Un désir féminin

Nous pouvons donner un exemple tout simple de la présence des pensées préconscientes. Imaginons une jeune femme non-psychotique qui n’est pas vraiment amoureuse de son copain avec lequel pourtant elle vit depuis des longues années. Elle reste avec lui, au fond, seulement pour cause du confort matériel que sa belle position sociale, patrimoniale et professionnelle lui procure. Dès les premières séances, elle se plaint d’avoir parfois des pensées perturbatrices qui deviennent légèrement conscientes et qui disparaissent aussi vite qu’elles sont apparues. Ces pensées parasites se présentent de façon fugace, fragmentaire et avec une faible intensité, mais toujours au sujet justement de cet anamour qui l’irrite depuis longtemps. Sans aucun doute, elle sait très bien qu’elle n’aime pas son copain d’un amour vrai, même si toutefois elle l’apprécie énormément et même si elle a pour lui une tendresse et une admiration presque filiales.

Cependant, à chaque fois que ces pensées apparaissent, elle ne leur accorde pas beaucoup d’importance et tend très rapidement à les minimiser. Mais elles reviennent sans cesse comme s’il s’agissait de perturbations aussi gênantes qu’inévitables. Alors, cette jeune femme les maintient à l’écart, sous le poids de la censure morale, en leur ôtant toute valeur de vérité et donc toute légitimité pour influencer ses prises de décision.

Le problème est que ces pensées censurées mais non refoulées, car toujours capables de devenir conscientes bien qu’en alternance avec d’autres préoccupations hypocondriaques, viennent également peupler certains de ses rêves. Elles le peuplent toujours sous une version positive, c’est-à-dire comme si elles impulsaient la figuration d’un désir très positif quoiqu’apparemment lointain ou impossible. Elle rêve ainsi d’être dans les nuages, de partir loin avec un prince charmant, de se trouver dans une plage paradisiaque… Sans aucun doute, elles alimentent une sensibilité, une spiritualité, une idéalisation de petite fille qui pourtant, comparées à la réalité, lui montrent par contraste la prison dorée de sa vie de couple. Dans son confort quotidien, tout va bien, sauf l’amour et la sexualité. Il n’y a que cela qui pose un petit problème. Et elle s’arrangerait très bien avec tout ça, s’il n’y avait pas ces pensées préconscientes qui l’embêtent constamment, lui rappelant de façon désobligeante et intrusive son problème.

Curieusement, en face de ces pensées préconscientes, se trouvent d’autres éléments, ceux-ci refoulés, qui lui apportent, en condensé, une version plus que négative de sa vie, une version horrible. Ainsi, les pensées préconscientes de ne pas aimer son copain et d’accepter malgré tout un commerce sexuel insatisfaisant avec lui, se combinent avec les pensées refoulées de son histoire personnelle et de l’histoire familiale des générations précédentes. Cette combinaison préconscient-inconscient produit des rêves d’angoisse et des cauchemars où s’impose bizarrement l’image d’être violée, d’être abusée ou d’être vilement traitée…

Nous nous apercevons que les rêves-éveillés d’un “Volare nel blu, dipinto di blu”, délicieuse idéalisation de l’amour et de l’accomplissement sexuel, qui pourtant demeurent lointains et sans voix, sans incarnation et sans véritable espoir, n’ont pas besoin d’interprétation. Car ils sont sans exception accompagnés des pensées préconscientes qu’elle censure lors du temps de la vigile. Mais également parce qu’elle est consciente, par périodes, de ces pensées toujours en filigrane lors des circonstances malgré tout heureuses vécues avec son copain.

En revanche, les éléments refoulés qui alimentent bizarrement les rêves d’angoisse et les cauchemars ont besoin d’une relecture, d’une réécriture et donc d’une reconstruction. D’une part, on croit deviner derrière l’image du “viol” le désir fort de se trouver finalement devant un véritable désir sexuel un peu “violent”, comme dans les histoires passionnelles qui lui font terriblement défaut selon elle. Mais, d’autre part, ce “viol” figure aussi des composantes intrusives venant de l’histoire familiale et qui trouvent à se (re)loger dans son couple aujourd’hui. Mais cela est une autre question.

Ses pensées préconscientes la perturbent à tel point que tout moment de bonheur “conjugal” est ravalé par elles au niveau d’une insatisfaction pénible. Mais ce côté négatif des pensées préconscientes doit être tempéré par leur valeur positive et par leur très grande utilité pour la cure. En effet, ces mêmes pensées préconscientes, y compris dans leur capacité de produire de l’insatisfaction et le sentiment d’inconfort, permettent paradoxalement à la patiente de ne pas se conformer avec cette relation pseudo-amoureuse qui rend sa vie profondément pénible malgré tout. Et tout ceci peut l’aider à se poser progressivement les bonnes questions pour se rendre finalement libre de l’injonction des parents, lesquels ont lourdement poussé pour qu’elle choisisse le confort matériel au détriment de l’amour. C’est donc grâce à ces pensées préconscientes pénibles que cette jeune femme peut se ressaisir et suivre, contre vent et marée, son véritable désir.

Retranscription de German Arce Ross

Au cœur d’être un homme, comment l’accompagner en profondeur ?

 » Ils échangent entre hommes en supervision, de leurs rêves les plus récents. L’un sur une planche de surf, l’autre en voiture amphibie qui perce l’eau comme un jet et l’autre sur le toit d’un train qui se trouve rouler sur une plaine inondée. Sur une ligne de partage des eaux je me les figure alors chacun d’eux. Et comme ils ne peuvent pas ignorer ma présence et leur transfert – le rêve n’est pas le même selon avec qui il est révélé – et comme ils semblent partager la figure d’un rêve masculin face à la femme regardée, je me dis que c’est leur peur du continent noir, de l’océan qu’est la mère qu’ils vivent un instant, qui émerge du refoulé.

Le plus hardi des trois serait peut être celui qui dit abandonner sa voiture pour ensuite nager dans l’élément redouté. Puis sans transition il se découvre dans la maison de l’enfance, en cuisine et percé du regard d’un drone, imaginaire de l’autre côté de la verrière qui surplomberait en hauteur.
Le saut de l’ange semble se confirmer. Et ce n’est pas tout. Il est lancé. Il poursuit d’un autre rêve survenu quelques jours plus tard, l’avant-veille même de cette réunion de supervision pour mieux se voir.

Dans son rêve il est seul cette fois, il est nu, et il creuse dans sa cuisse comme l’aurait fait Jupiter, jusqu’à découvrir ce qu’il pense être un « escarre », pris de son ancien métier. Ce qui me semble être, moi, un vagin. Dans mon interprétation irrépressible mais gardée.

C’est l’angoisse et il se réveille. C’est ce qu’il dit et que je reprends aussitôt, sans expliciter alors ma vision, juste pour le garder sur elle porté, et voir plus loin. Peu importe de quel mot il découvre et il recouvre en même temps ce qu’il découvre comme nous :

– C’est la vision de l’entaille qui t’aurait réveillé ? Le rêve est ce qui nous empêche la vie de jour la nuit pour mieux nous vivre tels que nous sommes au fond, sans refouler.
Il semble se raviser.

– Euh, non, je ne me suis pas réveillé vraiment à se moment là. Mais plus tard. Mais il est vrai que je me suis réveillé avec ça…

Cette confusion qui plane est celle qui dénie et qui délie à la fois le mystère qu’est chaque homme, né de la hardiesse d’un autre, effrayé en même temps.

Christian entame en ce moment même un virage important. Jusqu’alors associé à des femmes, continent noir mais dehors, il s’associe à des hommes et à la conquête du coaching d’organisation.

Ne pas faire de leurs génitalite une arme entre eux devient pressant. Jouer comme des enfants. Il évoque de lui même aisément un peu plus tard son attrait du jeu. Cela doit aussi le travailler et il a commencé à élaborer des figures libres et imposées.
Car il est autrement délicat pour des hommes d’accepter en eunuques collaborer. Et c’est encore plus difficile d’en séance et en tant qu’accompagnateur le leur faire accoucher. Tout ceci n’est qu’évoqué, mais évocations libres libèrent de fait.
Le coaching est de plus apparenté à une prise de puissance, le dit coaching de performance ; ce qu’un homme a bien au contraire à gagner, dans sa vie professionnelle et par delà, c’est d’apprendre à agir « en creux ». C’est un mot que Christian lui même pose, à la suite de celui du « jeu » dans le fil de ses associations parlées.
Si Christian part de cette séance plein de creux, de jeux, lâché, il y en aura au moins un des trois qui ouvrira la voie au féminin masculin.

Mais Louis contacterait déjà dans ses échanges très dirigées d’evaluateur des compétences la vertu de la « quiet influence ».

Et dans le cœur des hommes, il n’y a jamais deux sans trois.  »

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Le passage de référence du côté de chez Freud se trouve dans Analyse finie et infinie. P. 267. Résultats, Idées, problèmes, volume II.

« A aucun moment du travail analytique on ne souffre davantage de sentir de manière oppressante la vanité d’efforts répétés […] que lorsqu’on veut inciter les femmes à abandonner leur envie de pénis comme irréalisable, et lorsqu’on voudrait convaincre les hommes qu’une position féminine passive envers l’homme n’a pas toujours la signification d’une castration et qu’elle est indispensable dans de nombreuses relations de l’existence. De la surcompensation arrogante de l’homme découle l’une des plus fortes résistances de transfert. L’homme ne veut pas se soumettre à un substitut paternel, ne vaut pas être son obligé, ne veut donc pas davantage accepter du médecin la guérison. »
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Freud reprend ce thème dans un autre article, celui qui se trouve dans l’Abrégé de psychanalyse et qui a pour titre « Un exemple de travail psychanalytique » p. 67.

« Quand nous demandons à n’importe quel analyste de nous dire quelle structure psychique se montre chez ses patients le plus rebelle à son influence, il ne manque pas de répondre que c’est chez la femme le désir du pénis, et, chez l’homme une attitude féminine à l’égard de son propre sexe, attitude dont la condition nécessaire serait la perte du pénis ».

Si Freud parle du roc de la castration comme d’un fait biologique, ce roc est pour les hommes comme pour les femmes, dans les deux cas le même ! Un refus de la féminité. À ne plus oublier lorsque vous accompagnez.

C’est pourquoi, accompagnateur, il est important pour vous d’accompagner bien en creux, au féminin, à votre tour, et/ou d’opposer votre masculin à bon escient pour que le féminin de l’autre y trouve son goût. Le doux. Le creux. Le siège de la vie d’autrui.

Accompagner au naturel. Oui.

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Les références de Freud auxquelles j’ai toujours grand bonheur de recourir comme une source de ce que je vis, psychanalysante d’un côté et psychanalyste en coaching, je les dois avec reconnaissance aux partages de Liliane Fainsilber dans ses cahiers bleus.