Invoquer, un jour par an, ceux qui vous ont permis d’être debout

Vendredi 1er Novembre

Chère mémé, j’ai pas de chrysanthème, je suis même pas sur ta tombe. Je la vois, là-bas dans la petite commune de La Crau (Var), le cimetière est juste en face d’un Géant, y’a des promos tout le temps. Elle est couleur rouille ta tombe, il y a ton nom d’épouse Curnelle, et Simone ton prénom et les deux parenthèses qui ouvrent ta vie 1904 et la referment 1992, 88 ans c’est pas si mal. A la fin tu croyais que j’étais ton fils et ton fils tu pensais qu’il était le plombier et le plombier tu étais convaincue que c’était le Président. J’ai pas de chrysanthèmes, mais je vais un peu prier pour toi, à la diable, comme un mécréant qui interpelle le rien en lui disant donne-lui une seconde chance, sa vie a pas été un cadeau. Sauf moi. J’ai été son cadeau. Le petit Denis, elle en bavait. Si doué en rédaction, il écrit comme un livre. Je t’ai dédicacé mon premier livre Simone Leblanc, de ton nom de jeune fille. Mais pour moi tu n’as jamais été une jeune fille, mais cette vieille dame qui m’a élevé les six premières années de ma vie. J’ai pas de chrysanthèmes, mais chaque fois que je passe devant une église, dans tous les pays du monde, je vais te mettre un cierge. Pour Simone. Celle qui disait “c’est bien mon chéri” quand j’avais une bonne note. Je ne dirai pas repose en paix, mourir ce n’est pas la paix et je m’en branle des formules usuelles. Je dirai que je pense chaque jour à toi, ta fille m’a donné la vie, toi tu m’as donné l’espoir. Nous avons tous des Simone Curnelle nées Leblanc qui ont œuvré sur notre enfance, ou je nous les souhaite. On pense à elles aujourd’hui, Toussaint ou Halloween, on pense parce qu’on peut pas trinquer, se serrer fort, dire tu te souviens quand on était parti à Biarritz? Il faudrait que la Toussaint ou Halloween ce soit ça: un jour par an, invoquer ceux qui vous permis d’être debout. Et passer une bonne journée à bien manger sur une nappe blanche, devant le soleil et papoter de l’avenir.