De l’amour et de la haine dont se tisse l’étoffe de l’éros

Olivier Bouvet de la Maisonneuve et son travail sur Mélanie Klein En Seminaire Psychanalytique de Paris m’aide ainsi à parfaire les soubassements de mes positions sur l’éros en entreprise, une autre grande matrice dont le sujet peut éclore vivant.

Aux Séminaires Psychanalytiques de Paris, avril 2018

Mélanie Klein rejoint la deuxième topique de Freud qui fait état de trois instances : l’instance pulsionnelle du ça, l’instance sociale du surmoi et le moi comme personnalité propre. Cette topique s’accompagne de deux grands principes organisateurs de la vie humaine, des seuls deux instincts que nous avons tous pour valise humanitaire : l’éros et le Thanathos, la libido et le morbide. La connaissance de la mort est à l’origine de ces deux dynamiques entrelacées, de plaisir et de réalité.

L’adoption de ce référentiel est particulièrement exprimée dans l’ouvrage L’amour et la haine ci-écrit avec Joan Rivière et publié en 1937. En accord avec son désir de ne jamais rien affirmer qui ne soit fondé sur sa pratique clinique, au plus près de chaque cas rencontré, Mélanie Klein laisse volontairement de côté l’arrière plan théorique, biologique et philosophique, pour se centrer sur les questions du développement, harmonieux ou pathologique. Ce développement psychique est la clé du développement affectif et sexuel, cognitif et comportemental, relationnel et social, de la pleine expression de la singularité individuelle tout en étant « d’assez bonne compagnie ».

Klein s’aligne sur la position de Freud : le stade originel est « sans relation d’objet ». La pulsion de vie et la pulsion de mort sont intriquées dans une forme de masochisme primaire ce qui donne lieu au tout premier conflit psychique auquel l’espèce humaine a affaire : le narcissisme primaire, un tout premier doute sur la valeur d’existence même. Ce premier regard sur soi défléchit vers l’extérieur une part de la pulsion de mort qui devient ainsi sadique, agressive, tandis que l’autre part qui demeure à l’intérieur conserve son orientation masochique.

Au commencement était la haine

L’agressivité dérive ainsi de la pulsion de mort mis elle est la première expression de la libido, du désir. La libido suit ainsi toujours les voies que la pulsion de mort a frayées.

Klein n’utilisera plus le terme de sadisme que comme référence théorique du pendant du masochisme primitif. Elle lui préférera celui de haine qui incarne mieux la dualité pulsionnelle dans l’expérience clinique, dans la recherche d’un développement.

La haine constitue le fonctionnement psychique de base, une première expression désirante qui se confond avec la sexualité infantile avec son lot d’érotisations partielles, orale, anale et scopique. L’objet partiel est le sein et son existence même organise tout le désir du jeune enfant : celui de son nourrissage mais aussi de son plaisir ou de ses privations.

Selon Freud, dans Pulsions et destin des pulsions, 1915, que Klein cite dans la Psychanalyse de l’enfant, « la haine est plus ancienne que l’amour ». L’amour reconnaît le sujet entier et ne lui impose pas la satisfaction des corps.

Cette première expérience vitale recevra l’appellation d’une position kleinienne qui persiste de nos jours : la position squizo-paranoïde. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’apparaît la position dépressive que non déprimée : celle de la culpabilité dont on se protège par le clivage car ce n’est qu’en sortie d’enfance, avec la frustration œdipienne enfin posée qu’il sera possible de se protéger de son désir par le « refoulement » vers l’inconscient pur et simple de la pulsion interne.

« Il est, à mon avis, très important pour l’avenir de l’enfant qu’il puisse faire le passage des craintes précoces de persécution et d’une relation d’objet fantasmatique à une relation avec sa mère comme personne entière et être aimant. Néanmoins, quand l’enfant y parvient, surgissent des sentiments de culpabilité liés à ses impulsions destructrices dont il craint alors qu’elles ne soient un danger pour l’être aimé. »

Mélanie Klein, Le sévrage, 1936

Et l’amour fût

La mère se dégage progressivement de son statut d’objet sein en devenant une mère aimante. L’élaboration fantasmatique qu’elle suscite, qui est de l’ordre de l’amour, permet à l’enfant de se dégager à son tour de la pure satisfaction materielle de ses besoins voire de ses plaisirs.

L’amour et la haine sont les deux états affectifs premiers, tous deux issus de la pulsion, mais il ne correspondent pas à un afrontement direct entre l’eros et la pulsion de mort.

Si la réparation aimante est largement fantasmatique, intrapsychique, la haine est vécue par le corps, sous forme d’insatisfaction, et immédiatement projetée : elle est attribuée au sein de la mère dans sa double forme d’objet interne et externe. Elle devient un imago pour reprendre ce terme kleinien qui devient le support de toute identification.

C’est par le clivage que l’enfant effectue la première opération psychique, à la fois de défense et de création d’une formation réactionnelle. Le clivage est le précurseur du refoulement et de la sublimation qui s’ensuit. Le clivage permet le déplacement de la haine en tendresse. Elle y perd son but destructeur tout en gardant son substrat corporel pour le mettre à la disposition de l’amour. Le vocabulaire et les gestes trahissent son origine violente et sexuelle. Le baiser est une esquisse de dévoration et les mots d’amour se nourrissent d’une forte ambiguïté. Trop d’amour tue.

Le sursaut de l’éros

La position dépressive est faite d’oscillations entre un pôle traumatique où dominent la douleur, l’angoisse et la culpabilité liées à la perte de la mère objet partiel, facilement halluciné, puisqu’elle devient objet complet comme le sera aussi le sujet, et un pôle dépressif dont l’action s’articule aussi en trois temps : la représentation détachée par le clivage est rejetée dans l’inconscient par le déni qui atténue ainsi la réalité psychique angoissante.

Il ne restera que quelques traces d’une émotion invivable vite submergées par la toute-puissance de la pensée. D’autres traces se situent du côté de la plus belle émotion. Le psychisme va vite les mettre à l’abri de ses propres attaques sadiques, irrépressibles au plus précoce, en faisant un prototype dégagé de la réalité : l’idéal. L’amour est de cet imaginaire sensé. L’amour devient l’intégrateur entre la réalité psychique et la réalité confrontante.

Mais aussi quelques restes d’une petite part langagière, les bribes d’un récit, qui, en s’articulant à d’autres restes permet la symbolisation, la sublimation dans le modèle cognitif. Ce domaine symbolique qui fait face à l’imaginaire est organisé par la haine et opéré par le clivage. Ni l’un ni l’autre ne sont destructeurs, bien au contraire : ils nous évitent la toute puissance, ils sont à l’origine de la dynamique désirante, ils permettent le lien et la création.

 

Olivier Bouvet de la Maisonneuve et son travail sur Mélanie Klein dont je me suis inspirée pour écrire ce billet m’aident ainsi à parfaire les soubassements de mes positions sur l’éros en entreprise, une autre grande matrice dont le sujet peut éclore avec rage et tendresse tout autant. Et en société également.

A chaud en vidéo :

Les destins de la haine

En clôture du thème posé de la haine au féminin lors de la Conférence du 19 novembre 2016 de l’Universite de Paris Diderot

Le destin de la haine

Tout ce qui va de la juste colère au meurtre du frère

Et vice-versa ?
Claire Gillie
Psychanalyste Chercheur

 

Il est un impératif de vengeance dans les lois divines du mythe.
S’y succèdent des scènes de meurtre et de vengeance. Ces scènes constituent la chaîne des signifiants indépendante du récit.

Comment la haine vengeresse entraîne le processus de la colère au passage à l’acte ?

De la saine colère à la colère pure.

Dans une déliaison pulsion de vie pulsion de mort.

Les déesses vengeresses endosseraient les surmoi.

Reprenons le mythe freudien de la construction du fantasme : « on bat un enfant », ou dans une traduction fidèle, on regarde un enfant se faire battre.
Cette scène met en relief la haine de la sœur envers le frère.
Des enfants morts dans les rêves des analysantes font référence à des frères morts.

Il est un élan vengeur entre les dieux primordiaux, entre dieux et demi dieux, puis les dieux et les hommes, qui finit par se porter sur les enfants, éclaboussures de sang avalées jusqu au bout dans la présentation d’Elisabeth au sujet des rites Cingalais.

De l’excitation de la colère jusqu’à l’acte meurtrier, quel chemin ? Quel destin !

La colère c’est une vive émotion se traduisant dans le physique et le psychique ; elle ouvre dans la violence sa part grandiose !

Juste, sainte colère. Manifestation violente de la justice divine.

Le devenir de l’excitation est abandonné au profit de la justice, l’éthique, la morale…

Et si c’est la vengeance, la justification est d’autant plus grande, acte de l’offensé envers l’offenseur !

L’agression comme mouvement allant percuter l’autre apparaît.

Dans la disposition à la névrose obsessionnelle, ceci explique la relation au monde extérieur étranger et fournisseur d’excitations selon Freud. Pourtant elle ne s’assouvit pas. Elle ne s’assoupit jamais. Elle cherche une nouvelle victime, elle passe de génération en génération.

L’acte s’inscrit et sinistre le lien social. Va jusqu à détruire son objet même et s’en détache.

Dans la post histoire du meurtre on trouve la recherche en loi, à rendre justice ou blanchir l’acte meurtrier refoulé.

Dans la haine pure, il n y a pas le temps de se construire un processus. C’est le cas de Moïse et de la lèpre sur le visage de sa sœur Myriam aussitôt qu’elle doute de la relation de son frère à Dieu.

Quand il n’y a pas de père qui tienne, la présence terrifiante de la mère est un surmoi féroce, impératif, oui, incomprise.

Le surmoi a un rapport avec la loi alors qu’il est lui même une loi insensée qui tend à la méconnaissance de la loi !

Impératif qui ne se discute pas.

Dispense de la culpabilité.

Dans le mythe la violence est prescrite et ne connaît pas le refoulement.

Le parricide (fratricide) freudien est de cet ordre : dans la bible l’épisode de Cain et Abel condamne la descendance à l’exode et à l’errance.

Dans le mythe antique les Erigny convoquent l’infanticide par le démantèlement et la dissolution.

Leur destinée est de venger l’homme assassiné.

Erinae : pourchasser

Les Eumenides sont les Erignyes mêmes, dans leur versant de bienveillance , de mener l’action à bien. Dans le Chœur Grec il est terreur de les voir et d’entendre leur nom, mais lorsqu’il surgit il fait loi. Elles instituent la loi.

Une loi du talion qui bien comprise rend haine pour haine, meurtre pour meurtre, « œil selon œil, dent selon dent ». Ceci est la juste traduction. Le poids, la mesure est à la hauteur de l’affront. Pas du même. De la réparation. Du rétablissement de la justice.

La loi du talion autorise une voix vengeresse à s’élever dans l’individu.

Surgissement de l’inconscient au centre de la psyché humaine.
Conrad Stein, dans « Les Erignyes d’une mère » s’intéresse aux souffrances déchaînées sur Oedipe – ce qui survit à la mère.

Il est un choix impossible dans le réel lacancien, entre les erigni du père et les erigni de la mère.

Discorde et amitié.

Comment cela cesse ?

Par le destin de la pulsion.

Les Erignyes doivent s’exprimer pour faire justice. Faire chuter la jouissance effrénée par la parole, mais leur haleine et leur salive même est du poison.

Les Trois temps de la vengeance comme les trois temps de la séance chers à Lacan :

1) Le destin, la prédiction invoquée.

2) Le temps de com-prendre, prendre-avec, tous les éléments, prendre les enfants, du père et de la mère alors.

3 ) Le temps de l’instauration de la loi, la parole selon la parole, le temps pour conclure.
« On bat un enfant » prenant le frère comme objet de la haine, produit le ciment du lien et de la discorde ; projette sur les murs l’interdit œdipien.

« On abat un enfant, on tue un enfant » reprend Serge Leclaire

Dans ce « bat » Il y a en effet le coup meurtrier dans la version originale allemande de Freud.

« On » représente le père.

« L’enfant » est passivé, battu par le père.

C’est un corps à corps dont l’enfant qui regarde est privé, une rencontre sexuelle.

Dans le déclin du complexe d’Œdipe, la fille aînée doit au moins une fois rencontrer le châtiment du père pour retrouver sa place.

Ou, si le meurtre s’accomplit c’est la sœur rivale qui est « choisie ».

Le cas de la mort subite est une clinique de ce fantasme. La mort du nourrisson provoque dans la famille un déchaînement fantasmatique, puisqu’aucune explication de santé ou de savoir faire ne s’y oppose : la mère est suspectée d’infanticide, la sœur de fratricide.

Chacun revoie ses gestes, chacun passe en revue les possibles coupables. L’idée d’infanticide excite la haine. Et la haine est contagieuse, épidémique, dans l’espace et dans le temps, familiale, clanique.

Là où était la haine, puisse la justice advenir, et retraduire tout le savoir culturel dans le savoir de l’inconscient. Le mythe partagé est un mi-dire, expression et déformation du savoir humain.

Les Erignyes déclenchent, expriment, c’est leur force !
Elles renvoient à un droit originel avant la symbolique.
À une poussée vers le haut des choses qui sont pulsionnelles.

La femme pourrait-elle développer une politique de la haine ? Il faudrait pouvoir dire, et bien dire… Comme les Erignyes qui empoisonnent, sans la mise à mort. Lorsqu’il n’est plus possible de dire.

Dire encore. Femme en corps.

Illustration Sorolla

Entre le fraternel et le fratricide dans les groupes humains

Toujours dans le cadre de la Conférence de l’Universite de Paris Diderot

La haine au féminin dans la civilisation : de l’alliance fraternelle au désir fratricide

Par Elisabeth Kaluaratchige 

Spécialiste des nouvelles tribus périurbaines et des adolescentes en particulier

Nous sommes tous des frères et des sœurs descendants d’un père ancestral.

Le système occidental réduit la relation de parenté au foyer ce qui avait été dénoncé par Lacan lui-même. L’Oedipe a une autre lecture dans cette ouverture là. Et la lecture totémique du départ de la Civilisation donne l’ampleur de la donne féminine.

D’après « Totem et Tabou »

Freud

Les frères privés de femmes par le père primitif tuent ce père sauvage et font alliance fraternelle, le début du collectif, de la société. Pour éviter les problèmes entre eux, ils renoncent ensuite aux femmes dans le cadre de cette même alliance, constitutive du lien social au sens large !

En effet, les femmes doivent alors quitter le clan d’origine pour aller vers un autre groupe. Leur groupe originel accueille des femmes issues des autres groupes à son tour. Dans cette entente globale – qui persiste dans les sociétés primitives et qui met en exergue notre village interplanétaire mais aussi les guerres devenues mondiales, les migrations par la réussite ou la misère -, la femme est l’objet primordial de la circulation, objet d’échange et de désir.

La femme est la vérité de l’anthropos. La femme est la haine qui permet l’amour. La haine est originelle, et l’amour un destin possible seulement. La mort, le destin naturel, nous voyons au fil de ces interventions.

Les femmes qui se plaignent d’injustice se réclament ainsi de l’injustice du frère, de son incapacité à maintenir l’alliance. Chacune de ces femmes qui prend pour mari un frère d’une autre ethnie, revient dans sa déception au père imaginaire, celui qui l’a comblée originellement. Elle cultive l’image d’un idéal d’amour ou culturel. L’image du père en tant que non châtré est une pure image. Un animal. Un Totem.

C’est la phylogenèse.

Dans l’ontogenèse, la source c’est la mère et en amont le père s’efface. Le mari ne serait que ce frère qui déçoit la femme.

De là les trois aspects de l’amour fratricide, entre humains, et la femme à l’origine de ce désir fratricide

La relation au père
La relation aux frères
La relation aux frères ennemis

Prenons la société primitive Cingalaise, contemporaine.

Le mythe de Kwennie y fait état d’une femme dotée de trois seins et de pouvoirs naturels. Dès qu’elle tombe amoureuse, elle perd son troisième sein, le phallus et son pouvoir. Elle trahit ses frères et va vers l’amant-frère d’un autre clan. Ce prince va abandonner Kwennie, malgré sa promesse d’amour. Il l’abandonne avec leurs deux enfants. Elle se tue et prend la forme d’une épée qui s’attaque aux mères des autres enfants de son mari. Elle les rend stériles, supprime toute descendance. Par le sacrifice du sanglier, la descendance est rétablie par les rois. La moindre goutte de sang est recueillie pour la vie.

Ceci révèle une clinique de la marâtre. Et une clinique de l’adolescente. Vierges toutes les deux.

Développé :

D’abord, tout mythe est un mi-dire selon Lacan. Il ne peut pas tout dire mais il dit bien la vérité.

Le prince renonce à exogamie et à la monogamie promises par l’alliance. Il reprend ses sœurs.
La femme et la mère outragée attaque les nouveaux enfants, et pas les siens ! Le père ancestral est préservé.

Dans notre civilisation occidentale cela correspond au Mythe antique de Era mariée à son frère Zeus. Elle va détruire les autres enfants de son frère et mari.

Les femmes sont condamnées par le mari ou la société (allaitement, garde d’enfants) après la survenue de l’enfant. La sexualité est faite à parts égales de courants tendres et sensuels. En soutenant les courants tendres la culture prive la femme de son épanouissement amoureux. Les enfants sont le fruit de cet amour entier. Ils sont préservés.

Ce sont les nouveaux enfants, ceux du courant sexuel confisqué, qui sont visés.

La femme vengeresse annule à son tour le temps de l’histoire de son mari, qui lui échappe, elle revient au père imaginaire.
Le terme marâtre vient de matrastra : presque mère.
C’est la femme du père, pas tant la mère, la fille de père dans le cas de la vierge, qui ne respecte pas les liens familiaux du mari qui est un frère.

En résistant aux exigences des frères, les femmes restent en lien au père.
Ceci explique par exemple les passages à l’acte des adolescentes qui se déflorent.
Pourquoi devenir l’objet des frères ?

La femme refuse le mari de l’alliance fraternelle, incertaine, et reste incestueusement soudée, au père qui lui assure un idéal.

Ce n’est que par la sublimation qu’elle peut jouir du père imaginaire.

La femme n’est pas capable de sublimation, dit Freud. Oui, en effet, pas celle de la culture, mais une forme de pureté de corps, d’idéal spiritualiste. C’est aussi un reste de rancune contre les frères qui ont tué le père.

Enfin, il y a la lutte contre les frères ennemis où qu ils soient. C’est le cas des adolescentes de banlieue qui ne voulant pas être « échangées », transgressent les lois de leur propre territoire. La mère est perçue comme étant complice du père et de l’alliance fraternelle. elles sont dans la culture originelle mais dans le destruction de mort qu’est le désir pur maternel, le giron, le repos, la haine originelle, la mort, c’est la perte du désir de vivre sa vie dans la culture, ce n’est pas le désir du père, mais du pire. Mettre fin à l’alliance sociale signifie mettre fin au lien, à la sexualité et à la transmission. A la vie vivante.

Ce sont des Antigones : je veux la mort, ma mort.

En se mettant à la place du mort, destin inexorable de la haine sans d’autres options – Philias, Eros -, elles sauvent. Peut-être, si elles font symbole. 

Le font-elles dans notre monde contemporain où les héros sont dans des toiles et dans les ondes en l’air, et pas tellement dans les ornières de la réalité la plus terre à terre ?

Comme Antigone, elles font symbole de leur corps que nous foulons… Inexorablement.

Illustration Sorolla au Prado

Les sources inconscientes de la haine

D’après la Conférence d’ouverture de La Haine au féminin, Université de Paris Diderot

que j’ai introduit préalablement, ICI

 
Les sources inconscientes de la haine
Paul-Laurent Assoun
Le 19 novembre 2016

 

1. Définition de la haine

Qu’est-ce que c’est que la haine dans le langage courant, dans le dictionnaire, dans la linguistique que nous partageons ?

La haine est un sentiment (affect, passion) de profonde antipathie à l’égard de quelqu’un, tendant parfois à souhaiter l’abattement ou la mort de quelqu’un.

L’existence même de ce sentiment gène. Et en même temps, la haine est inspirante. Inspirer de la haine c’est imposer son existence, sa différence, à l’autre.

La phobie est une attraction irrésistible.
L’éprouvé de la violence est POUR une personne, l’aversion va VERS une chose.

La haine se définit aussi pourtant comme étant le contraire de l’amour qui est fait dans sa propre définition de sympathie, d’attirance, de bienveillance. Ô combien on est détruit par le bien qu’on nous veut… Cela ne semble pas si contraire au fond des choses.

C’est la psychanalyse qui permet de donner à chacune de ces passions sa place. Et à leurs rapports, la part du morbide et du vivant.

Freud, dans « La psychologie des masses », pointe comment « presque toute relation de sentiment intime, quelle qu’en soit la durée, laisse un sédiment de sentiment de rejet « .

Dans les « Trois essais de la théorie de sexualité », il affirme qu’il y a dans le Masculin de l’agressivité, oui, mais aussi dans la virilité, le corps est déterminant, sa sensualité.

Les Fonctions psychiques du masculin féminin se répandent dans toute son oeuvre et depuis, dans la clinique psychanalytique :

Actif-passif / phallique-castré

Le féminin se situe à priori du côté du paisible, alors que « faire naître » porte en soi, caché peut-être, comme un projet, le tuer.

La femme serait naturellement disposée à aimer, il y a une réelle spontanéité dans le rapport à l’amour de la femme du fait même d’être mère, mais elle est aussi dans la terreur. La terreur est structurelle de sa condition. Le destin de la féminité dans la culture est alors la haine, et dans la haine la femme est implacable, autant que dans l’amour.

La femme vient de, et, passe à, la haine car elle a été maltraitée, selon Freud.

Alors, comment conjuguer la haine au féminin par delà le crime ? Sans le crime qui la concrétise. La haine inconsciente de la femme.

 

2. La haine au féminin

De l’hystérique à l’érotique, le Voyage se révèle dans la phatologie. Là où ça touche le fond. Les « fous » nous donne à voir notre reflet le plus sombre.
L’érotomanie est le délire d’amour.
Le sujet est convaincu qu’il est aimé.
Elle ne lâche pas « le morceau »‘ lui il ignore qu’il aime tout simplement. Elle l’accepte, puis, après la période de grâce initiale, de don, elle lui reproche, violemment, la non reconnaissance du sentiment qu’elle lui a révélée.

Cette haine se nourrit et se développe sur un terreau d’amour.

D’un homme indifférent, de par nature presque pourrait-on dire, la femme fait un amoureux. La femme, amoureuse par nature, rend l’homme amoureux, qui ne le serait pas par nature.

Un des symptômes de la paranoïa avérée, de l’homme comme de la femme, du masculin en eux, est de s’éprendre d’une femme pour refouler qu’il ou elle veut un homme, qu’il ou elle veut rendre l’homme amoureux. C’est sa la folie de la haine et d’aimer.

Entre les hommes et les femmes, il y a l’Eros. Il y a cette co-construction, patiente, impossible. La guerre des sexes relève du pouvoir et est en cela un déni de l’Eros. Elle abat la relation.

L’Eros se termine par la haine, qui est à son tour recommencement.

« Et si je t aime prends garde à toi »
C’est cela l’amour. C’est cela Carmen, de Bizet

Alors, pourquoi la haine comme solution inconsciente ?

À quoi cela lui sert à une femme la haine ? Le harassement dont elle fait preuve ?

Procédons à un Portrait métapsychologique de la haine, pour arriver au féminin, dont elle part !
3. Approche psychanalytique de la haine

Freud ne s’installe pas dans le dualisme amour – haine.

La psychanalyse distingue les Pulsions du moi, narcissiques, et des pulsions sexuelles, objectales. C’est dans le développement psychique du sujet. D’autre part, elle reconnaît à tous les stades de ce développement des pulsions de vie et de mort.

La haine c’est le corrélât naturel de La Défense du moi. Vital.

Dommage, grand dommage, pour ceux dont la haine ne se forme pas.

Elle va quelque part cette haine du moi.

Dans sa forme première, elle a un effet dépressif.

Cette haine se colore d’érotisme et trouve son objet.

La haine de forme 2, c’est l affect qui montre le chemin aux pulsions de mort. L’indicateur.

Dans cette forme de haine l’affect montre la désignation de l’objet à détruire.

C’est le coup de foudre de la haine.

C’est rationnel, ce n’est pas d’instinct. C’est un choix.

La haine comme pulsion du moi est différente de celle qui désigne l’objet à exterminer. Qui ne se réinvestit pas dans le moi pour un idéal à la place d’un passage à l’acte.

La haine est efficace. Elle conçoit LA solution finale. Soulage le sujet, allège le poids de la pulsion de mort.

Dans le sujet sain cela donne l’ambivalence. Nos amours sont pétris de haine.

Il y a deux formes de haine aussi chez Lacan :

La haine jalouse et celle de l’être.

Lacan cite Saint Augustin qui pointe l’envie du frère de lait, pâle de jalousie, il regarde l’objet, mais pas tant l’objet que la jouissance perdue !

Il se met en mesure de priver l autre car il le prive, même s’il ne lui enlève plus rien. C’est la jouissance perdue qui est retrouvée.
Dans l’amour la tension est de s’enrichir l’un l’autre y compris et surtout dans le manque.

La haine de l’être passe ainsi par l’insupportable de l’existence de l’autre.

La haine, issue du narcissisme et de l’érotisme, vitaux, passe ainsi du côté de la mort.

Tout ce qui dérange l’enfant, pas encore doté de refoulement, il le met en dehors. Il le projette sur l’autre. Il ne se l’attribue pas. Il attaque le dehors pour répondre à ses propres attaques du dedans. C’est la pure haine.

Si c’est un homme de Primo Levy revient sur ce sentiment d’annihilation, de ne pas être regardé, ignoré du bourreau qui n’accorde qu’un statut de rejet, le sien, sans égard à l’apport humain de l’autre, face à soi, différent.

La conclusion en ce qui concerne la femme d’après cette première partie métapsychologique, anthropologique, de la haine serait la suivante :

L’amour et la haine ne procèdent pas du clivage d’un objet qui leur serait commun mais ils sont d’origine diverse.

– La haine vient du moi et peut se mettre au service de la pulsion de mort.

– L’amour vient de l’objet seul.

La source de l’amour et de la haine serait bien la mère seule.

 

4. Approche psychanalytique de la haine chez la femme

La mère est particulièrement source de haine dans le cas de la fille. Elle est l’objet de sa passion première, qu’elle doit immanquablement détester, pour s’en dégager effectivement. C’est le rôle de la haine. Sa fonction.

Sur la sexualité féminine, 1931, Freud décrit ce tournant. Ce « ravage » selon Lacan.

La haine chez la femme va être d’autant plus violente qu’elle va devoir liquider l’amour pour sa mère en la détestant radicalement. A la hauteur de son amour pour une femme, pour elle même.

La liaison maternelle débouche dans la haine.

La haine qui ne fait plus du bien pour faire du mal et se détourner de l’objet.

L’amour ancien va continuer à alimenter la haine, pour garder cette distance.

La femme, la figure de la passivité, de l’accueil, de la disponibilité, ne peut jamais être passive en effet !

L’homme hérite du père lorsqu’il s’éloigne de la mère. Il ne fait que s’éloigner, il ne fait pas ce travail de séparation que fait la femme.

Le travail psychique de la femme est le plus intense. Ce détournement est un travail pérenne.

Lui en vouloir ne suffit pas car elle l’aime tellement ! C’est le mot de Lacan cette fois ci construit de toutes pièces, de l’hainamouration.

La femme veut agir à l’égard de l’homme la figure de la mère. Naturellement. Culturellement.

Elle met en acte sa mère contre son mari. C’est ainsi qu’elle l’aime. C’est ainsi que l’homme l’accueille aussi. Il a hérité du père, il hérite de la mère.

La relation maritale est une revanche de la femme cherchant la destruction de l’homme pour parvenir à détruire en soi la mère.

Toute la vie passionnelle de la femme vient de cet amour rationnel.
La haine en est la forme paradoxale.

Ce serait le destin de la haine première. Mais il y a une post histoire : le lien aux frères et sœurs.
Il s’agit ici d’une haine qui passe par le spéculaire. Vol des uns aux autres. Don aussi peut-etre.

C’est sans compter sur l’adolescence, où un autre foyer de la haine s’allume pour la femme qui le devient : la perte de la virginité.

« Le tabou de la virginité » est dans l’œuvre de Freud depuis 1918. Il fait état de L’agression défloratrice. Il y a un vécu inconscient de la perte du penis dans la vierge. L’homme doit lui enlever quelque chose.

L’acteur de cette haine n’est pas le moi de la femme en ce moment d’Extreme passivation où le sang, la castration, revient dans le réel et fait tache.

C’est la perte d’un presque rien, même pas un organe mais une membrane. Freud, connaisseur de l’anatomie féminine dans sa position de médecin, utilise toutefois le terme d’organe. Car c’est bien à la perte d’un organe psychique, d’un attribut phallique que la femme consent. Et sa pulsion sexuelle se projette sur l’objet qu’est l’homme.

L’homme s’attire l’hostilité de la femme.

Un fond de haine qui n’est pas tant due à la défloraison, souhaitée, souvent recherchée, mais à la constitution de l’homme comme déflorateur avec une diminution de la valeur sexuelle, une blessure ou vexation narcissique, et par là narcissisation possible, ou destruction encore une fois. C’est la narcissisation possible par la perte.

Il y a bien eu Séparation d’un placenta des qu’on naît.

La dépression anatomique devient psychique pour naître à la pensée.

La défloraison s’accompagne d’Angoisse de castration, de passivation. La rétraction narcissique, se retirer de la transaction, c’est une haine infantile. L’impuissance donne la hargne. Ne pas se retirer, se réclamer de la perte c’est une haine « efficace », qui exprime la rage.

C’est aussi ce qui bloque toujours la fin de l’analyse : la perte.

La haine chez la femme est ainsi le produit d’une conjonction inconsciente :

La mère est un ravage pour la fille. L’homme aussi. La femme va de ravage en ravage. C’est le fantasme de la fille. Elle puise sa capacité de haïr du fantasme de ravage.

Une femme c’est un déçu de l’amour.

La Détonation se fait à partir de la perte de l’illusion, la Décompensation de l’illusion.

Dans « Malaise dans la culture », Freud aborde comment plus tard les femmes entrent en opposition avec les voies de culture et jouent un rôle retardateur du développement alors qu’elles ont elles-mêmes posé les fondements de la culture en présentant l’enfant au dehors. C’est le chemin du besoin à l’amour.

Sans les femmes, il n’y aurait pas de culture mais elles mêmes dans la culture se constituent du côté de la pulsion de mort et font de l’amour et de la mort de l’homme, un art.

Il y a du mortifère dans l’usage de l’enfant. L’enfant est un gain de jouissance de la femme.

( – Je n’ ai fait de moi même que l’enfant… – Disait récemment une patiente chez moi, Eva)
 » Détruire, dit-elle, un impératif.  »
Marguerite Duras

5. Conclusion

A la question de la femme qui avant tout s’adresse à la femme elle-même et la confond, et l’éclaire !

 » Pourquoi tant de haine ?  »

La réponse est une vie entière !

Pour la femme il s’agirait de détruire, oui, sans plus d’atermoiement détruire, et d’en faire une loi !

C’est la figure d’Antigone et sa symbolique qui affirme la vérité, et amène la mort, qui amène la vie vivante.

Il s’agirait de remettre en place en psychanalyse cette dialectique. De permettre au sujet de refonder ses affects.

Comme  » là où était le ça, le sujet doit advenir  » : Là ou était la haine, la femme, l’homme, humanisés, peuvent advenir…

L’entreprise de la haine

Ces notes – celles-ci ici même, et les notes de blog qui suivront -, sont issues de la conférence du 19 novembre 2016 à l’Université de Paris Diderot organisée par l’UFR Corps, pratiques sociales et anthropologie psychanalytique.

J’aime ainsi poursuivre ma recherche-action, accorder mon instrument, l’inconscient, et préparer mon prochain ouvrage, avec André de Châteauvieux en duo.

Après « l’art du lien » (à deux bouts), édité par Kawa en 2014, « la psychologie du collaboratif », à paraître en 2017 chez l’Harmattan, viendra la clinique de l’entreprise telle que ce corps social se montre au plus humain : un labyrinthe de passions. En pâtir ou en jouir ? Une troisième voie est possible. Nous la cherchons et l’agissons au creux des tissages des inconscients.

Le présupposé de l’équipe d’enseignants, de doctorés et de doctorants, de l’UFR Corps, pratiques sociales et anthropologie psychanalytique est justement qu’il y a dans la pensée de la psychanalyse des éléments pour produire une théorie sociale. Et qu’il est possible et souhaitable de prendre en compte la culture dans la clinique psychanalytique.

Toute l’ambition Freudienne se joue sur le terrain social. Les œuvres de Freud qui en témoignent très directement sont : Totem et Tabou, La psychologie des foules et l’analyse du moi, L’avenir d’une illusion et Malaise dans la civilisation.

Le social forme le symptôme.
Le sujet névrosé est un symptôme du malaise dans la culture par delà le subjectif.

Le féminin est l’envers et l’épreuve de vérité de l’anthropos. Le moment de vérité du rapport sexuel, du lien social, des effets liants et déliants.

Pourquoi la haine ? Et cette haine au féminin, quelle est sa cause, sa forme et son sens ? Telle est alors une de leurs questions, initiée par Freud, d’un « que veulent-elles au juste ? » laissé en suspens. Laissant toute la liberté à celles et à ceux qui l’incarneront.

Ne pas y répondre. Poser « le problème » c’est avant tout honorer le vivant. C’est tout ce que j’aime en psychanalyse : l’exigence de la pensée, au plus ouverte, et la non résolution.

 » La Haine au Féminin : figures cliniques et anthropologiques. »

Tel est le sujet de la conférence 2016 de l’UFR. Et ceci est l’introduction formulée par Laurent-Paul Assoun

Le rapport entre l’homme, le masculin, et l’agressivité est évident.

Certaines formes de la haine des hommes renvoient au féminin. Il est important de différencier l’homme et la femme du masculin et féminin. Ceci est une prémisse. Pour les besoins de l’exposé la mention de la femme correspondra ici au féminin et le féminin sera celui de la femme et des hommes.

Le rapport du féminin à la haine est secret, à l’image du corps féminin.

La femme est la manifestation du « hors la loi ». Le crime au féminin est moins fréquent mais aussi plus naturel.

Qu’en est-il des fonctions inconscientes de la haine ? La haine est trans-genre. C’est le noeud de la question restée sans réponse pour Freud, et encore aujourd’hui : que veut la femme ?

Nous allons rentrer dans cette question par la porte de la haine, destructrice mais qui donne la mesure des passions humaines. Les destins sont divers et riches alors.

Nous nous intéressons au réel inconscient de la haine. La haine est un versant du réel humain. De l’étendue de notre psyché. Parés pour le civile, l’attraction de l’horreur reste manifeste.

Ce qui nous intéresse c’est cette haine dont une femme s’avère très directement capable et coupable. Son mythe, est aussi, d’après Lacan, un mi-dire : il ne dit pas toute la vérité mais ce qu’il en dit l’est bel et bien.

La haine a-t-elle un genre ?

Tout le genre humain !

La haine est tout autant humanisante et vivifiante, originelle, que la porte ouverte aux pulsions de mort. Nous y reviendrons.

Je m’y intéresse depuis le tout début de ma pratique, dans une intuition féroce. Mon premier groupe de supervision en garde quelques traces. Les actuels, avec André gagné à cette cause, à force, et à coeur – merci de ta confiance –  s’ébattent aux mieux,  se débattent au plus résistant, pour l’un d’entre eux éclate en vol – l’un parmi eux aura choisi la destruction.

Et c’est ainsi que nous réfléchissons et intervenons en Entreprise, foyer civile de la haine à raviver aux fondements :

  • mettre de côté les rapports de force superficiels et stériles,
  • aller aux braises de chacun, que nous partageons.

Et que cette porte-fenêtre de la haine sur la mort, devienne giratoire, plutôt que battants ; qu’elle ventile nos ardeurs, lève les cœurs et provoque l’étincelle de la création. A nouveau.

À suivre aux billets suivants

Illustration Sorolla à Paris actuellement au Prado de Madrid