Être (humain) au monde en 2019

Bienvenue à vous en 2019, l’année des apprenTISSAGES humains que je formule de mes vœux et que nous réalisons ensemble.

Oui, l’année 2019 sera celle des apprentissages au sens premier : apprendre à vivre, apprendre à aimer, et pour cela apprendre à apprendre, désapprendre les connaissances engrangées, faire connaissance avec soi et avec l’autre et le savoir inconscient se transmet. Le seul savoir qui, à notre insu, nous retient, qui, réalisé et échangé, nous libère.

La forme que cela prend dans ma proposition de valeur humaine est celle d’interventions dans la vie publique, toujours au moyen d’ouvrages et de conférences atypiques dans des cursus qui balisent, mais surtout celle que je co-construis avec vous en groupe vivant et continu les jeudi en before work d’éveil jour après jour.

La série de rencontres 2018 portait le nom d’érotips. Je voulais mettre l’éros, la libido, le vivant aux prémisses d’un mouvement, comme cela est dans la nature humaine. Au gré de mes propositions d’intervention dans le récent volet « Humanités » qui prend place dans les cursus jusqu’ici les plus techniques et gestionnaires – digital humanities, transformation humaine des administrations souveraines, etc. – j’ai adopté naturellement le joyeux jeu de mots ou mot d’esprit, le « witz » cher à l’inconscient freudien qui exprime un désir profond tout en légèreté, le condensé « Humanitips » pour mes capsules spatiales et temporelles. Et je développe ici un peu plus le sens et le non-sens pour beaucoup, l’image et le visage d’une proposition qui devient une invitation en ce moment même et sur votre écran face à vous.

L’être (humain) au monde

Une force vitale s’impose au monde à chaque naissance.
Cette force est impuissante. La néothénie ou prématurité flagrante du nourrisson puis de l’infans (sans parole) de notre espèce empêche à cette force d’assurer seule la vitalité. Le petit d’homme est dépendant d’un adulte tant en termes de nourrissage qu’en termes moteurs, pour agir et pour se sustenter.
Cette force n’est pas pour autant absente. Elle se déploie dans la vie psychique dès les premiers instants. Il est une vie pulsionnelle, qui « pulse » du corps vers la satisfaction de besoins : le nourrissage, oui, la chaleur, la sécurité. Il est aussi bien une perception de manque et de satisfaction que de déplaisir puis, de plaisir. C’est cela la vie psychique embryonnaire. Le nourrisson se pense, pense son état et peu à peu il sera amené à le rechercher indépendamment du besoin. Cela va même plus loin. Ses besoins purement narcissiques l’amènent à imaginer la satisfaction en son absence ou dans la temporalité qu’elle requiert. Une vie psychique se détache de la vie physique. Et cette vie psychique est libidinale, elle a sa source dans les organes sexuels – la bouche, le nez, les yeux, les oreilles, la peau, les sphincters – et elle recherche le plaisir.

D’une référence monolithique plaisir vs déplaisir à la philosophie émouvante de la vie, la mort, l’amour

Avec le développement, la conquête motrice et l’apprentissage du langage, une perception symbolique se superpose enfin à cette capacité imaginaire. Le jeune va contenir son élan vital sur le plan physique et diversifier ses intérêts et investissements intellectuels et affectifs. Une période dite œdipienne complète la période originelle narcissique. Cette période est toujours teintée de sexualité : la sexualité infantile. L’objet de satisfaction n’est plus chez l’enfant. L’enfant développe des relations d’objet. Initialement en proie à sa détresse intérieure qu’il a su labourer en parcelles, de satisfaction et d’insatisfaction, de plaisir et de déplaisir, et faire porter à l’extérieur les déconvenues les plus intenses (position schizo-paranoide), il accepte enfin de déprimer, de lâcher prise sur sa vie psychique et de se remettre à un autre que lui, de lui apporter le plaisir qu’il connaît en espérant être correspondu. C’est à cette correspondance sexuelle que le parent opposé son véto en soutenant au contraire le développement de l’enfant. De 2 à 5-6 ans l’enfant rentre en apprentissage. Son activité psychique reste fortement sexualisée. Il se pose en permanence l’énigme de sa conception et de la relation intime entre ses parents. Il se pose la question du désir de la mère et du désir du père dont il est exclu. Tout ceci le renseigne de sa mort en complément désormais inséparable de sa forte libido. La pulsion de vie est canalisée par la pulsion de mort. La pulsion de mort, la prise de risques est tempérée par la pulsion de vie.

Avec l’âge de raison, à la sortie du complexe d’Oedipe qui a longtemps figuré dans son esprit la possession d’un parent et le meurtre de l’autre, l’enfant rentre enfin dans une période de latence, d’accalmie libidinale, de créativité à l’œuvre et dans les relations humaines. De contribution et de collaboration.

Primi inter pares

Le jaillissement de la sexualité adulte dans la période pubertaire ranime le narcissisme et les affects violents envers les « objets » extérieurs. Les projections primitives reprennent « du service ». Mais cette fois ci plus que jamais il s’agit pour le jeune homme ou la jeune femme de se projeter dans des modèles pour obtenir des réponses modélisantes en effet. La projection laisse définitivement place à la capacité d’identification et d’empathie.

Les identifications précoces ont nonobstant toujours cours. La vie imaginaire de l’enfant, ses projections violentes et sexuelles, et les limites que lui ont imposées ses parents et autres figures de référence, les introjections que sont ses mêmes projections suscitées cette fois-ci de l’extérieur, forment le substrat inconscient de sa personnalité.

Ces identifications sont présentes au moyen de formes répétitives d’expression du corps et de l’esprit : des jugements et des addictions pour les plus évidentes.

Une bonne partie de la force vitale se consume alors dans des efforts pour structurer cette personnalité selon trois grandes tentatives de « solution » : la névrose qui est la structure de la normalité, la névrose narcissique ou état limite étant sa faiblesse, la psychose qui résout elle sa faiblesse narcissique par le retrait de la réalité et de l’altérité dans un délire personnel, et la perversion qui au contraire s’empare totalement de la contrainte extérieure pour se banaliser.

La contrainte nette, l’altérité radicale et les limites explicites s’avèrent être les nouveaux besoins à combler. Le déplaisir et la vie se donnent la main. Nous avons tous en nous des tendances dites « perverses », « délirantes » et « narcissiques » selon ce vocabulaire sauvage de la médecine de l’âme mais ne le prenez pas pour l’insulte qu’il devient dans l’acception vulgarisée. C’est ce cocktail qui anime l’élan vital qui se poursuit, qui permet l’apprentissage libre, la création et l’humanité sans la perfection qui la trahit. Un cocktail qui, bien dosé, est un pur délice à deux et en fête mondaine. Tchintchin… Mais d’abord il nous faut nous travailler. Il est heureux de le faire pour nous et pour justement travailler.

Être professionnel dans un monde humanisé

Un travail avec un tiers, dans le tiers lieu qu’est la scène analytique, l’institution psychiatrique ou des lieux de détention humanistes, permet de réduire progressivement ces efforts, d’acquérir de « humanitips », de les intégrer par la relation dans de nouvelles identifications.

Reconnaître les identifications précoces bien trop ancrées et invisibles à la conscience, les projections, les introjections et les incorporats ; approcher les fantasmes personnels sans s’y perdre, les scenarii récurrents dans des variantes inattendues ; assouplir les défenses maladroitement dressées face aux situations nouvelles et aux processus inconnus qui forment les nouvelles identifications, départager alors l’élan d’une identification grossière à un personnage davantage qu’à l’âme qui jaillit dans tout rapport et qui est partagée profondément dans l’identification la plus libre, celle que nous pratiquerons en groupe de pratiques apprenant.

Ce sont les contenus denses et à la fois naturellement présents, peu à peu, concrètement, sensiblement, respectueusement, lors des « Humanitips » en groupe vivant. Et si vous êtes un professionnel de l’humain, ce sera votre supervision la plus proche de votre être humain au monde professionnel. De votre être professionnel dans un monde humanisé.

Bienvenue à vous en 2019, l’année des apprenTISSAGES humains.

Illustration de couverture (C) François Mouren Provensal 2019