crackers de nos jours absurdes. Bougez-vous, mélangez-vous, retrouvez-vous.
A suivre…

Accompagner les ratés

Je fais connaissance avec quelqu’un qui a toujours été là sans jamais oser se montrer, tellement bête et amoureuse qu’elle est.

La surdouance de l’adulte autre que les ouvriers spécialisés du digital que l’on nous sert. Vous qui consultez, dépassé : que vais-je devenir ? Quel est l’avenir de mon métier ?

Pour vous, qui vous le demandez, c’est souvent le drame de l’adulte jusqu’ici si doué, et souvent en effet surdoué. Haut potentiel, talent, top right nine box grid placé.

La surdouance est vraie.

C’est une intelligence différente. Elle n’est pas plus grande, elle n’est pas plus dense. Elle est une aptitude, un potentiel, une machine à penser le Monde et Soi au plus complexe et dense. Chaque petit événement, chaque rencontre, sont perçus dans leurs détails les plus infimes, et les cascades de conséquences sont aussitôt prises en compte. Et rien de tout cela ne paralyse. Au contraire. Un petit choix accorde la toute-puissance au surdoué de modifier la donne, qu’il perçoit dans toute son ampleur, et dont il devient l’auteur grâce aux conséquences multiples qu’il crée.

Les nouveaux surdoués en font des algorythmes. Vous, vous en avez fait votre vie sans le savoir. Et le drame vous rattrape. Pas d’inquiétude. C’est le terme savant aussi. Le drame de l’enfant doué. L’ouvrage phare d’Alice Miller. Depuis, on le sait, la douance rime avec la souffrance et avec l’enfance. Le haïku à trois vers est unique pour chacun. Ne le sont pas les composantes. Et les combinaisons géantes.

Nul besoin de maltraitance physique avérée. L’enfant négligé dans sa fantaisie naturelle, et dans ses besoins essentiels de comprendre le peu qui le concerne de près, devient l’expert de la réalité virtuelle et plurielle qui l’entoure. Il réussit naturellement à apprendre une langue, résoudre une équation, contrer la protection parentale de la wifi. Où sont passés ses fantasmes de satisfaction par la petite destruction de l’autre : mordre le sein, tordre le cou du frère, toucher le creux si doux de la petite amie ?

Il le connaît par cœur, l’autre. Il perçoit ses moindres recoins humains. Prévisibles pour son intelligence exacerbée aussi variables soient les réseaux étrangers. Toutes ses failles, et ses excès. Il les active et les neutralise à souhait. Seulement, il n’a de coeur ni d’esprit vrai pour cet autre qu’il est aussi lui même.

Au mieux, il atteint l’excellence. C’est tout. Et il lui court après, longtemps, inconscient de l’avoir trouvée.

 » Les attentes datant de l’enfance peuvent être si fortes que l’on renonce à tout ce qui nous ferait du bien pour être enfin tel que le souhaitent les parents, car on ne veut surtout pas perdre l’illusion de l’amour. »

Alice Miller
Notre corps ne ment jamais, plus récent que l’ouvrage pré-cité
Flammarion, 2004

J’étais promise à l’excellence. Belle carrière, beau(x) mariage(s), beaux enfants, belles transitions au passage, et une très belle psychanalyse même, entreprise à la trentaine et menée de main de maître jusqu’à en faire mon métier dix ans après.

J’ai tout raté et je m’en réjouis. Et je constate, que depuis que cela rate, scandaleusement ces mois derniers, je perds chaque jour quelques grammes de cette intelligence infâme. Je prends du coeur et de la chair. Je fais connaissance avec quelqu’un qui a toujours été là sans jamais oser se montrer, tellement bête et amoureuse qu’elle est.

Et je rencontre d’autres tout aussi inintéressants et affectueux. Et je ne suis pas pressée de les connaître. Juste de vivre un peu. Tant d’années. Tant d’enfants à voir grandir sans ne rien leur demander. Les désirer. Ce qui laisse toute la place aux mille échecs intimes qui jalonnent une vie, aux mille et un petits bonheurs partagés.

L’entreprise de la peur

Reprenons la peur de vivre. Faisons l’entreprise des générations futures.

« Les hommes d’aujourd’hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature, qu’avec leur aide, il leur est possible d’exterminer jusqu’au dernier. »

Cette phrase a été écrite par Freud en 1939. Depuis, la libération des camps en 1945 a joint l’image à la parole, l’image qui imprime l’horreur. La bombe atomique, les kamikazes de nous jours, mais aussi, l’insoutenable de l’économie et du social aussi redistribuée soit l’une et aussi libéré se proclame l’autre, confirment ce « malaise dans la civilisation ». Ce qui était un état de détresse naturel, celui du nourrisson, celui du mourant, l’homme étant le seul être qui ayant conscience de sa vulnérabilité à la naissance et à sa fin prochaine, l’inévitable aboutissement, vit dans un état d’angoisse, de peur sociale qui est la réalité de cette angoisse dans les termes de Lacan. Et c’est cette peur qu’il s’agirait de dépasser pour être sujet malgré le « pas tout » environnant. Une peur qui disparaît lorsque l’imminent devient immanent. En Seminaires Psychanalytiques de Paris toujours. Illustrés par Kate T. Parker Photography.

Car si ce n’est pas tant l’absence de l’objet maternel protecteur qui suscite les craintes de l’enfant et qu’il apprivoise en jouant (For-Da de Freud, objet et espace transitionnels de Klein et de Winnicott), mais son imminence même. C’est son immanence, sa présence entêtante, le continuum le plus meurtrier.

Ce n’est pas de l’absence dont nous souffrons. Des sorcières, des loups des bois qui peupleraient l gouffre béant. C’est de l’ultra-protection. C’est de l’ultra-préparation. C’est de l’ultra-investissement. De mouvements affectifs  et intéressés en même temps, dans le prolongement narcissique d’une faille originelle pour chacun.

Lorsque maman ne revient plus, qu’elle retourne à sa carrière et à ses amants, fantasmés ou successifs, lorsqu’elle choisit aussi de piloter son élevage -je dis maman mais pour le père d’aujourd’hui c’est du même acabit, les suppléances du père symbolique viendront plus tard avec un peu de chance -, qu’il ou elle n’est pas présente à l’enfant, au sujet qui se forme, inquiet ou inquiète elle-même de l’imminence- immanence de sa propre mère, de son propre tuteur, ou au contraire, et pourtant c’est du même, en deuil, de sa perte réelle ou du manque profond qui enfin se réveille inconsciemment, il n’y a plus de destin à l’angoisse. Il n’y a plus de jeu d’apparition et de disparition de l’objet (For-Da du siècle dernier, Doudou du temps présent), dont sortir victorieux. La peur n’a plus d’objet. Le jeu devient un but en lui-même.

Le continuum d’existence est rompu. Il n’a jamais existé. Le continuum stérile de la conception, le fantasme du couple qui est toute autre chose que l’individu auquel il devrait donner naissance, s’enkyste.

Ma patiente, citée lors de la vignette précédente, a cessé l’accompagnement sans transition. Elle joue sa partition. C’était cela ou, à nouveau, changer de région, changer d’homme, changer de job. Et ne rien changer fondamentalement à son attache courte à la mère dont elle prolonge dans son imaginaire la dépression, dans sa servilité au père et au chef dont elle prolonge le mythe du réel sauvage : l’homme dispose librement des femmes et il tue les frères dans l’œuf. Mais tout n’est peut-être pas perdu car elle garde vivant son désir de les tuer tous les deux, de saccager le corps de la mère qui la retient encore et encore, de couper la tête au tyran qu’elle élève elle-même dans un trône. À suivre, le récit de la séance.

En entreprise, cela licencie, cela recrute, cela lance une initiative, cela la transforme en projet, cela coupe le budget, cela réorganise, cela évalué, cela écarte et cela promeut. Cela rappelle à chacun sa vulnérabilité, jusqu’ici chaque année, désormais selon un « rolling forecast » financier, à horizon des trois mois prochains. C’est l’imminence de l’objet, absent au sujet, leur immanence, qui empêche toute destinée singulière d’une angoisse créatrice originelle.

C’est intéressant qu’à l’occasion des élections législatives et présidentielles auxquelles je ne participe pas en ma qualité d’étrangère résidente, la galerie des monstres prétendant à la fonction suprême, chacun patient désigné malade par sa propre famille politique, suscite dans la société civile des initiatives de mandat collectif (#mavoix, #julientletailleur) rendu possible par les nouvelles technologies. Peut-être que Freud en aurait parlé avec moins de pessimisme. La nature comme la culture ont, toutes deux, leurs râtés et leurs épiphanies.

Ou alors, comme le philosophe Frédéric Lordon* l’approche, la crise des institutions, concomitante à cette poussée des hommes et des femmes à la fois monstre et pantin, présage d’un nouvel ordre symbolique venant border le réel. Et pour chacun de nous enfin, l’imaginaire, retrouver. La peur. La vraie. Le courage de vivre et d’aimer. Chacun à nouveau responsable de son propre continuum, d’une destinée. À horizon 2039 ?

Et écrire pour les générations d’après :

« Les hommes d’aujourd’hui ont poussé si loin l’acceptation des forces de leur nature, qu’avec leur aide, il leur est possible de ne donner vie qu’à des premiers. »

Toujours premiers de ce qui se poursuivra sans eux.

*Auteur de La société des affects

Les sources inconscientes de la haine

D’après la Conférence d’ouverture de La Haine au féminin, Université de Paris Diderot

que j’ai introduit préalablement, ICI

 
Les sources inconscientes de la haine
Paul-Laurent Assoun
Le 19 novembre 2016

 

1. Définition de la haine

Qu’est-ce que c’est que la haine dans le langage courant, dans le dictionnaire, dans la linguistique que nous partageons ?

La haine est un sentiment (affect, passion) de profonde antipathie à l’égard de quelqu’un, tendant parfois à souhaiter l’abattement ou la mort de quelqu’un.

L’existence même de ce sentiment gène. Et en même temps, la haine est inspirante. Inspirer de la haine c’est imposer son existence, sa différence, à l’autre.

La phobie est une attraction irrésistible.
L’éprouvé de la violence est POUR une personne, l’aversion va VERS une chose.

La haine se définit aussi pourtant comme étant le contraire de l’amour qui est fait dans sa propre définition de sympathie, d’attirance, de bienveillance. Ô combien on est détruit par le bien qu’on nous veut… Cela ne semble pas si contraire au fond des choses.

C’est la psychanalyse qui permet de donner à chacune de ces passions sa place. Et à leurs rapports, la part du morbide et du vivant.

Freud, dans « La psychologie des masses », pointe comment « presque toute relation de sentiment intime, quelle qu’en soit la durée, laisse un sédiment de sentiment de rejet « .

Dans les « Trois essais de la théorie de sexualité », il affirme qu’il y a dans le Masculin de l’agressivité, oui, mais aussi dans la virilité, le corps est déterminant, sa sensualité.

Les Fonctions psychiques du masculin féminin se répandent dans toute son oeuvre et depuis, dans la clinique psychanalytique :

Actif-passif / phallique-castré

Le féminin se situe à priori du côté du paisible, alors que « faire naître » porte en soi, caché peut-être, comme un projet, le tuer.

La femme serait naturellement disposée à aimer, il y a une réelle spontanéité dans le rapport à l’amour de la femme du fait même d’être mère, mais elle est aussi dans la terreur. La terreur est structurelle de sa condition. Le destin de la féminité dans la culture est alors la haine, et dans la haine la femme est implacable, autant que dans l’amour.

La femme vient de, et, passe à, la haine car elle a été maltraitée, selon Freud.

Alors, comment conjuguer la haine au féminin par delà le crime ? Sans le crime qui la concrétise. La haine inconsciente de la femme.

 

2. La haine au féminin

De l’hystérique à l’érotique, le Voyage se révèle dans la phatologie. Là où ça touche le fond. Les « fous » nous donne à voir notre reflet le plus sombre.
L’érotomanie est le délire d’amour.
Le sujet est convaincu qu’il est aimé.
Elle ne lâche pas « le morceau »‘ lui il ignore qu’il aime tout simplement. Elle l’accepte, puis, après la période de grâce initiale, de don, elle lui reproche, violemment, la non reconnaissance du sentiment qu’elle lui a révélée.

Cette haine se nourrit et se développe sur un terreau d’amour.

D’un homme indifférent, de par nature presque pourrait-on dire, la femme fait un amoureux. La femme, amoureuse par nature, rend l’homme amoureux, qui ne le serait pas par nature.

Un des symptômes de la paranoïa avérée, de l’homme comme de la femme, du masculin en eux, est de s’éprendre d’une femme pour refouler qu’il ou elle veut un homme, qu’il ou elle veut rendre l’homme amoureux. C’est sa la folie de la haine et d’aimer.

Entre les hommes et les femmes, il y a l’Eros. Il y a cette co-construction, patiente, impossible. La guerre des sexes relève du pouvoir et est en cela un déni de l’Eros. Elle abat la relation.

L’Eros se termine par la haine, qui est à son tour recommencement.

« Et si je t aime prends garde à toi »
C’est cela l’amour. C’est cela Carmen, de Bizet

Alors, pourquoi la haine comme solution inconsciente ?

À quoi cela lui sert à une femme la haine ? Le harassement dont elle fait preuve ?

Procédons à un Portrait métapsychologique de la haine, pour arriver au féminin, dont elle part !
3. Approche psychanalytique de la haine

Freud ne s’installe pas dans le dualisme amour – haine.

La psychanalyse distingue les Pulsions du moi, narcissiques, et des pulsions sexuelles, objectales. C’est dans le développement psychique du sujet. D’autre part, elle reconnaît à tous les stades de ce développement des pulsions de vie et de mort.

La haine c’est le corrélât naturel de La Défense du moi. Vital.

Dommage, grand dommage, pour ceux dont la haine ne se forme pas.

Elle va quelque part cette haine du moi.

Dans sa forme première, elle a un effet dépressif.

Cette haine se colore d’érotisme et trouve son objet.

La haine de forme 2, c’est l affect qui montre le chemin aux pulsions de mort. L’indicateur.

Dans cette forme de haine l’affect montre la désignation de l’objet à détruire.

C’est le coup de foudre de la haine.

C’est rationnel, ce n’est pas d’instinct. C’est un choix.

La haine comme pulsion du moi est différente de celle qui désigne l’objet à exterminer. Qui ne se réinvestit pas dans le moi pour un idéal à la place d’un passage à l’acte.

La haine est efficace. Elle conçoit LA solution finale. Soulage le sujet, allège le poids de la pulsion de mort.

Dans le sujet sain cela donne l’ambivalence. Nos amours sont pétris de haine.

Il y a deux formes de haine aussi chez Lacan :

La haine jalouse et celle de l’être.

Lacan cite Saint Augustin qui pointe l’envie du frère de lait, pâle de jalousie, il regarde l’objet, mais pas tant l’objet que la jouissance perdue !

Il se met en mesure de priver l autre car il le prive, même s’il ne lui enlève plus rien. C’est la jouissance perdue qui est retrouvée.
Dans l’amour la tension est de s’enrichir l’un l’autre y compris et surtout dans le manque.

La haine de l’être passe ainsi par l’insupportable de l’existence de l’autre.

La haine, issue du narcissisme et de l’érotisme, vitaux, passe ainsi du côté de la mort.

Tout ce qui dérange l’enfant, pas encore doté de refoulement, il le met en dehors. Il le projette sur l’autre. Il ne se l’attribue pas. Il attaque le dehors pour répondre à ses propres attaques du dedans. C’est la pure haine.

Si c’est un homme de Primo Levy revient sur ce sentiment d’annihilation, de ne pas être regardé, ignoré du bourreau qui n’accorde qu’un statut de rejet, le sien, sans égard à l’apport humain de l’autre, face à soi, différent.

La conclusion en ce qui concerne la femme d’après cette première partie métapsychologique, anthropologique, de la haine serait la suivante :

L’amour et la haine ne procèdent pas du clivage d’un objet qui leur serait commun mais ils sont d’origine diverse.

– La haine vient du moi et peut se mettre au service de la pulsion de mort.

– L’amour vient de l’objet seul.

La source de l’amour et de la haine serait bien la mère seule.

 

4. Approche psychanalytique de la haine chez la femme

La mère est particulièrement source de haine dans le cas de la fille. Elle est l’objet de sa passion première, qu’elle doit immanquablement détester, pour s’en dégager effectivement. C’est le rôle de la haine. Sa fonction.

Sur la sexualité féminine, 1931, Freud décrit ce tournant. Ce « ravage » selon Lacan.

La haine chez la femme va être d’autant plus violente qu’elle va devoir liquider l’amour pour sa mère en la détestant radicalement. A la hauteur de son amour pour une femme, pour elle même.

La liaison maternelle débouche dans la haine.

La haine qui ne fait plus du bien pour faire du mal et se détourner de l’objet.

L’amour ancien va continuer à alimenter la haine, pour garder cette distance.

La femme, la figure de la passivité, de l’accueil, de la disponibilité, ne peut jamais être passive en effet !

L’homme hérite du père lorsqu’il s’éloigne de la mère. Il ne fait que s’éloigner, il ne fait pas ce travail de séparation que fait la femme.

Le travail psychique de la femme est le plus intense. Ce détournement est un travail pérenne.

Lui en vouloir ne suffit pas car elle l’aime tellement ! C’est le mot de Lacan cette fois ci construit de toutes pièces, de l’hainamouration.

La femme veut agir à l’égard de l’homme la figure de la mère. Naturellement. Culturellement.

Elle met en acte sa mère contre son mari. C’est ainsi qu’elle l’aime. C’est ainsi que l’homme l’accueille aussi. Il a hérité du père, il hérite de la mère.

La relation maritale est une revanche de la femme cherchant la destruction de l’homme pour parvenir à détruire en soi la mère.

Toute la vie passionnelle de la femme vient de cet amour rationnel.
La haine en est la forme paradoxale.

Ce serait le destin de la haine première. Mais il y a une post histoire : le lien aux frères et sœurs.
Il s’agit ici d’une haine qui passe par le spéculaire. Vol des uns aux autres. Don aussi peut-etre.

C’est sans compter sur l’adolescence, où un autre foyer de la haine s’allume pour la femme qui le devient : la perte de la virginité.

« Le tabou de la virginité » est dans l’œuvre de Freud depuis 1918. Il fait état de L’agression défloratrice. Il y a un vécu inconscient de la perte du penis dans la vierge. L’homme doit lui enlever quelque chose.

L’acteur de cette haine n’est pas le moi de la femme en ce moment d’Extreme passivation où le sang, la castration, revient dans le réel et fait tache.

C’est la perte d’un presque rien, même pas un organe mais une membrane. Freud, connaisseur de l’anatomie féminine dans sa position de médecin, utilise toutefois le terme d’organe. Car c’est bien à la perte d’un organe psychique, d’un attribut phallique que la femme consent. Et sa pulsion sexuelle se projette sur l’objet qu’est l’homme.

L’homme s’attire l’hostilité de la femme.

Un fond de haine qui n’est pas tant due à la défloraison, souhaitée, souvent recherchée, mais à la constitution de l’homme comme déflorateur avec une diminution de la valeur sexuelle, une blessure ou vexation narcissique, et par là narcissisation possible, ou destruction encore une fois. C’est la narcissisation possible par la perte.

Il y a bien eu Séparation d’un placenta des qu’on naît.

La dépression anatomique devient psychique pour naître à la pensée.

La défloraison s’accompagne d’Angoisse de castration, de passivation. La rétraction narcissique, se retirer de la transaction, c’est une haine infantile. L’impuissance donne la hargne. Ne pas se retirer, se réclamer de la perte c’est une haine « efficace », qui exprime la rage.

C’est aussi ce qui bloque toujours la fin de l’analyse : la perte.

La haine chez la femme est ainsi le produit d’une conjonction inconsciente :

La mère est un ravage pour la fille. L’homme aussi. La femme va de ravage en ravage. C’est le fantasme de la fille. Elle puise sa capacité de haïr du fantasme de ravage.

Une femme c’est un déçu de l’amour.

La Détonation se fait à partir de la perte de l’illusion, la Décompensation de l’illusion.

Dans « Malaise dans la culture », Freud aborde comment plus tard les femmes entrent en opposition avec les voies de culture et jouent un rôle retardateur du développement alors qu’elles ont elles-mêmes posé les fondements de la culture en présentant l’enfant au dehors. C’est le chemin du besoin à l’amour.

Sans les femmes, il n’y aurait pas de culture mais elles mêmes dans la culture se constituent du côté de la pulsion de mort et font de l’amour et de la mort de l’homme, un art.

Il y a du mortifère dans l’usage de l’enfant. L’enfant est un gain de jouissance de la femme.

( – Je n’ ai fait de moi même que l’enfant… – Disait récemment une patiente chez moi, Eva)
 » Détruire, dit-elle, un impératif.  »
Marguerite Duras

5. Conclusion

A la question de la femme qui avant tout s’adresse à la femme elle-même et la confond, et l’éclaire !

 » Pourquoi tant de haine ?  »

La réponse est une vie entière !

Pour la femme il s’agirait de détruire, oui, sans plus d’atermoiement détruire, et d’en faire une loi !

C’est la figure d’Antigone et sa symbolique qui affirme la vérité, et amène la mort, qui amène la vie vivante.

Il s’agirait de remettre en place en psychanalyse cette dialectique. De permettre au sujet de refonder ses affects.

Comme  » là où était le ça, le sujet doit advenir  » : Là ou était la haine, la femme, l’homme, humanisés, peuvent advenir…

L’entreprise de la haine

Ces notes – celles-ci ici même, et les notes de blog qui suivront -, sont issues de la conférence du 19 novembre 2016 à l’Université de Paris Diderot organisée par l’UFR Corps, pratiques sociales et anthropologie psychanalytique.

J’aime ainsi poursuivre ma recherche-action, accorder mon instrument, l’inconscient, et préparer mon prochain ouvrage, avec André de Châteauvieux en duo.

Après « l’art du lien » (à deux bouts), édité par Kawa en 2014, « la psychologie du collaboratif », à paraître en 2017 chez l’Harmattan, viendra la clinique de l’entreprise telle que ce corps social se montre au plus humain : un labyrinthe de passions. En pâtir ou en jouir ? Une troisième voie est possible. Nous la cherchons et l’agissons au creux des tissages des inconscients.

Le présupposé de l’équipe d’enseignants, de doctorés et de doctorants, de l’UFR Corps, pratiques sociales et anthropologie psychanalytique est justement qu’il y a dans la pensée de la psychanalyse des éléments pour produire une théorie sociale. Et qu’il est possible et souhaitable de prendre en compte la culture dans la clinique psychanalytique.

Toute l’ambition Freudienne se joue sur le terrain social. Les œuvres de Freud qui en témoignent très directement sont : Totem et Tabou, La psychologie des foules et l’analyse du moi, L’avenir d’une illusion et Malaise dans la civilisation.

Le social forme le symptôme.
Le sujet névrosé est un symptôme du malaise dans la culture par delà le subjectif.

Le féminin est l’envers et l’épreuve de vérité de l’anthropos. Le moment de vérité du rapport sexuel, du lien social, des effets liants et déliants.

Pourquoi la haine ? Et cette haine au féminin, quelle est sa cause, sa forme et son sens ? Telle est alors une de leurs questions, initiée par Freud, d’un « que veulent-elles au juste ? » laissé en suspens. Laissant toute la liberté à celles et à ceux qui l’incarneront.

Ne pas y répondre. Poser « le problème » c’est avant tout honorer le vivant. C’est tout ce que j’aime en psychanalyse : l’exigence de la pensée, au plus ouverte, et la non résolution.

 » La Haine au Féminin : figures cliniques et anthropologiques. »

Tel est le sujet de la conférence 2016 de l’UFR. Et ceci est l’introduction formulée par Laurent-Paul Assoun

Le rapport entre l’homme, le masculin, et l’agressivité est évident.

Certaines formes de la haine des hommes renvoient au féminin. Il est important de différencier l’homme et la femme du masculin et féminin. Ceci est une prémisse. Pour les besoins de l’exposé la mention de la femme correspondra ici au féminin et le féminin sera celui de la femme et des hommes.

Le rapport du féminin à la haine est secret, à l’image du corps féminin.

La femme est la manifestation du « hors la loi ». Le crime au féminin est moins fréquent mais aussi plus naturel.

Qu’en est-il des fonctions inconscientes de la haine ? La haine est trans-genre. C’est le noeud de la question restée sans réponse pour Freud, et encore aujourd’hui : que veut la femme ?

Nous allons rentrer dans cette question par la porte de la haine, destructrice mais qui donne la mesure des passions humaines. Les destins sont divers et riches alors.

Nous nous intéressons au réel inconscient de la haine. La haine est un versant du réel humain. De l’étendue de notre psyché. Parés pour le civile, l’attraction de l’horreur reste manifeste.

Ce qui nous intéresse c’est cette haine dont une femme s’avère très directement capable et coupable. Son mythe, est aussi, d’après Lacan, un mi-dire : il ne dit pas toute la vérité mais ce qu’il en dit l’est bel et bien.

La haine a-t-elle un genre ?

Tout le genre humain !

La haine est tout autant humanisante et vivifiante, originelle, que la porte ouverte aux pulsions de mort. Nous y reviendrons.

Je m’y intéresse depuis le tout début de ma pratique, dans une intuition féroce. Mon premier groupe de supervision en garde quelques traces. Les actuels, avec André gagné à cette cause, à force, et à coeur – merci de ta confiance –  s’ébattent aux mieux,  se débattent au plus résistant, pour l’un d’entre eux éclate en vol – l’un parmi eux aura choisi la destruction.

Et c’est ainsi que nous réfléchissons et intervenons en Entreprise, foyer civile de la haine à raviver aux fondements :

  • mettre de côté les rapports de force superficiels et stériles,
  • aller aux braises de chacun, que nous partageons.

Et que cette porte-fenêtre de la haine sur la mort, devienne giratoire, plutôt que battants ; qu’elle ventile nos ardeurs, lève les cœurs et provoque l’étincelle de la création. A nouveau.

À suivre aux billets suivants

Illustration Sorolla à Paris actuellement au Prado de Madrid

De l’analyse en groupe et en entreprise, et retrouver la nature humaine

 

chevreuil

 

Des fois il me raconte des histoires de biches et de chevreuils dans les sous-bois et à l’orée des forêts. Et ça m’émerveille alors.
Il dit que les chevreuils sont des animaux délicats, contrairement aux cerfs ; ils cherchent les nourritures les plus fines, ils ne broutent pas indifféremment toutes les herbes… Ils sont les jardiniers de leur territoire.

C’est lui qui avait sonné très tôt un matin de l’hiver avec dans ses cheveux trois flocons de neige. Il avait traversé la tempête à vélo pour venir jusqu’ici.

Et là il me dit que lorsqu’il découvre parfois, au cœur d’une parcelle, des châtaigniers blessés ou des charmes malades alors ça lui fait mal au fond. Mais il ajoute qu’il connaît bien et d’emblée les remèdes pour ces blessures et ces maux-là. Il est le médecin des forêts. Et moi j’aime bien l’imaginer un instant comme un druide moderne avec son vélo pas électrique.

Mais il dit qu’il doit diriger ceux qui prennent soin de ces arbres-là et de toutes les parcelles autour des châteaux royaux, à des lieues de la ville monstre. Il sait bien aussi que vouloir diriger les forestiers c’est impossible. Pédagogie noire ou blanche, monitorat ou tutorat Il a déjà tout essayé.

Un jour il m’a raconté que la femme qu’il aime est médecin à la ville. Et qu’elle ne donne pas vraiment de médicaments ; parce que c’est elle, plutôt, le médicament ! Et il trouve que nos métiers se ressemblent au fond. Alors il me vient une idée.
– J’ai une idée, je lui dis.
– Alors dites-moi ! il me répond.
– Avez-vous essayé d’animer avec eux un groupe d’analyse, genre groupe Balint ?
Il reste silencieux un long instant.
– C’est de l’analyse sans divan, j’ajoute. A
ssociations libres, souvenirs oubliés, savoirs secrets alors… ce serait comme ici mais en groupe, entre medécins des forêts.
Il me regarde toujours silencieux. Alors je me dis que, là, j’ai voulu faire mon malin ! Et c’est comme si je lui donnais un médicament. Et puis je me rappelle qu’il était enfant unique et alors peut-être que le groupe c’est pas son fort au fond ?
– Mon épouse m’a raconté cette manière singulière pour ceux qui soignent de cheminer ensemble, lâche-t-il soudain. Mais jamais je n’avais pensé à ça.
Il a alors parlé un peu de ses doutes : l’atelier, ici, comme un lieu réservé pour ce type de travail. 

C’était la fin de la séance. Et il est parti comme ça. 

Je dois faire un sacré transfert sur lui car, après cette séance, j’ai failli lui envoyer un de mes articles sur les « Groupes d’Analyse de Pratiques », les GAP’s, ma manière ancienne pour le coaching en groupe avec les métiers impossibles, ceux qui soignent ou ceux qui gouvernent.

Mais là, aujourd’hui, c’est bien autre chose au fond : le laisser inventer sa pratique à lui, à partir de cette ambiance singulière, libre et ouverte, loin des outils et des théories. De l’analyse en groupe plutôt qu’un groupe d’analyse de pratiques. Alors j’ai enfin lâché.
Enfin, j’ai lâché ça sur le divan de ma psy. Mais j’ai bien senti qu’elle était agacée par ce genre de cocktails avec Eva et un psy ami.

Et lui, là-bas, le lendemain, il a essayé. Il a proposé aux compagnons forestiers de laisser l’Algeco et la salle de réunion, avec au-dedans toutes les tables et les chaises et le barda moderne, le barco et l’ordi. Et puis ils ont marché jusqu’au cœur d’une forêt domaniale. Ils se sont posés au pied d’un vieux chêne et là, chacun a parlé comme ça venait. Et lui, sans filet ni fil d’Ariane ; ni tableau noir ni tableau blanc. Ils se sont raconté des histoires, ils ont parlé des arbres et de leurs maux, des savoirs anciens et oubliés, des tours de main inédits et de chacun

Et lui alors, il n’a pas eu besoin de se la jouer. Ni manager impossible ni piètre pédagogue. Ni même médecin-chef !

– Et ça ressemblait à l’ambiance d’ici, dit-il. Mais à plusieurs. Et j’ai envie de recommencer.