Pourquoi vous prenez-vous à moi ? Analyse.

Cela fait longtemps que je pense à me faire accompagner.

– Cela fait longtemps que je pense à me faire accompagner.
– Avez-vous rencontré des difficultés qui vous y ont fait penser ?
– Non. Je veux dire que j’ai rencontré des difficultés dans ma vie comme nous tous. Mais ce n’est pas à l’occasion de ces difficultés ou même encouragée d’un doux chalenge que j’ai pensé me faire aider.

Je fais silence. Elle poursuit seule lors de cette première rencontre.

– C’est comme aujourd’hui. C’est une période calme. Je ne rencontre pas de difficulté particulière et j’ai pensé à me faire accompagner. Juste comme ça. Pour moi. Sans rien devoir à personne ni répondre à un objectif. Sans échéance. Sans urgence. D’ailleurs, je peux commencer en mars. ( Nous sommes au mois de septembre). Je pars bientôt, fin octobre, pour une mission à l’étranger. Je reviens en décembre mais je repartirai aussitôt si tout va bien. Je serai enfin de retour au printemps.
– Vous partez en Octobre. Nous avons de quoi engager deux ou trois séances avant votre départ. Je vous dis ça parce que même si vous êtes demandeuse de l’accompagnement psychanalytique que j’offre et qui, en effet, ne s’embarrasse pas d’objectifs et des réussites, qui demande, cela oui, une assiduité, vous êtes aujourd’hui face à moi et nous ne sommes pas au mois de mars. Je vous invite à ne pas suspendre votre démarche à peine vous l’avez engagée.
– Je suis d’accord.

Je sors mon agenda et lui propose mon prochain créneau qu’elle prend. Et je la raccompagne au dehors. Pourquoi est-ce si difficile de rentrer dans la vie d’un autre ? Le seul « autre » que nous ayons investi sans y penser c’est la matrice maternelle. J’essaye d’accueillir les demandes que je reçois dans cet esprit. Mais je n’y reste pas. Surtout pas. Je suis tout autant « le père » qui nomme l’autre et lui dit « va ». Victoire pose d’emblée son nom singulier et son départ. Curieuse manière de se prendre à moi.

Victoire a un métier qu’elle exerce en équipe et en libéral. Elle est en couple et elle vit seule. Elle s’assume, comme on dit, depuis sa jeunesse. Elle veut être accompagnée. Elle veut se sentir mieux avec elle-même. Veut-elle donner à sentir sa propre essence au monde qui l’entoure ? C’est ce à quoi me fait penser cet accompagnement qui commence comme un échantillon, une empreinte laissée et s’effacer, voir si ça dure.

Un vécu précoce d’abandon peut laisser cette trace, ce mode paradoxal de rentrer en relation et faire en sorte qu’elle perdure dans la propre disparition. Rien ne dure davantage que ce qui a manqué ou qui a été perdu. Si. Ce qui n’a jamais été lâché. Se séparer.

– Elle est dure.
– C’est qui elle ?
– Ma mère.

Et nous commençons ensemble une suite de séances, et il y aura des suites alors. Jusqu’à ce qu’elle s’en prenne à moi, je le lui souhaite vivement. Et si elle et moi nous traversons cela, que l’analyse fait son œuvre, elle ne pensera plus à être accompagnée. Elle le sera pour toujours.

Homme et femme à jamais

Lorsque ces deux là se rencontrent, homme et femme, ils ont une chance de vivre, chacun et ensemble, et à jamais.

– C’est envisageable sans difficulté.

Je le dis ainsi, année après année, à mes étudiants de l’Université de l’âme et du lien humain, du coaching clinique, sans ficelles méthodologiques, corps à corps et inconscients en désaccord, de soubassement psychanalytique.

– Nous naissons dans la psychose. Notre psychisme est troublé. C’est au contact de la mère, une fois séparés d’elle, qu’apparaît un embryon de pensée. Celle de la perversion polymorphe : à la recherche de la jouissance par tous les moyens. Et se nourrir, se délester, s’exciter et se rassurer, auprès d’un objet devenu extérieur, la mère – sein, bras et creux du vagin.

Mais puisque l’homme ambitionne autre chose que le végétal, ancré à la terre, les bras en l’air, il s’agit – à l’étape de développement ultime, celle de l’équilibre psychique trouvé en soi -, d’être sujet parmi d’autres sujets, de reconnaître et d’accepter les subjectivités.

C’est cela le névrosé : celui qui souffre l’autre, différent, sujets eux deux, après avoir joui de l’autre assimilé à soi-même, objets. C’est une structure psychique instable, en conflit intérieur. C’est une structure psychique en vie.

Les névroses, leurs symptômes, sont de deux ordres : obsessionnelle, lorsque c’est par la pensée que cette souffrance de l’autre est tenue à distance, et entretenue de fait ; hystérique, lorsque c’est par le corps que la souffrance de l’autre est accueillie.

Souffrir l’autre, et bien le vivre, c’est grandir de corps et d’esprit. Souffrir le père, après la mère. Jouir au final de l’un et de l’autre. Sereinement. Infatigablement aussi.

À priori, comme leur étymologie l’indique, l’hystérie est une symptomatologie féminine, et l’obsession, masculine. Souvent, aujourd’hui, autrefois, cela se combine. Et cela donne à voir dans les couples, l’odyssée des origines, leurs histoires, leurs lignées, mixant à l’infini les code source du masculin et du féminin. Les identifications sont si facilement croisées !

De plus, l’homme dans la société libérale, l’occidentale, n’est plus le pilier sans qui tout vacille. Le « laisser faire laisser passer », familial et économique, fait de lui une amphore en terre cuite, qui résonne dans la cité et dans l’intime. Faute de devenir hystérique, l’utérus manquant à sa physionomie, il devient maniaque, hyperactif, excessif, sans nuance, psychotique, ou plutôt état limite. Au bord de son infantile, il s’abreuve, et il s’empoisonne la vie.

Au mieux : il crée des œuvres dans le vent, des films, des photos, des romans, qui passeront ; au plus banal, des stars up, un magazine provoc ou un reality show. Promis les uns et les autres à la même dislocation : séquences cultes, répliques à succès. Puis, l’évaporation.

La femme, qui loge à la fois les espoirs professionnels et toutes les réjouissances de la liberté de mœurs, doit se protéger d’elle même, là où le rempart était externe : sa famille d’origine, son homme, son élu. Elle devient obsessionnelle de tout et de tous. Elle investit l’inspection générale d’une grande banque, la famille, le milieu parisien et la mélancolie.

La mélancolie est la perte de l’objet sans que le sujet parvienne à réinvestir ses affects. La mélancolie est le cancer silencieux de l’âme sans les ami(e)s.

Lorsque ces deux là se rencontrent, homme et femme, plus ou moins névrosés, ils ont une chance de vivre, chacun et ensemble, et à jamais.

imageÀ jamais.

C’est le titre de l’adaptation cinématographique du roman « The body artist » de Don Lelillo. The body artist évoque le corps et la création, ou plus précisément la récréation par le corps, la pensée faite chair alors.

En regardant cet opus dont le dérangement des personnages si seuls en huis clos dérange – trois personnes ont quitté la salle déjà peu fréquentée, bien avant que l’histoire ne se soit tramée -, j’ai vite repéré l’homme resté nourrisson, psychotique, sans développement psychique, tout sons et tout sensations. Et la femme pleine, hystérique qui tombe en hainamouration, d’en lui, sa maman, elle, enfant.

Je googlelise l’œuvre originelle, le roman, et je tombe sur l’étude clinique* de ce « pas de deux entre l’autiste et l’artiste », un classique.

Dans le film, comme dans le livre, la femme qui est body artist va faire tenir debout le monde foisonnant mais chaotique, insensé, évanescent, de l’homme qui est né mort et qui s’abîme sous ses yeux vivants. Au prix d’un deuil pour elle de l’objet qu’il représente dans sa vue et dans sa vie.

Au départ, elle fait revenir l’objet au gré de ses fantaisies. Lorsque l’homme objet mort né meurt bel et bien. Cela change tout au pas de deux qui devient un pas de trois : la mort, l’amour et moi. Le classique devient du jamais vu. Et c’est tout l’objet de l’étude clinique de l’opus.

À la fin, la femme joue le sujet que l’homme devient si elle le quitte, dans une performance de retour d’elle même sur la scène du body artist, qui la fait par la même occasion revenir à la vie.

La femme moderne sort de sa mélancolie. L’homme plus-que-maniaque, presque-psychotique et stérile, meurt enfin, et il crée à travers la femme vivante, comme à l’ordinaire. Comme s’il avait existé. L’homme et la femme marient leurs âmes. L’âme de l’homme repose à terre, et l’âme de elle jaillit dans et de la peur, du père, puisque c’est la mère qu’elle quitte.

La femme, ici, se laisse être traversée initiatique, devient le devenir de l’homme, de la femme, et leurs existences unies, sans pour autant qu’ils se renient.

Dédicace :

À Stéphanie

 

 

*Source Cairn

Mettez au moins un(e) vrai(e) paresseu(se) émotionnel(le) dans vos groupes d’intelligence collective

Comment participer à l’intelligence collective lorsque règne la paresse émotionnelle dans nos environnements post-modernes, business et réseaux ?

Nous l’avons tous vécu. Cette situation. Ce chef qui vous demande vos idées et qui ne se laisse pas toucher par elles. Ce consultant qui vient recueillir vos réactions spontanées sur un questionnaire tout prêt, qui bien sûr ne recueille en rien la tessiture de votre voix, ni vos hésitations ni vos convictions tout aussi fortes. Cet animateur de groupe, thérapeutique ou créatif peu importe – se réunir est d’être un peu moins des êtres de manque et de toute-puissance – qui, de par son protocole bien huilé, « codev » ou tout autre, empêche tout débordement, favorise « l’avancement ». Ou l’idée qu’on avance. Mais est-ce que le sentiment, pour chacune, pour chacun, en est aussi immense ?

Nous avons tous côtoyé aussi, dans le groupe, immergés, le participant qui organise, ordonne, replace, réintègre, reformule, ouvre, limite, consolide, restitue, et s’approprie ainsi tout ce qui aurait pu être un élan, une retenue, une tentative, une confusion, du saugrenu, de l’évidence, une insulte, la séduction, une planque, l’attaque, ou même une souffrance. Nous avons tous vécu aussi auprès de celui qui ne participe pas en apparence. Son silence pourtant en dit long sur ce qui manque au groupe lorsqu’il se complaît à être un groupe plutôt qu’une rencontre. Celui soi disant plein d’idées, qui les balance. Comme des crachats, des flatulences ? Celui qui est d’accord avec tout. Celles ou ceux qui s’entendent si bien qu’ils se prennent le bec comme s’ils étaient tous seuls et que leur création était attendue comme une mise au monde.

Je pourrais continuer. Les paresseux émotionnels sont nombreux lorsqu’on fait appel à leur intelligence ensemble. Et moi qui les regarde et qui les écrit je suis bien paresseuse de ne pas regarder et écrire entre les lignes ce qui dort, l’étincelle qui se noie, dans ces comportements. L’étincelle qui est là. Par moments. Difficile de se dérober à la vie vivante tant qu’on l’est. Vivant.

Elle est venue faire l’expérience d’un groupe d’innovation dans le métier du Conseil sur des bases d’analyse des élans transférentiels qui se manifestent par moments entre les accompagnés. Puisque ce groupe se compose de sujets, il n’est pas groupe d’aliénés au groupe, et qu’il est animé par un duo d’analystes Balint, ou Anzieu et Kaes si nous restons hexagonaux. Les groupes de médecins animés par Michael Balint ont laissé leur nom à la postérité pour marquer tout ce qui se désintéresse des contenus échanges – une erreur de diagnostic, un patient amoureux, ou bien mort, par négligence ou de mort naturelle, ces contenus ont peu d’intelligence à révéler -, pour s’intéresser plutôt aux affects échangés : Qui est ce mort pour le praticien ? De quelle rage ou de quel soulagement veut-il parler ? Quel est l’amant éperdu jadis éconduit qui, en la personne de ce patient, revient ? Quelle est l’épreuve passée et ratée que le serment d’Hippocrate pourrait donner l’illusion de pouvoir combattre à jamais ?

Toutes ces expériences personnelles passées passent aussi dans l’identité professionnelle, passent surtout dans la vocation et dans le métier. Et « reprendre l’ouvrage cent fois s’il le faut » comme le disait Freud.

Et ces consultants face à elle parlent trop de l’attention qu’ils y portent, de la sensibilité qu’ils y mettent, du besoin les uns des autres, des différences entre eux, et aussi de tout ce qu’ils acceptent sans conteste comme étant sans aucun doute partagé mais qu’ils n’arrivent pas encore personnellement à contacter. La confiance dans l’autre, le transfert d’un affect chargé à blanc le temps du retour du refoulé, un temps psychique propre à chacun, leur suffit pour rester en lien. Comme pour vous peut être qui me lisez tout ceci est d’une trop inquiétante étrangeté.

Ce n’est donc pas par paresse émotionnelle que cette jeune femme se retirera du groupe. Elle aurait pu tenter de nous convaincre, nous combattre ou nous amadouer. Se saisir de sa collègue puisqu’elle avait choisi de ne pas venir seule. A deux il y avait de quoi trouver la parade paresseuse qui aurait rendu intelligentes nos productions, partageables, porteuses peut être même dans ce métier qui se cherche.

C’est parce qu’elle est à fleur de peau.

 » Je vous avais dit, bien avant l’événement, que je ne mélangerais pas mes ressentis personnels à des échanges entre pros. Je vous souhaite le meilleur. Belles continuations. »

Tu nous reviendras un jour peut être Manon.

Note clinique : toute défense, haute comme l’Everest, est un désir qui monte, escalade les sommets.

Université d’été du coaching clinique psychanalytique : étude de cas

5 sur 5 sessions d’Université d’été ont précédé ce post. Ce post qui est, lui, récit de fil de séances d’un coaching effectué par mes soins il y a quelques années, et que je présente en septembre au Cercle National du Coaching pour mon accréditation singulière de coach analyste. Cette institution paritaire et ouverte aux accompagnateurs dans la réflexivité et la confrontation de leur pratique effective (courant de cas et courant d’affaires) depuis plus d’un an sous l’égide du Centre National des Arts et Métiers professionnalise sans les chichis, hontes ni peurs, effets de mode ou de clan, notre impossible métier.

Vous trouverez dans ce cas, je l’espère, le désire, entre ses lignes vivantes, les concepts abordés en Université, la pratique décrite en tout dernier chapitre, du jeu entre les acteurs au sens du « playing » winnicotien, d’enfant libre de jouer avec les règles, les inventer et les concerter ensemble en jouant – si vous observez les enfants ils passent plus de temps à jouer à ce jeu qu’à l’éventuel jeu pre-existant. Une pratique où il s’agit alors d’oser, en effet, accompagner de tout son « je », de se surprendre, surprendre et se laisser surprendre par l’autre… l’autre « je ». A deux comme à plusieurs.

Coaching individuel ici, et collectif aussi, vous verrez, puisque le cadre institutionnel, en coaching d’entreprise, fait qu’il y a souvent beaucoup de monde en compagnie d’un seul, au féminin manager. Une femme en somme. Une origine et une promesse d’un monde.

La photo en bande annonce de couverture, pour les besoins graphiques du blog, que non du dossier d’accréditation, est l’œuvre en Capture des parisiennes dans la foule du photographe et artiste Stéphane Schwarcz, que je suis à mon tour sur Facebook.

Nous sommes à la rentrée de septembre. Il y a eu une situation de crise dans une des principales agences bancaires de ce groupe rattaché à la Direction du Réseau Île de France. Il s’agit une agence éloignée du siège. Celle de Troyes. Un territoire qui habituellement «ne donne pas de problèmes» à la DRH. Le nouveau Directeur d’Agence s’est doté d’une toute nouvellement promue Second d’Agence. Entre eux cela a été à la fois une collaboration étroite et un désaccord profond. En peu de temps les personnels rattachés, sur place et dans les bureaux alentour, se sont alliés contre le Directeur l’accusant de harcèlement. Il a du être réaffecté à une autre agence bancaire et un coaching lui a été imposé. La Second d’Agence, véritable débutante en management, s’est retrouvée pendant plusieurs mois seule à la tête de ces mêmes équipes, puis, un nouveau Directeur est arrivé qu’elle a aussitôt «rejeté». Ni collaboration étroite ni désaccord profond. Pure et simplement un désaveu de principe. Originel.

Le nouveau Directeur craint que ce ne soit elle l’instigatrice de ce qui en est venu à être désigné comme «la fronde» contre son prédécesseur. Il craint de subir rapidement lui-même pareil sort. Il sollicite la DRH du groupe en ce sens, avec l’accord de sa hiérarchie. C’est le coach qui a accompagne le Directeur sortant qui est «naturellement» recontacte afin qu’il puisse «faire entendre raison» à la jeune manager et finaliser la résolution de conflit dont souffre l’organisation.

Ce coach est André de Châteauvieux. Il a effectué cinq ou six séances avec le Directeur d’Agence, des séances d’écoute et de parole libre, de prise de conscience assez prompte dans la tension du moment, premier grand écueil de carrière pour ce manager confirmé et performant, de ce qui dans son attitude peut agresser l’autre, et aussi de ce qui chez l’autre l’agresse. Par delà les rôles lisses, les places bien définies lorsque la fonction recouvre un peu trop la complexité du sujet, et les échanges sensés être «desaffectivés», «chargés» de la seule conscience professionnelle. Le «harceleur harcelé» a, depuis, repris ses fonctions pleinement, sans réaliser l’alternative qu’il avait envisagé d’une démission et d’une reconversion sur un de ses talents personnels. Et le coaching, et l’accompagnement, ont pris fin à ce moment.

André signale à son interlocutrice RH qu’il ne peut pas accompagner Cécile B;. s’il est ou a été en lien avec son supérieur. La nouvelle coachée ne pourrait pas se sentir en confiance, comme avec un accompagnateur choisi, dédié. La DRH souhaiterait pourtant boucler sans plus de difficulté et sans délai cette sortie de crise, qui lui échappe complètement de par la distance et de par la charge affective qui lui en parvient dans ses différents échanges avec les divers acteurs, comme une onde de choc. De plus, dans son esprit, une si jeune manager n’a pas à bénéficier d’un coaching. Le parcours de formation interne devrait lui suffire ! Elle est d’accord pour permettre une intervention extérieure, neutre, comme un rappel aux exigences du management, la solidarité entre pairs et une posture plus réservée vis à vis des collaborateurs. André insiste sur l’impossibilité déontologique et rassure la DRH en lui donnant mes coordonnées et en lui assurant que nous travaillons ensemble et que ce sera pour elle facile de travailler avec moi. Pour moi, aisée de prendre la mesure de la situation et avoir avec Céline une écoute ajustée et un langage de vérité.

André me prévient aussitôt par téléphone de ce «transfert de transfert», le transfert étant ce que notre client nous prétend pouvoir pour lui, et peu de temps après, effectivement, la donneuse d’ordre me contacte au téléphone. Elle s’intéresse peu à moi. Elle ne souhaite même pas dans un premier temps me rencontrer. Elle me prévient simplement de mon introduction auprès de Cécile, bénéficiaire du coaching, et de son appel imminent pour un premier rendez vous ou il s’agirait, en effet, de voir avec elle comment mieux s’organiser dans son quotidien de manager et dans ses relations hiérarchiques. Pour mettre fin à ses difficultés en l’agence de Provins elle a été réaffectée à un bureau qui le lui est rattaché ; elle en est la responsable avec une seule personne sous son management. Une deuxième agent se trouve aujourd’hui en congé maternité. J’aborde l’opportunité d’une rencontre en tripartite, ou même quadripartite, afin de rendre explicites les difficultés pour elle et pour son son supérieur actuel et d’ouvrir sur la perspective de son parcours de manager sous la coordination RH. « Ceci n’est pas une priorité. Il faut qu’elle retrouve vite les basiques de son métier : organiser, contrôler, animer les ventes et reporter des résultats commerciaux et de gestion de risque.»

Trois mois vont s’écouler avant que je ne rencontre Cécile en première séance. D’abord, la perspective d’une rencontre dans la seule agence disposant de bureaux pour une rencontre sans dérangements est celle de la Direction, et ceci me donne l’impression de l’effrayer car elle ne parvient pas à trouver de bureau disponible ni le temps d’y aller. «Maladroitement» je mentionne la possibilité de combiner ma rencontre avec elle avec une rencontre avec ses supérieurs, et rendre le tout plus naturel, moins «forcé». Elle refuse au téléphone et elle s’empresse d’appeler la DRH et elle souhaite tout suspendre prise de méfiance. Elle a entendu cette opportunité comme un lieu de formation personnelle en compensation des efforts fournis et ne souhaite avoir de «compte à rendre à personne». Je propose alors, pour vraiment marquer sa démarche personnelle, de la recevoir en mon Cabinet parisien. Elle laisse passer à nouveau le temps de trouver le bon train et le bon moment puis vient le jour… où mon précédent rendez vous se passe à l’extérieur. Elle est en avance. Je suis très légèrement en retard, et lorsque j’arrive elle est déjà repartie sans me prévenir d’un sms. Juste un appel rapide déjà en chemin vers le train comme quoi «puisque vous êtes absente je reviendrai une autre fois, ou pas d’ailleurs, parce que ce n’est pas facile de se retrouver ni pour l’une ni pour l’autre !»

Elle appelle la DRH et elle souhaite «a nouveau tout arrêter de ce qui n’a pas encore commencé puisque (je) ne serais même pas là pour (elle). Jamais.»

Patricia R. envisage cette fois ci de me désaisir de l’accompagnement. Elle rappelle André et insiste à nouveau pour qu’il rencontre Cécile, qu’il fasse une séance en recadrage sans plus, et « qu’on en finisse ». André la rassure en lui disant que l’accompagnement a commencé. Qu’il en est même superbement engagé, que la cliente déploie son «jeu» inconscient, et que je tiens sans doute ce cas, que c’est avec moi qu’il est important de s’ajuster, dans les limites de la confidentialité due à Cécile.

Mon hypothèse est bien celle là. Cécile B. est en proie a une «agitation» qu’elle «rejoue» avec moi, comme un «processus parallèle», comme une «répétition» dirions nous en psychanalyse. Le transfert est installé et Céline déploie un mode relationnel «jadis familier», qui trouve son origine dans son enfance et face aux figures d’autorité. Ce qui est important est de lui poser les limites de ce contrat de coaching qu’elle va effectuer avec moi quoi qu’il arrive et désormais sans plus tarder, de contenir par ce cadre des agissements qui me prennent pour cible moi, la DRH, son Directeur, de pouvoir parler à propos d’eux au lieu de les subir, de développer une pensée élaborée sur ces compulsions et sur les idées et les sentiments qui les fondent. Invasifs pour elle aussi.

La DRH me renouvelle sa confiance. J’ai déjà facturé deux séances qui n’auront pas eu lieu, celle à l’agence «mère» et celle à mon Cabinet. La DRH a également un doute sur ce procédé mais j’insiste comme André sur ce travail de l’ombre et sur sa valeur qu’il est important de reconnaître, institutionnelle ment, et aussi que Cécile en soit informée.

Bien entendu, de mon côté, le contre-transfert est ambivalent de suite. Autant positif, compréhensif de la souffrance que tout ceci donne à voir sans la montrer, que négatif, n’étant pas insensible à la froideur voire l’agressivité dont l’accompagnée fait preuve lors de nos échanges téléphoniques, et dans ses initiatives répétées de disqualification auprès des tiers. Je ressens un rejet, un refus physique à rencontrer cette femme «qui se met en danger et me met en danger».

A la fin de cette année, avec André nous avons concrétisé le projet d’un «atelier de campagne» pour des journées d’accompagnement en groupe et dans un espace temps réservé. Cet atelier se trouve à proximité de Sens, en Bourgogne, et telle est aussi la nouvelle affectation de Cécile B. Je reprends contact avec elle et lui propose de me rapprocher d’elle et qu’elle puisse aussi effectuer des séances rapprochées dans le temps pour bien «avancer ensemble» enfin.

C’est mon dispositif habituel dans le cadre de demandes privées, et je le pousse tout autant pour répondre aux demandes institutionnelles : une heure toutes les semaines ou tous les quinze jours au moins. Pour précéder toute montée d’excitation comme tout risque d’effondrement cycliques, ceux de la répétition, d’un espace temps où les prémisses sont au rendez-vous, et qu’elles peuvent affleurer de l’inconscient et du fantasme, à la conscience: au vécu partage avec moi. L’expérience psychique se trouve ainsi contenue et protégée, dépliée et régulée par la parole échangée. C’est ce qui a été convenu avec la DRH qui craignant seulement «l’emballement» me demande de facturer à l’avance toutes les trois séances et ainsi pouvoir poursuivre avec son accord implicite. Pour rappel le nombre habituel de séances de coach «standard» est de six à huit ; la DRH, a saisi pour la connaître, ma démarche psychanalytique, et souhaite la respecter tout en la balisant pour l’inscrire dans le cadre d’entreprise.

Lorsque je rencontre Cécile B. en janvier, je découvre une jeune femme aux yeux scrutateurs et au sourire triste. Dans son discours et dans son attitude c’est une professionnelle qui a un savoir faire et un savoir être indéniable et qui sait le déployer sans surveillance ni encouragement ni menace. Je lui demande alors de quoi cela servirait-il que je l’aide à être encore davantage performante ?
– Qu’allons nous faire alors ?
– Ce sera comme aujourd’hui, vous parlerez de tout et rien, vous parlerez de vous, de comment vous vous sentez, de ce que vous aimez, de ce qui vous est difficile, de ce qui vous est inadmissible, de ce dont vous manquez. Nous allons plutôt prendre les choses dans ce sens, et, vous allez voir, cela portera sur votre travail et sur vos relations, tout naturellement.

Cécile B. se sent visiblement bien en ma compagnie effective. Bien différente de celle au bout du fil qui parlait a ses fantômes avant de me rencontrer. Je rajoute aussi que ce parcours de séances est naturel et confidentiel, et que c’est pour cela que c’est à partir d’elle-même, a son rythme, et que rien n’en sortira, personne d’autre n’aura d’accès à ce qui s’échangera.

Dès cette première séance, elle aime reconnaître «qu’on (lui) doit bien ça, après (l’)avoir laissée si seule, (elle) qui étai(t) experte des montages financiers professionnels, revenue à des problèmes «particuliers» et avec tous ces gens, clients et employés, à (ses) crochets». Je laisse dire et attends que chacun de ces mots, qui est chargé de sens pour elle, puisse revenir, s’affiner de contenus, se densifier d’émotions au fil des séances, au fil du travail préconscient.

A la deuxième séance, Cécile fait un petit malaise. Nous avons pris place dans des chauffeuses face à la cheminée, l’atelier n’étant pas encore aménagé pour recevoir. La position inclinée de son siège lui fait un moment penser à la mort, et elle partage sur son père, chasseur, qui toute petite l’emmenait avec lui aux battues. Je m’intéresse à lui, à son métier, à son évolution, des éléments, souvent, d’identification au père, sous-tendant le parcours professionnel tant des «filles» que des «garçons». Elle se redresse tout à fait et elle balaye le sujet d’un : «il est mort il y a longtemps».

Le séances se poursuivent sous la forme entremêlée du roman professionnel et du récit de vie. La petite fille studieuse est la femme bosseuse d’aujourd’hui. Bricoler son intérieur et réfléchir aux données d’un cas client, prendre en charge sa maman seule et malade, ou sa subordonnée, toute seule au guichet et souvent au repos de par un «mi temps thérapeutique», elle se voit bien être qui elle est, au bénéfice du travail fourni, et de ceux qui l’entourent. Moins clairement à son propre profit. Cela lui amène la reconnaissance de sa hiérarchie, ses bonus, ses promotions et son parcours manager, bien mérités. Mais elle est insatisfaite aussi.

– Dans les réunions, je vois bien que je dérange de dire ce dont nous aurions besoin, nous, managers de terrain. Que j’y mets une certaine émotion qui est perçue comme une exigence voire une tyrannie. Et toute cette période, où mon chef était parti, réaffecté ailleurs et moi laissée à la tête de tout. Sans personne à qui parler ! Lui-même aurait dû me dire pourquoi et où il partait !

Nous y sommes. Je lui permets de mettre d’autres mots, les siens, sur ces équipes dont elle s’est trouvée seule responsable après d’en avoir été… Seconde ? Qu’est-ce qui a changé pour elle très concrètement ?

– Tant que le Directeur était là mon rôle était facile. Il « parlait mal » aux autres, et moi je leur disais de ne pas se laisser faire, que c’était important qu’ils communiquent leurs besoins et qu’ils se fassent respecter, qu’ils partagent leurs incompréhensions de l’activité demandée, leurs doutes. Je lui disais moi-même à lui ! Je l’intimais de les aider ! J’essayais de lui faire prendre conscience de la réalité de chacun.

Après, nous n’avons fait qu’attendre ensemble le retour du chef, et ils me faisaient confiance pour parer au quotidien. Les résultats ont été très bons malgré l’improvisation souvent, aux prises directes avec le siège, coupé de notre quotidien, simple pourvoyeur d’objectifs chiffrés et demandeur de résultats en continu.

Moi, j’ai très mal vécu de ne rien savoir de mon Directeur. Tout était entouré du plus grand secret.

– Savez-vous qu’il y a eu enquête et une procédure lourde de RPS ?

– Oui, je sais, mais ce n’est pas une raison ! Et puis l’autre quand il est arrivé il a fait comme si je n’existais pas aussi ! Que «cela ait tourné» sans lui et plutôt «sur mon dos», ça, personne ne l’a reconnu. Et on m’a proposé, pour me reposer disent-ils, de prendre la responsabilité d’un bureau éloigné. Je me trouve avec une collègue en difficulté à charge, et ce supérieur qui me regarde de loin et qui m’ignore au fond.

C’est au bout de six séances que le corps crie sa souffrance. C’est son dos précisément. Elle est arrêtée par son médecin et maintenue en position couchée. Elle évoquait souvent sa difficulté à rester en position allongée. Ses insomnies au lit. Elle finissait par s’endormir dans le sofa du séjour, épuisée. Je l’ai au téléphone, elle me dit qu’elle hésite à reprendre le travail, que son médecin lui parle de «burn out», de mesure de retrait. Je l’encourage à se reposer et à reprendre le travail comme cela est prévu par un point avec la médecine de travail et pouvoir ainsi être active dans la communication de ses besoins à l’entreprise comme elle aime l’encourager. C’est ce qu’elle fait, elle est reçue par la DRH et par son supérieur, elle peut dire bien plus simplement ses difficultés passées et actuelles, elle obtient une deuxième tête dans son agence, et, elle y tient, la poursuite de son coaching sur l’année en cours. Pour finir de consolider sa reconstruction à elle.

A son retour de maladie, je suis ainsi «témoin lucide» de ce parcours en «sujet». Témoin lucide, de la très belle expression d’Alice Miller, auteure et thérapeute des » violences douces, éducatives : c’est pour ton bien «. Le mieux qu’un accompagnateur puisse, de mon point de vue, offrir une fois que la personne accompagnée se relève de sa difficulté d’elle-même, c’est la reconnaissance de cette vitalité singulière et naturelle, sans le «il faut» culturel et social. Puis, sa présence ni poussive ni compassionnelle. Lucide. Qui voit clair en elle et lui permet de voir clair.

Et c’est ainsi qu’à la neuvième séance, sans transition – nous y sommes parvenues d’association d’idées en association d’affects depuis que nous nous sommes engagées toutes deux dans cet accompagnement -, Céline me confie la mort violente de son père dans son lit conjugal sous ses yeux à elle enfant, puisqu’elle partageait le studio cabine de ski en location avec ses parents. Et elle vide en larmes tout l’effroi de ses yeux, si fixes toujours, scrutateurs, de ce qu’ils avaient vu, d’impossible à concevoir ; et elle grimace ses mots de toute sa tristesse, de croire toujours que c’est pendant l’étreinte d’amour, sa mère sur son père, mais peut être tentait-elle seulement de le réanimer ? Que c’est pendant une étreinte à deux en tout cas que son coeur a lâché, la mère a crié, les secours sont arrivés et le corps du père recouvert d’un drap a quitté la pièce sans que personne à aucun moment ne pense à Cécile enfant, à sa peur, à sa peine, à sa colère. Les temps qui ont suivi elle a été déplacée et a vécu avec ses petits cousins toujours en grande fille. Ils étaient livrés à eux mêmes pendant que le drame retenait tous leurs parents dans des démarches et des regrets. Elle a animé la bande, ramené un peu de vie dans ce collectif d’enfants qui aujourd’hui, elle le regrette, distend ses rapports.

– C’est peut être parce que je n’ai pas voulu avoir moi-même d’enfants… Et qu’eux ils en ont.
Les autres liens avec qui elle est devenue – proche des équipes, en étreinte ambivalente avec ses supérieurs, en demande permanente insatisfaite de la RH mère etc etc – ce serait si réducteur d’en faire l’inventaire ! Son désir se libère de la levée de ses défenses et cela me semble une belle renaissance. Elle est si jeune et vaillante. C’est son histoire qui déroulera son caractère.

Ici pour bref décodage rappeler que c’est dans l’après coup que le trauma d’enfance (vécu ou imaginaire) se révèle. C’est dans la situation et les relations proches, similaires, transférentielles, de Céline avec son Chef et ses équipes, que l’affect impensable, et pour impensable enkysté de l’événement tragique vu ou visionné par l’enfant (infans veut dire sans les mots) a pu se libérer.

C’est souvent en entreprise, la deuxième matrice, celle qui nous fait naître professionnel, la deuxième famille, celle où notre rôle s’accorde à ceux des autres, mais aussi notre place et notre épanouissement, que cette grande souffrance surgit et demande l’accompagnement qui manqua alors. Demande le choc de la séance. Sur le fil sécurisant des séances régulières.

Un choc réveille un choc enfoui qui a besoin d’un nouveau choc, encadré, pour rétablir l’équilibre ontologique. C’est pourquoi l’accompagnateur d’un temps ne ménage pas. Le temps du coaching est compté comme dans la vie. Et ce qui doit se représenter par la force du transfert et se revivre dans la souffrance pour la laisser derrière arrive à mi parcours d’un cycle qu’on ignore.
Le cycle se complète alors par l’écoute, par le respect du temps psychique (j’irai dans ce cas jusqu’à quatorze séances), le temps que cela prend pour que tout le fantasmatique puisse s’inscrire dans une réalité, celle partagée avec moi, et se symboliser, retrouver les mots, adopter les codes du langage et avec eux les codes humains universels : la perte, le deuil, le manque, le renoncement, l’invincible amour.

Les relations de Cécile avec sa mère, son compagnon, son supérieur, ses collègues se sont apaisées. Elle fait de son côté mordant un atout qui sait plaire. Elle se dit et dit tout haut ce que peu n’osent dire mais elle le dit dans la joie dont elle jouit enfin. Et c’est un peu contagieux. De vivre. Sauf avec certains vaccinés pour se prémunir de la vie et promouvoir l’aliénation. Ceux-là elle sait les laisser derrière elle cette fois-ci. Coaching professionnel, coaching de vie, vous voyez, c’est au point de rencontre de l’intime et de l’universel, du social et du personnel, que cela accompagne assez bien, selon le « good enough » winnicotien.

Mon inspiration reste ainsi soutenue par celles et ceux qui ont traversé une psychanalyse et en ont retenue davantage que l’orthodoxie apprise le regain de leur humanité : Donald Winnicott, Alice Miller, André Green, Serge Tisseron. Deux d’entre eux sont ici cités, et bien d’autres, Lacan et de Freud aussi bien sûr, ont source mon premier ouvrage de coach publié aux éditions Kawa 2014 : L’Art du Lien.
J’en écris actuellement une suite : l’art du lien collectif. J’y revisite les processus de développement de l’enfant et de l’adolescent par la relation et qui se réactualisent et s’enrichissent de toutes nos relations, sauf à rester dans la répétition du traumatisme. Selon le socle conceptuel qui s’élève de :

– La théorie de l’attachement de Bowlby et de la violence fondamentale qui s’y lie selon le père de la psychiatrie enfantine Bergeret,
– Tout le travail de l’oedipe et donc de l’identification freudienne, incarné de la main d’un autre pédopsychiatre, Winnicott, et ouvert du divan vers les jeux avec les adultes comme avec les enfants que Freud s’était contenté d’observer hors cabinet (le Forda),
– Jusqu’à la rivalité paradoxale, riche de lien fort de la psychologie sociale, la réciprocité asynchrone et les plus récentes théories collaboratives, dialogiques et empathiques de Sennet aux U.S. et de Tisseron en France et en Europe.

Et mes cas en nourrissent les développés vivants de ces ouvrages. Merci ici de votre attention sur un récit dense et long comme un conte initiatique.

Il n’y a que par le récit que nous pouvons rendre compte, nous approcher, du vivant de nos séances. Tout sauf un acte clinique au sens d’un savoir doctoral. Clinique au sens du au chevet de celui, singulier, qui nous confie, vulnérable, tout ce qu’il contient à peine. Et dont nous ne saurons rien. Simples passeurs. Coachs du mot qui, comme management, cache et révèle son sens dépouillé premier. Ménage en chemin.

Merci au CNC de faire du récit de vie, de cas, de soi, la pierre angulaire de ce parcours d’accréditation.

 » Comme d’autres neurologues, je fus habitué à m’en référer aux diagnostics locaux et à établir des pronostics en me servant de l’électrothérapie, c’est pourquoi je m’étonne moi-même de constater que mes observations de malades se lisent comme des romans et qu’elles ne portent pour ainsi dire la marque de sérieux, propre aux écrits des savants. Je m’en console en me disant que cet état de choses est évidemment attribuable à la nature même du sujet traité et non à mon choix personnel. (…) Un exposé détaillé des processus psychiques, comme celui qu’on a coutume de trouver chez les romanciers, me permet en n’employant qu’un petit nombre de formules psychologiques, d’acquérir quelques notions du déroulement d’une hystérie (…) (ou de) l’histoire.  »

Sigmund Freud

Un air d’enfance

La femme est entrebaîllée. Tu crains les courants d’air qui pourraient la refermer brutalement, tu évites de déplacer de l’air. Tu te déplaces soigneusement. Pas un mot plus haut que l’autre, comme parler à un enfant qui a peur. Tu sais qu’elle peut ouvrir grand sa porte et te laisser entrer, tu es sur le seuil, le temps est chaud, on annonce des ondées, ne souris pas, ne parle pas, ferme les yeux, entre à l’aveugle. Elle te donnera les clés.

Perdue d’avance

Cela fait plus d’une année qu’elle vient en séance chaque semaine sans jamais en douter. Et sans jamais changer : ni de job ni de vie ni d’aimé. Alors qu’elle n’en pouvait plus de tout ce qui l’entourait. Et qui l’entoure à présent, même davantage.
– Peut être bien que ce dont vous ne pouvez plus se situe au passé. – Avais-je tenté lors de sa toute première séance de lui fâire envisager. Rien est nouveau quand la vie s’écoule hors de nous.
– Aucun risque ! Je n’ai pas le moindre souvenir d’enfance ! Un ou deux épisodes foireux cela oui me sont restés bien en tête de mon adolescence, où l’on m’y reprendra plus, et puis ma vie pareille à elle même sans gloire mais sans douleur non plus. J’ai tout ce qui m’est nécessaire et en même temps je me sens vide de tout.
Depuis, elle a retrouvé dans ses propres évocations libres le cousin adoré, leurs amours perdues, les amies libérées, la gifle inimaginable du père, et pourtant bien réelle et blessante en excès, ses règles longtemps ignorées d’elle même – et oui le déni de grandir existe bel et bien, d’autant qu’une mère trop inquiète ne s’inquiète pas de l’aimer -, elle a retrouvé l’enfant qu’elle était, l’enfant qu’elle peut être aimerait, mais ce n’est pas encore sûr, qu’est ce qui l’est ? Elle a, peu à peu, l’air de rien, peut être trouvé son désir d’être femme, d’être mère, d’être qui elle est.
– Mais pourquoi ai-je alors à présent autant de honte du qu’en dira t-on ? J’ai choisi de prendre un associé qui est lui léger en apparence, autant que moi je suis exigeante, mais dont je connais les résultats irréprochables mieux que quiconque. Alors, pourquoi aurai-je autant honte de sa présence à mes côtés ?
– Qui vous regarderait de travers ?
– Ceux qui nous ont connus par le passé. Pas les professionnels d’aujourd’hui et de notre métier que nous côtoyons tous les deux. Mais ceux qui nous ont vu naître dans le secteur.
– Vos ascendants.
Le mot semble lui déranger. Elle tente de le balayer.
– Vous savez bien l’importance que j’accorde à l’image… Même si j’ai lâché les Louboutin pour des ballerines et une démarche plus souple au quotidien, je crains…
J’insiste :
– Vos ascendants. Lequel de votre père ou de votre mère a-t-il ou a-t-elle été dévalorisé(é) par la famille adverse ?
– C’est elle la pute… Excusez du mot. Mais l’image qui me revient, et l’insulte tant de fois répété et jamais vraiment entendu jusqu’à ce jour, sont ceux de mes grands parents auprès de mon père et en absence de maman : « Elle doit être bonne au lit parce que pour le reste on se demande. Elle n’est pas digne de toi, pas à la hauteur… » Et plus tard, et j’en ai moi-même le souvenir conscient : « Que peut elle faire d’autre à la maison, seule avec la petite, que d’y recevoir ses amants… »

Et d’un seul coup, portant, s’éclairent tous les doutes de ma protégée de plus d’un an : bonne à rien, désirée de tous et si seule et capable de tout sans rien parvenir à entreprendre ni connaître l’amour.

– Ce dont vous ne pouviez plus se situe au passé révolu. Ce dont vous voulez aujourd’hui vous l’avez, vous avez su en faire une vie : votre aimé, votre projet, votre sourire dès la première séance troublé des larmes d’une perte des eaux. Dans le ventre de la mère puiser votre rage et votre joie d’être vivant.

 

*

 

Notre toute première disrupture est celle de la poche des eaux. Mais quid lorsqu’elle qui nous loge est brisée bien avant ?

 

La psychanalyse permet de vivre en soi ces punitions transgenerationnelles et d’en quitter à jamais la prison. Disrupture ultime. Et la premiere d’une série d’entreprendre sa vie et son œuvre enfin.

Lampées originelles

Elle a embrassé un lampadaire, un soir de nouvelle lune où elle revenait joyeusement d’une virée en famille. Un de ces soirs où tout semble possible, où maman s’est fait belle, où papa est un peu gai avec ses cousins, ses collègues ou ses copains, mais pas colérique ivre comme à son habitude, à chaque fois qu’il boit seul et « pas tant que ça », face à la seule tablée enfantine composée de sa femme et ses rejetons soumis.

Il a bu aussi ce soir, mais avec ses voisins il a échangé sa rage en rires partagés, et la vue des dames un peu allumées l’a aussi comblé.

Et elle, sa fille qui grandit et qui le regarde de plus en plus dans les yeux, face à face enfin, elle a embrassé ce lampadaire dresse sur le chemin du retour. Un lampadaire qu’elle n’a pas vu venir comme il ne l’a pas vue devenir femme. Lui.

– J’étais déjà sonnée du bras de fer avec la nuit, et mon père m’a giflée en plus. Le visage rougi, les yeux exorbités, c’était moi, c’était lui, face à face obscène à deux.Et elle rêve d’un homme qui est tour à tour noir, laid, gros, vieux, agite, et qui au milieu de ses nuits, encore aujourd’hui, la réveille de son insouciance que la journée elle retrouve invariablement.

 

Des choix d’engagement, dans un projet personnel, dans une relation intime, dans une passion secrète jamais elle n’en aura fait. Elle est « bonne » commerciale pour le compte d’autrui, elle achète « bio », et souvent elle y déroge pour un petit caprice sans plus de conséquence, et elle suit toutes les séries sur son écran de nuit. Puis, elle se couche et le cauchemar resurgit.

A cette séance la, elle n’a plus grand chose à dire, elle ne changera pas sa vie, et ses rêves les plus récents semblent effilocher ses craintes, et elle s’en satisfait. Elle est contente. Je ne dis rien et elle ajoute ce qui la trompe :

– Mon rêve de cette nuit était simplement que j’allais autre part et puis je ne sais pas si j’y étais ou pas, si c’était bien ou mal, j’étais juste plus seule que jamais dans mes rêves.

C’est vrai que bien souvent l’homme qui l’a surprend arrive lorsqu’une foule se rompt : ses collègues, ses amis ou ses sœurs.

Nous sommes presqu’au bout de la séance, elle invoque tous ces autres souvenirs qui lui manquent et qui permettraient peut-être d’aller plus loin dans la liberté qu’elle se cherche.

– Mais puisque je ne vois rien d’autre… Je m’enrage au quotidien de ce dont je ne peux me départir, puis je me calme et je passe à quelque chose d’autre. Ce serait ça le bout du bout du conte.

Je n’y crois pas une seconde. Tant qu’il y a vie il y a tragédie : héroïcomique ou romantique.

– La colère du père… – Ce sont les mots que je m’entends dire. – C’est comme si vous deviez la jouer pour vous retrouver vivante. Et qu’à chaque fois elle vous ramenait à la même impasse vitale.

– Une scène me revient à vous entendre à laquelle je ne pensais plus mais qui finit d’eclairer mon rêve, mes rêves, et ces répétitions de vie : un été nous sommes allés en famille en vacances loin de notre Nord habituel, de nos amis et de nos ascendants tutélaires. C’était un de ces villages de vacances où l’on se mélange, où les enfants sont libres et les parents tombent les masques. Surtout, a nouveau, nuit tombante. Il y avait de la musique et il y avait de la danse. J’étais une Lolita éprise d’un gamin qui appréciait mes caresses maternantes. Et j’ai dansé un slow et j’ai embrassé sa bouche, gourmande. Mon père est sorti alors de je ne sais où et m’en a arraché avec violence. Ce n’était pas une gifle cette fois, ma chair était peut-être devenue moins tendre, plus tentante, mais cela a été dans mon souvenir à nouveau un bras de fer et de nuit qui m’a cette fois-ci voilée comme on bouche l’origine du monde. Ce jeune garçon que j’aimais n’a plus jamais osé me rapprocher…

– Et est-ce que vous vous êtes rapprochée vous même depuis de cette jeune fille qui ose ?

Elle pleure. Et elle embrasse ses larmes. Elles coulent jusqu’a sa bouche qui les accueille comme une douceur. Elle lèche leur saveur. Et j’en suis le témoin respectueux.

Car il est temps que cette femme que j’aime accompagner soit aimée d’autre que son père n’a cru l’aimer. Depuis qu’il a disparu et qu’elle m’a approchée, elle est encore davantage suspendue à son désir qui n’est plus, qui n’a jamais été, rien.

A cet instant, en cette fin de séance pour rien, elle s’aime, je l’aime et le jeune Denis a resurgi en son souvenir pour l’aimer comme elle est.

Pas comme un reflet du même. Elle est autre. Et elle est être libre et sensuel. Désir singulier. Qui embrasse la vie à pleine bouche debout face au ciel.

Cuisiner une brioche en séance

Elle se sent bien plus légère. Elle le réalise d’elle même à peine la séance commence. Elle a évoqué ces quelques préoccupations de professionnelle qui demeurent. Mais une fois que c’est dit nul besoin d’y rester ! C’est la première fois que sa roue charriant l’angoisse du plus haut au plus bas cesse. Silence.

– Je ne sais que dire d’autre.

– Et cela vous fait sentir quelque chose ?

– Non. Puisque c’est vide, de sentiments autant que de données entêtantes. – Elle sourit. – Ah si ! J’y pense ! Ce week end j’ai cuisiné une brioche !

– Une brioche ?

– Un kilo et demi elle faisait ! C’est un stage de cuisine que j’aime de temps à autre fréquenter. J’ai rapporté à la maison ma création et nous l’avons mangée à deux sans tarder !

Je souris.

– C’est un drôle de travail que de malaxer la pâte, rajouter des essences et pour couronner le tout, l’animatrice nous invite à la tresser en partie. J’ai enragé sur cette manip !

image– Vous savez à quoi je pense depuis que vous décrivez votre brioche ? Un kilo cinq, langée et farinée, et puis coiffée ? À un bébé !

Sans hésiter :

– Si c’est ça il faut vite que je retravaille mes gestes, mon application et ma douceur ! Vous verriez la natte ratée !

– Ne me suivez pas si vite. En vous accompagnant je me laisse aussi aller à partir de vos évocations à la libre association des miennes mais peut être qu’elles m’appartiennent… Sauf que vous vous y engouffrez si aisément que l’on dirait de votre propre inspiration. Peut être aussi que le bébé est vous et vos gestes des gestes maternels que vous avez reçus…?

À nouveau sans transition :

– Mes gestes sont bien ceux de ma mère en me coiffant. De ces peignes de jadis qui tracent une raie et coupent l’envie. J’avais toujours une raie et des tresses, cheveux tirés et peu de tendresse lorsque je m’apprêtais à sortir. Mais je reviens sur la première idée, celle où ce serait mon enfant que j’ai aimé imaginer, sans le savoir, sur la table de travail et amener à la maison. Même si je n’en veux pas de sitôt !

– Cela a trait à la relation mère – enfant, votre mère et vous enfant, et en même temps vous mère et votre enfant, les mêmes pour l’inconscient, que vous touchez de vos doigts à l’instant.

Les lécher ou mettre des gants ? Et elle ajoute comme si elle devinait ma question :

– En tout cas pas question d’allaiter ! C’est triste de donner du caoutchouc mais ce sera au biberon !

– Ce fût le cas pour vous ?

– Oui…

– La séance est terminée. Nous aurons le temps d’y revenir dans votre processus d’accompagnement sur cette brèche qui fait de vous femme pleine. Et c’est personnel mais je vous le dis : donner le sein est le plus vif plaisir que je connaisse !

– Je ne reviendrai pas sur mes idées à ce sujet. Elles sont arrêtées !

Une brioche se finit toujours au jaune d’œuf. – Je le tais. – Comme la toute première montée de lait…

Coaching de rêve

imageLa terre à nos pieds est comme une demie lune, en pente douce, puis dressée, et que tombent les enfants qu’en mon rêve j’ai enfantés. Mais dans la lune de mes rêves les creux sont aussi en creux, de cette façade sombre qui lui donne l’air dressée.

Un enfant s’arrête alors, en sa chute, tout contre ce creux pierreux, qui devient alors muret. Une frontière et un garde fou intérieur.

Un homme, un fou ? Je vois qu’il se rapproche de lui. J’ai peur de l’homme mais j’ai peur aussi qu’il ne soit trop tard pour l’enfant. Qu’il ne soit pas sonné mais tu. Mais non. L’enfant est vivant. Sonné vivant. Et sa tête est transpercée de creux comme une lune dans la lune aurait poussé.

Je me dis que ce sont les coups que la vie en lui a portés. Je me dis que c’est le mur de pierres troué qu’il a traversé. Et c’est les deux. Ce sont des trous, des manques de chair, qui ne saignent pas. Comme si l’accident sur terrain accidenté avait eu lieu il y a longtemps mais que l’accident chaque nuit se répétait peut être parce que les séquelles y étaient toujours en journée.

Soudain, l’un de ces trous, ces clous qui rattachent à l’hier, tout au dessus de la tête se met à saigner. Fort. Épais. fort, Et à y regarder de plus près c’est qu’un coin de livre, mon livre de chevet entre mes draps oublié, s’acharne à lui rentrer dedans, ou plutôt c’est l’homme venu à son secours qui lui inflige la torture si connue.

Je pense à nouveau que l’enfant, un beau garçon blond, n’y survivra pas, mais la sensation du rêve est qu’il échappe comme je échappe à mon rêve en me réveillant sereine et heureuse de cette nouvelle avancée. Ma psyché libère ses liens.

Je me rendors.

J’ai oublié le rêve d’après dont je me rappelais au réveil nettement et qui me semblait clairement porter les mêmes symboles que le précédent. Avec des grandes peluches qui tombent de haut et s’endorment à terre sans plus et mollement.

J’ai souvenir d’une queue de rêve en sortie de la nuit, toujours le même, vous le saurez : nous faisons toujours le même rêve la même nuit.

Une longue dent, courbe comme une canine, ou c’est peut être un ongle, a poussé démesurément sur mon corps. Je vois que c’est assez fragile et que je peux simplement la briser en la pliant. Je le fais. La coupure n’est pas nette et cela m’inquiète. Elle pourrait blesser. Et désormais comme un fruit de mer la corne laisse apercevoir une langue de chair.

Dans le rêve j’ai confiance pour que la corne s’use avec le temps, et la chair délicieuse alors.

– Savez-vous que le sexe de l’homme peut ne pas vous être dur ? Peu à peu, même très doux. – Ce sont les mots de mon psychanalyste qui me reviennent d’un coup…

Et je pense aussi à ces femmes, que j’accompagne, et qui me disent c’est dur.

– Dur dur c’est de rêver…

– Tant que vous ne décachetez pas le rêve il vous pointe comme un fou. Jouissance de l’autre sur vous.

Et elles persévèrent en séances à lever tant de défenses comme elles ont dressées contre Lui. Tout contre Lui. Si Elle s’en écarte, Elle se retrouve. Et avec Lui.

Mon coaching de rêve est de cette nature. En référence à comment nous ne sommes, comme dans notre pire cauchemar, « que le lit de la jouissance de l’autre ». A la ville comme en business, dans nos draps et entre ses bras, entre nos jambes et dans nos têtes il est temps d’être soi….

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Retour savant et sensible sur ce que c’est Cauchemar

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« Je ne songe pas un instant à en élu­der la dimension principale, l’angoisse de cauchemar est éprouvée à propre­ment parler comme celle de là jouissance de l’Autre. Le corrélatif du cau­chemar, c’est l’incube ou le succube, c’est cet être qui pèse de tout son poids opaque de jouissance étrangère sur votre poitrine, qui vous écrase sous sa jouissance. »

Lacan Séminaire L’angoisse 1962

Quant à la première partie de tous ces noms de Chasse-mare, de Cauche-mar, de Chauce-paille et de Chauche-vieille, elle peut se lire sans plus d’efforts de l’ancien mot français Chaucer, qui veut dire fouler. Ce malaise est appelé partout de son action de fouler, de peser, d’écraser en se couchant : c’est pourquoi les Grecs le nommaient Ephialtès, qui saute par dessus ; les Latins Incubus, qui se couche sur ; c’est aussi pourquoi les Espagnols lui donnent le nom de Pesadilla ; les Italiens celui de Pesaruolo ; les habitants de quelques provinces de France ceux d’Appesant, d’Appesard , de Foulon et peut-être de Follet.
Ainsi donc notre chauce-paille, c’est la fouleuse au pâle visage, et la chauche vieille, c’est la vieille qui foule.
Il est bon maintenant de dire un mot de ses prouesses.
A minuit de Noël, la vieille incube va méchamment se coucher sur ceux qui, au lieu d’assister à la messe de minuit, se permettent d’aller jouir des douceurs du sommeil dans leurs draps, peu soucieux de laisser la maison livrée à l’invasion des mauvais Esprits, qui s’y précipitent dans ce moment solennel.

Dans tout l’Occident, on prononce mar, mais dans tout l’Orient de l’Europe on prononce mor. Ainsi les élèves de Notogorod avaient une déesse des songes appelée Kikimora dont ils faisaient un spectre horrible, où l’on reconnaît aisément le cauchemar divinisé. Smora, Mory, Mora, Mor sont l’expression de la même angoisse dans l’Illyrie, la Croatie et la Hongrie.

Histoire de la folie

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Elle est à 100%

 
Elle tente d’épanouir son métier hors des murs étriqués de son employeur actuel. Mais elle ne se résout pas à le quitter.

Mégalo, il comble de sa petite personne fantasque la médiocrité réelle de son affaire. Et il semble la fasciner tant elle fait siens ses enjeux. Mais je sens que je ne peux rien en dire sans risquer d’être mesquine. Alors, encore un instant, je me tais. Et « l’instant d’analyse » arrive tout seul et à propos :

– Ce que je n’aime pas c’est le travail au rabais que je fais ; j’ai honte même d’y voir mon nom associé…

– Le nom du père… – Je lâche enfin. – Je veux dire… C’est une expression métapsychologique que je me excuse d’employer…

– Au contraire. Ne vous excusez pas. C’est justement son image qui me venait en tête en disant cette phrase là. Mais je ne sais pas pourquoi.

– Salir le père à obéir aveuglément… la mère !? – Je m’excuse à nouveau, car je ne sais pas d’où je sors pareille interprétation.

– C’est très juste, mon chef fait plutôt figure de mère tyrannique sans aucun contrepoids, et c’est peut être « mon père » que je joue avec lui…

Je ne commente pas ce qui la surprend déjà. Un peu plus tard enfin, elle parle « vacances » et elle fait le même conflit d’échelle qu’elle se pose pour son destin professionnel.

– Valentin veut d’un stage en voilier, et apprendre à le manœuvrer, mais moi je ne me sens pas prête pour un tour du monde avec lui et seuls !

– Attendez. Je ne comprends pas. Si vous parlez des actuelles vacances d’été, j’imagine que ce ne serait qu’une initiation, une formation encadrée, et avec un équipage au complet. Et vous pensez déjà au « tour du monde » et « en solitaire » ?!

Elle se fait toute petite de s’y reconnaître si bien. Et je tire alors joyeusement sur son nœud marin, et si « père-vers » par moments…

– Ce que j’en comprends c’est que, pour vous, choisir des vacances ou changer d’employeur prend les mêmes allures d’enrôlement auprès du roi ou rien ! Et si vous commenciez déjà par ce simple stage de voile ? Et si vous faisiez un tour de place professionnelle ?

– Ce que j’y comprends moi c’est qu’il y a pas de petit chantier pour moi ! Que des grands travaux insurmontables en une fois !

– Et lorsque vous étiez plus jeune tout était dans la démesure de la part de vos parents : vos devoirs d’école, en faire plus pour performer, vos activités extra scolaires teintées de compétition, votre taille et votre poids, d’enfant voulu si grand !!

Voici un endroit où père et mère se retrouvent face à elle à l’unisson. Et elle si seule. Et elle a 100%

– Vous voyez : venir ici, dans ce petit chantier de vous qu’est la séance, une petite heure par semaine, cela vous honore d’effort après effort, et de liens à taille humaine, avec moi et vos fantômes un par un.

Elle semble étonnée et fière d’elle, je crois. Et de suite, avant qu’elle ne minore ou démesure sa part, je la double encore un instant :

– C’est parce que je suis là vous allez me dire. Mais ce sera toujours cela. Vous ne serez pas seule, pas si seule que lorsque vous étiez enfant face aux colosses parents. Là-bas, sur le voilier, Valentin y sera. Et plus loin, un nouvel employeur, aussi petit que lui, aussi petit que moi, qui saura partager d’autres petits chantiers de vous et de lui à la fois. De vous, petits chantiers deviendront grands :

Vous épanouir dans votre métier, être heureuse dans votre couple et enfanter la vie, quels d’autres grands chantiers voyez-vous à la hauteur de ceux-ci ? Sûrement pas ceux de votre chef actuel que vous vous appropriez aujourd’hui. La séance est fini. Je vous retrouve en septembre. À 100%