La soutenance d’accréditation au coaching clinique psychanalytique sur un cas d’accompagnement de l’innovation

– Conjuguez-moi le verbe « innover dans l’entreprise » a la troisième forme qu’est la psychanalyse.

C’est ce que cet autre accompagnateur, du premier type lui même attitré – le cognitivisme du consultant chevronné -, semble me demander :

– Et comment animez-vous très concrètement un groupe de cadres dirigeants, comme celui cité en référence de votre dossier de candidature, sur le thème de l’innovation ? La leur et celle qu’ils ont à promouvoir pour la pérennité et le développement de leur société. Comment faites vous – je ne puis pas le concevoir -, sans leur apporter de conseil éprouvé, sans outils de formation, sans la régression infantile des techniques créatives, ni même la méthodologie « dépassée », dites-vous, de la dynamique de groupe ? Par la « psychanalyse de groupes restreints »? Puisque c’est comme cela que vous définissez les seuls soubassements de votre pratique de coach…

Je suis en soutenance d’accréditation et cette question touche juste, elle touche au plus indicible de ce que ma pratique permet. Et le propre d’une soutenance est de savoir y apporter des réponses. Et dans ce cadre, face à des examinateurs, le silence peut être perçu comme une incapacité à raisonner, à produire, à coopérer.

Je ne peux pas questionner le jury sur ma présence à l’instant devant eux, qui les chamboule, les fait « innover ». Il en est, cela se voit, qui ne se hasardent pas a me rencontrer. De peur d’être psychanalysés malgré eux ? Cela n’existe pas. Mais l’obscurantisme des coaches à propos des origines de leur pratique, lorsque la psychanalyse migra d’Orient en Occident, et donna par réaction la systèmique, la gestalt, les TCC bien plus maîtrisables en apparence ! Je ne peux pas me permettre de leur faire élaborer leurs propres réponses aux questions qu’ils se posent et que mon existence même dans le paysage du métier fait surgir, jusqu’ici soigneusement refoulées.

Alors, je traverse le miroir ; comme si j’étais face à un groupe-analyste et que moi j’étais psychanalysant – eux sont supposés savoir et moi je me cherche dans les affects que cela suscite en moi -, j’évoque librement ce qui me vient. Comme je fais de toute façon avec un client qui n’a pas trouvé encore le plaisir de symboliser. Qui vient, avant d’être analysant, dans l’espoir d’être analysé. Qui demande ma tutelle pour bien pouvoir la combattre, la nier, la détourner, s’en emparer sans aucune responsabilité propre. Et ce faisant il agit ce qui le bouleverse. Et moi ensuite j’interprète. Et lui il accède enfin à sa place, et moi je reprends la mienne : simple témoin lucide de l’étranger que je découvre dès que je ne sais plus pour lui.

Alors, je suis face à eux, et je prends donc la parole, je tisse ensemble des pensées et leurs censures associées, qui libèrent encore davantage la pensée à les nommer ; j’avoue la venue des affects, et leur apaisement par la parole donnée ; et je risque l’aventure d’être coach-analyste avec eux, de mon propre cas, du cas qu’ils me font et moi à eux

image
– D’abord, je ne suis jamais seule, nous sommes toujours deux coach-analystes. Ensuite, les participants s’engagent sur un fil de séances. C’est dans l’absence des autres et de nous deux que chacun contactera ses propres manques, ou bien projettera des pertes, des vols, des véritables castrations de la part de l’un ou l’autre ou de nous tous, sur sa propre personne ou celle d’un tiers par lui choisi comme étant un objet partiel d’elle ou de lui.

Si chacun des participants revient – il en est toujours un ou deux qui font preuve d’une grande créativité pour s’y soustraire, et prennent ainsi leur leçon d’innover « au premier degré » -, pour ceux qui « malgré tout » reviennent, « poussés par la curiosité » disent-ils, suivant peut-être la pulsion infantile de regarder des scènes interdites, dont celle qui les aura enfantés, pour ceux qui reviennent alors, il devient de plus en plus juste de prendre et reprendre la parole, de séance en séance, sans aucune interruption de notre part, juste ponctuer peu à peu ce qui pour chacun d’eux se répète comme une identité brandie, et qui semble faire symptôme. C’est la forme toute personnelle qui préside à la constitution de leurs pensées, de leurs actes ou non-agir, et des non-sentiments souvent associés. Des sensations sans plus d’affect en apparence, inachevées. Qui se déversent dans la colère ou la bouderie de leurs journées d’écoliers…

Dans tout symptôme un désir inconscient se frotte à une défense, tout aussi inconsciente, qui se dresse à la hauteur de la puissance désirante, d’où ces actes, ces volontés, ces affects si présents et à la fois si confisqués : « – Par la boîte ! – clament-ils. – Cela vient des injonctions paradoxales de prises de risques et, à la fois, d’absolu respect des consignes historiques du métier, de la culture des hommes qui l’ont fait, et auxquelles viennent s’y ajouter désormais toutes celles du durable, de l’éthique, du social, et même de l’économique ! Nous qui étions conquérants, grassement financés par l’Etat et par les fortunes des riches et aventureux.

Leurs désirs ne sont pas tant que ça retenus dans une boîte, ils sont retenus dans leur propre psyché. Il est temps de l’explorer et la conquérir davantage qu’un marché :  » – Vous faites le choix d’une boîte, vous y faites carrière pour la plupart de vous longeve, pour d’autres c’est un passage assumé et vous revendre ailleurs… Vous faites le choix d’une boîte comme d’une matrice nouvelle. Comme d’une famille nucléaire qui se trouve avoir des oncles et des tantes partout dans le monde.
Comment avez vous, chacun de vous, quitté le ventre de la mère ? Comment vous êtes vous échappés par le jeu et la rêverie, puis par des choix de carrière osée, de votre famille aussi étendue soit-elle ? »  »

Et l’un évoque sa naissance à l’autre bout de la terre. Son goût des déplacements comme des renaissances certaines. Et l’autre ces inventions d’enfant, de trois bricoles dans sa chambre il en faisait un de ces premiers robots du transhumanisme qui nous hante. Et l’autre me glisse en aparté, femme haut responsable de la qualité :  » – moi, c’est enfermée dans les WC que j’échappais à la confusion familiale et je faisais mes devoirs sans ciller. Comme aujourd’hui, dans ma tour de verre et sur toutes ces filiales qui bruissent de leurs erreurs.  »

Alors, je ne sais pas comment font ils ensuite pour innover. Je ne sais pas comment avons-nous pu animer sur un thème imposé. Après des séances d’une telle liberté. Le goût qu’elles nous laissent, nous, à André et à moi à ses côtés – même si dans leur « retour de satisfaction » aux RH ils se disent « déroutés », et surtout grâce à ce résultat « mitigé » – c’est que le métier d’innover commence a rentrer, que le métier d’homme s’épanouit, que le goût des autres nous l’avons nous encore développé un pas plus loin avec elles et avec eux. Qu’ils le partagent davantage sans trop l’avoir remarqué. Qu’ils le vivent avec celles et ceux qu’ils retrouvent désormais, Et tant que nous serons ensemble, et non chacun à « se protéger », nous inventerons sans le savoir « autre que soi » et l’autre en soi. Innover est un verbe sans objet.

– Nous ne pratiquons pas le même accompagnement. Je suis moi même consultant en conduite de projets innovants. – me confie à ce point de mon déroulé au naturel ce président de jury d’un soir, et il ajoute -, je ne sais ni pourquoi ni comment mais je vois bien et je vis en mes interventions tout ce dont vous parlez. Bienvenue parmi les professionnels de l’accompagnement dont la pratique singulière peut être réfléchie, ressentie et partagée en groupe de pairs, et c’est cela pour nous d’être accrédité.

Innover est un verbe qui n’a qu’une forme. Et c’est celle avec sujet.

Conseil & Innovation : la Soutenance

– Quand t’es en soutenance pour un appel d’offre avec un codir et, qu’au bout d’un moment, tu sens bien qu’avec eux le courant ne passe pas, (oui, parce que ces choses-là tu les sens ça assez vite, au fond), quand tu vois que tu commences à t’ennuyer à mourir, que ta propale leur va pas, qu’ils n’ont pas vraiment envie de travailler avec toi, que chacun reste coincé dans son jeu de rôles préféré et que mine de rien ils te font vivre ce qu’ils aiment faire à tous ceux qu’il faudrait faire « bouger » à l’étage en dessous mais qui « résistent » parce que « la soupe est trop bonne, ici », comme ils disent, alors toi tu te dis que tu pourrais arrêter là, laisser de côté ton désir de gagner, ton goût pour la compet.
– Et tu t’arrêtes vraiment, alors ?
– Oui, t’as pas besoin d’attendre la fin parce que ça dure 1h30 ce genre de jeu. T’éteins le barco et ton ordi. Tu peux enlever ton masque de consultant aussi.
– … !?
– Et puis, si vraiment t’en as envie, tu ajoutes : « J’aimerais bien essayer de comprendre pourquoi on s’ennuie comme ça ensemble et comment ça fait, si maintenant pendant un instant, là, on sort de nos rôles, et on arrête de jouer ce jeu-là ?
C’était hier soir, en séance du groupe « Conseil & Innovation ». Il y avait pas de barco ni d’ordi et on a bien aimé détricoter l’un des rituels du métier, un passage pas obligé au fond.

 

– Oui – j’ajoute ici ce qu’ajoute Eva.

– Les Consultants d’avenir seraient aussi coachs-analystes, féru de process et méthodo mais surtout lucides sur l’ambivalence de la nature humaine et la sauvagerie autant cruelle que nécessaire des individus pris dans un groupe. La sauvagerie « civilisatrice ».

Ils sauraient qu’un Comité de Direction est un Conseil de famille et que lorsqu’il consulte un consultant, il devient, lui, soutien de famille. Et là, en soutenance, thérapeute familial en première séance qui « ne se dit pas » face à du « nous avons un problème et c’est pas moi ».

Comment « gagner » ? Gagner surtout le temps d’autres séances, et les accompagner « malgré eux » ?

 

À suivre « dans d’autres séances » de ce groupe « Conseil & Innovation » qui lui s’engage dans le temps nécessaire à la transformation. Le parcours 2016 est ouvert aux nouvelles vocations. Pour rejoindre la prochaine séance contactons-nous.

A propos d’innovation. De retour au jardin des origines si nous osons.

[De retour au jardin, piquer quelques pensées]

C’est à propos d’innovation. Et c’est cet « à propos de » qui constitue une gêne dès les premiers instants. Pas pour eux, cadres dirigeants fraîchement sortis d’une formation… à l’innovation ! Pour nous, coachs en duo, pour qui le transfert d’affects sur notre relation est le seul coup de vent. Qui ensemence et qui prend.

Ils sont cadres dirigeants d’un très grand groupe français, souvent combattu pour son activité « tradi », et alors ni durable ni digitale d’aujourd’hui. Loin de ces activités nouvelles qui ne consomment que les idées de leurs parties prenantes, et qui prennent le temps d’un instant.

Eux, ils tiennent les commandes d’une machinerie industrielle polluante et leurs propos se rapportent à comment le plus petit écart, l’étincelle d’un seul, ou d’un groupe insensé, pourrait mettre en danger le vaste monde, autant que leur « petit monde » à chacun d’eux qui aujourd’hui sans le savoir frappent à nos portes :

– Une longue carrière, des galons, et ils y ajoutent « la fierté de ces quelques percées qui ont fait qu’aussi « monstres » qu’on est, on avance.

Tiens le monstre. L’affect. C’est le moment. André tente de les amener sur le pur terrain de la relation et de ses affres. De sa créativité dérangeante.

– Et si nous cessions à l’instant de parler d’à propos de et que chacun de nous parlait de soi aujourd’hui et avec chacun de nous ici ?

– De quoi pourrai-je vous parler de moi à chacun de vous que je ne connais presque pas ? – Sans le savoir elle se lance.

– De ce qui vient. – Je tente à mon tour de la remettre en sécurité, de la faire revenir a elle-même, elle est son premier lien.

– Sensations. Sentiments. Idées. Tels qu’ils émergent et s’enchainent si nous n’y prenons pas garde, tissant ainsi un fil singulier.

-Et cheminer sur ce fil si personnel, – complète André -, de la parole d’un seul de nous tous contenu.

– Jusqu’ici, dans le « bon ordre » de vos échanges, entre collègues sachant de quoi ils parlent, mais sans se parler vraiment, ce fil vivant à été soigneusement évité, à peine surgissant interrompu.

– Cheminer ? Quel mot ! Je n’ai jamais cheminé en parlant ! Sauf en pèlerinage !!!

– C’est un chemin révélateur oui. – André qui est celui qui est ainsi interpellé ne se dérobe pas , il épouse cette évocation qui les relie. Et il ajoute, de notre monde, la clé qu’en tout début de séance chacun nous cherchait, et qu’il est temps de partager :

– Notre seule méthode de coaching individuel en groupe et en duo est la libre association de pensées.

Et tout en résistant encore de ces quelques maux qui la hantent, elle s’engage dans le récit de ce qui dans son cœur se bouscule au cœur du jardin qui accueille cette première séance :

– Cela donne grande envie de ne pas retourner dans les murs coquille d’œuf de notre Tour !

Nous sommes au jardin des pensées, une oasis urbaine qui invite à recréer !

De séance en séance, peut être brisera-t-elle ce qui la retient… Et c’est ce « peut être » que nous accompagnons sans jamais rien brusquer. C’est une violence* personnelle, c’est « la vie lancinante » en chacun de nous que nous accueillons de notre accompagnement.

Et c’est toujours renaissance. Tiens. L’innovation pâlit aux côtés d’une telle chance.

A propos d’innovation. Au cœur de notre existence même a chacun.

**

*violence : vitalité, le grec « Bia » serait sa plus lointaine origine étymologique, sa signification la plus pure en tant que toute première activité vitale. Notre première réalisation singulière en tant que nourrisson est d’être et faire comme nous le sommes et faisons. Différents d’une réponse au maternel, et de son anticipation même si aussi nous avons cette compétence pour gagner l’attachement de la figure de protection. Mais surtout, déjà, profondément innovants.

De nouvelle économie et de vieille entreprise, d’innovation et de fuite

Je redécouvre en ces lignes finales de l’Eloge de la Fuite par Henri Laborit, de la fuite en avant, par l’imagination, vers l’innovation, l’image d’une fin de séance en groupe de pratiques professionnelles des cadres dirigeants d’un de nos plus grands vaisseaux industriels : – nous sommes la cathédrale que les 100 barbares* rêvent de piller de leurs idéaux  économiques et humains. C’est ce que le barbare en tête du mouvement m’a confié alors que je l’approchais curieux.

– Et lui ouvriras-tu la nef ? – s’inquiète un autre participant.

– Pourquoi pas ?

Voilà venu le temps des cathédrales
Voilà venu le temps des cathédrales

 

 

 

Homme ! Avec ce peu de matière dans laquelle est sculptée ta forme, tu résumes toute l’histoire du monde vivant. Comme une cathédrale pour laquelle les bâtisseurs se sont succédé au cours des siècles, les millénaires ont participé à la construction de ton cerveau. Il conserve encore dans ses fondations l’architecture romane simple et primitive qui est celle du cerveau des poissons et des reptiles. Quand ceux-ci apparurent, il leur fallut d’abord survivre. Fuir ou attaquer pour se défendre, chercher l’aliment pour se nourrir, l’animal de l’autre sexe pour se reproduire, toutes ces actions étaient mises en ordre par le système nerveux primitif, bien incapable par ailleurs d’élaborer une autre stratégie que celle pour laquelle il avait été programmé dans l’espèce.

Et puis encore…
(…)
De nombreux millénaires s’écoulèrent encore avant que les piliers de la cathédrale nerveuse ne s’enrichissent de la voûte et des arc-boutants que lui donnèrent les premiers mammifères. C’est dans ces superstructures qu’ils stockèrent l’expérience, la mémoire de ce qui se passait autour d’eux, des joies et des peines, des douleurs passées et de ce qu’il fallait faire pour ne plus les retrouver. De ce qu’il fallait faire aussi pour retrouver sans cesse le plaisir, le bien-être et la joie. Avec la mémoire, l’action n’est plus isolée dans le présent, elle s’organise à partir d’un passé révolu mais qui survit encore, douloureux ou plaisant, à fuir ou à retrouver, dans la bibliothèque de la cathédrale nerveuse.

Mais l’œuvre était inachevée. Il fallait encore y ajouter les tours et les hauts clochers, capables de découvrir l’horizon du futur, d’imaginer et de prévoir.

Mais à mesure que la cathédrale s’élevait, le monde de la matière s’élevait aussi autour d’elle. Des générations avaient accumulé sur le champ primitif des matériaux nouveaux. Petit à petit les fondations romaines avaient disparu dans le sol et l’on ne savait même plus qu’elles avaient existé. La voûte elle-même accumulait les souvenirs sans savoir qu’ils s’entassaient suivant un ordre que ceux du haut du clocher ne pouvaient pas connaître. Et ces derniers, seuls à voir encore le paysage, ne savaient pas qu’au-dessous d’eux un monde ancien de pulsions et d’expériences automatisées continuait à vivre. Ils parlaient. Ils parlaient d’amour, de justice, de liberté, d’égalité, de devoir, de discipline librement consentie, de sacrifices, parce qu’ils voyaient au loin l’espace libre dans lequel ils pensaient pouvoir agir. Mais ils étaient seuls, isolés près de leurs cloches, sonnant la messe et l’angélus, sans savoir que pour sortir de leur clocher ils devaient redescendre dans la bibliothèque des souvenirs automatisés et passer par les fondations enfouies de leurs pulsions. Et là nul souterrain n’avait été prévu par l’architecte primitif pour ressortir à l’air libre. Les marches même de l’escalier, vermoulues, ne permettaient plus de revenir en arrière dans le temps et l’espace intérieur. Ils étaient condamnés à vivre dans le conscient, le langage conscient, le langage logique, sans savoir que celui-ci était supporté par les structures anciennes qui l’avaient précédé.

Et l’homme se mit à crier dès les premiers âges : « Espace, c’est en ton sein que je veux construire ! Espace, en naissant je ne te connaissais pas. Mais mes mains et mes lèvres, à tâtons, ont découvert le sein maternel qui a comblé de son lait ma faim et ma soif. Dans l’apaisement du plaisir retrouvé, mon oreille a entendu le son de la voix câline de ma mère et j’ai senti l’odeur fraîche et le contact de sa peau. Ce fut elle le premier objet de mon désir, la première source qui m’abreuva. Et quand mes yeux étonnés ont découvert autour d’elle, que je ne croyais qu’à moi, que je croyais être moi, le monde, et j’en ai voulu au monde qui semblait pouvoir me la prendre. La crainte de perdre la cause de mon plaisir me fit découvrir, avec l’amour, la jalousie, la possession, la haine et l’angoisse. » Voilà ce que dit l’homme en son langage.

Mais l’angoisse était née de l’impossibilité d’agir. Tant que mes jambes me permettent de fuir, tant que mes bras me permettent de combattre, tant que l’expérience que j’ai du monde me permet de savoir ce que je peux craindre ou désirer, nulle crainte : je puis agir. Mais lorsque le monde des hommes me contraint à observer ses lois, lorsque mon désir brise son front contre le monde des interdits, lorsque mes mains et mes jambes se trouvent emprisonnés dans les fers implacables des préjugés et des cultures, alors je frissonne, je gémis et je pleure. Espace, je t’es perdu et je rentre en moi-même. Je m’enferme au faîte de mon clocher où, la tête dans les nuages, je fabrique l’art, la science et la folie.

Hélas ! Ceux-là même je n’ai pu les conserver pour moi. Je n’ai pu les conserver dans le monde de la connaissance. Ils furent aussitôt utilisés pour occuper l’espace et pour y établir la dominance, la propriété privée des objets et des êtres, et permettre le plaisir des plus forts. Du haut de mon clocher, je pouvais découvrir le monde, le contempler, trouver les lois qui commandent à la matière, mais sans connaître celles qui avaient présidé à la construction du gros œuvre de ma cathédrale ; j’ignorais le cintre roman et l’ogive gothique. Quand mon imaginaire était utilisé pour transformer le monde et occuper l’espace, c’était encore avec l’empirisme aveugle des premières formes vivantes.

Les marchands s’installèrent sur le parvis de ma cathédrale et c’est eux qui occupèrent l’espace jusqu’à l’horizon des terres émergées. Ils envahirent aussi la mer et le ciel, et les oiseaux de mes rêves ne purent même plus voler. Ils étaient pris dans les filets du peuple des marchands qui remplissaient la terre, la mer et l’air, et qui vendaient les plumes de mes oiseaux aux plus riches. Ceux-ci les plantaient dans leurs cheveux pour décorer leur narcissisme et se faire adorer des foules asservies.

Le glacier de mes rêves ne servit qu’à alimenter le fleuve de la technique et celle-ci alla se perdre dans l’océan de la technique et des objets manufacturés. Tout au long de ce parcours sinueux, enrichi d’affluents nombreux, de lacs de retenue et du lent déroulement de l’eau qui traversait les plaines, les hiérarchies s’installèrent.

Les hiérarchies occupèrent l’espace humain. Elles distribuèrent les objets et les êtres, le travail et la souffrance, la propriété et le pouvoir. Les plumes bariolées des oiseaux de mes rêves remplissaient l’espace au hasard comme le nuage qui s’échappe de l’oreiller que l’on crève avec un couteau. Au lieu de conserver la majestueuse ordonnance de la gorge qui les avait vus naître, elles s’éparpillaient au hasard, rendant l’air irrespirable, la terre inhabitable, l’eau impropre à tempérer la soif. Les rayons du soleil ne trouvèrent plus le chemin qui les guidait jusqu’au monde microscopique capable de les utiliser pour engendrer la vie. Les plantes et les fleurs asphyxiaient, les espèces disparurent et l’homme se trouva seul au monde.

Il se dressa orgueilleusement, face au soleil, trônant sur ses déchets et sur ses oiseaux morts. Mais il eut beau tendre les bras, et refermer ses doigts sur les rayons impalpables, nul miel n’en coula.

Et du haut du clocher de ma cathédrale je le vis s’étendre et mourir. Le nuage de plumes, lentement, s’affaissa sur la terre.

A quelque temps de là, perçant le tapis bariolé dont il l’avait recouverte, on vit lentement poindre un tige qui s’orna bientôt d’une fleur. Mais il n’y avait plus personne pour la sentir.

Henri Laborit

Eloge de la fuite

 

*Les 100 barbares. A découvrir https://www.facebook.com/groups/les100barbares/?ref=ts&fref=ts

De la French Tech à l’Inde Terre d’Innovation

Quand on parle d’innovation à Paris, on parle généralement de digital, on y rajoute objets connectés, big data, robots, disruption du marché, ou encore « smart cities » (villes intelligentes) comme avant on disait web 2.0, participatif et mobile. Alors quand on est dans les pouvoirs publics ou dans une grande entreprise, on crée des pépinières de start-ups, pour attirer les jeunes qui vont disrupter le marché de demain avec des produits super simples si possibles connectés et exploitant le big data même si le big data on ne sait pas toujours ce que ça veut dire sauf que, bon, il y a plein de données sur tout maintenant avec le digital et que toutes ces données ça doit bien pouvoir servir à quelque chose tellement c’est fascinant. Par exemple faire de sa ville une « smart city » en investissant dans des solutions futuristes de gestion du trafic, des parkings, du logement, de la santé, des drones, et même des gens. Et en oubliant souvent que les villes intelligentes ça pourrait être aussi l’intelligence collective. Pas seulement les data. Même si les datas, c’est vrai, c’est fascinant.

J’avais un peu tout ça dans la tête quand j’ai quitté Paris la semaine dernière, un peu trop de tout ça et j’étais en fait assez fatigué à essayer de courir derrière tous ces buzzwords (pause lexique de l’innovation : buzzword, ça veut dire mot que tout le monde prononce à la moindre occasion, surtout dans les conférences sur l’innovation), et à essayer de les caser, parfois un peu de force, dans mes projets, moi-même étant entrepreneur, créateur de médias innovants, fondateur d’une start-up faisant dans le big data, bref, un buzzword entrepreneur.

Et puis je suis parti en Inde. Pas vraiment pour aller chercher l’illumination mystique (il y a déjà de quoi faire en Europe), mais pas non pour y trouver l’innovation. Même si l’Inde, je ne vous apprends rien, regorge non seulement de gourous de sagesse mais commence aussi à produire pas mal de pionniers du digital.

J’aurais pu néanmoins. Enfin, je veux dire : chercher des innovateurs. Mais j’avais déjà beaucoup de travail chez moi et la tête pas mal enfoncée dans mon guidon. Non, je suis allé rejoindre un vieux copain, que je n’avais pas revu depuis 15 ans parce qu’on s’était engueulés sur un vague dilemne philosophique. Mon copain est prof de philo. Il l’est toujours. Et toujours aussi têtu sur les idées. Mais il a vécu depuis une aventure assez émouvante avec une école en Inde, où il retournait régulièrement. Il m’a invité quelques semaines avant, par texto, à venir fêter son anniversaire là-bas. Et surtout me montrer ce qu’il était en train de faire pour les enfants des villages paumés de l’Etat du Guarati, au Nord de l’Inde.

J’avais déjà un emploi du temps qui menaçait d’exploser et prenait parfois des proportions complètement absurdes, des tas de problèmes d’entrepreneur innovant à régler. Et, donc, certainement pas de temps à consacrer à une petite virée dans les villages indiens sur ces motos d’un autre âge que l’on conduit sans casque en slalomant entre les vaches et les mendiants. Pourtant, j’ai répondu oui. Sans vraiment réfléchir. Parce que je suis fidèle en amitié et que je suis un peu impulsif. J’ai vidé mon agenda et j’ai acheté mon billet pour un séjour d’une semaine que j’imaginais être une plongée dans le monde de l’humanitaire. Je ne réalisais pas que, en fait, la mission humanitaire, c’était pour moi, et que ce voyage, à défaut de m’ouvrir le troisième oeil, allait remettre en question ma vision du monde, de la vie, de l’entreprenariat, et jusqu’à la notion même d’innovation.

Quand j’ai débarqué de l’avion, à l’aéroport d’Udaïpur (la ville où a été tourné Octopussy!) je m’étais donc fait à l’idée que cette semaine arrachée à ma vie survoltée allait au moins me permettre de prendre un peu de recul. Au mieux, de filer un coup de main à des gens qui avaient des problèmes un peu plus urgents que les miens.

Je n’étais pas bien réveillé quand j’ai posé le pied sur le tarmac brûlant et défoncé. Mais quelques minutes ont suffi pour mettre tous mes sens en alerte. Un peu comme si tu te jettes hors du lit en catastrophe parce qu’une sirène s’est mise à hurler dehors et que, dehors en effet, c’est la fin du monde.

Je venais de débarquer dans ce pays incroyablemment, comment dire… indien. Il est banal de dire que l’énergie du lieu, de la population, de la lumière, s’attaque à ton coeur dès que tu mets le pied sur le sol. On dit que l’Inde transforme.

Il y avait ces couleurs, il y avait ces bruits : les tambours, les klaxons, une forme de silence et de chaos réunis, une interrogation profonde sur ce qui constitue vraiment la pauvreté. De quoi est-on vraiment pauvre ? Et qui est le plus pauvre ici ? Et qu’est-ce que la misère ?

Il y avait ces fils, ces connexions qui, à chaque regard, à chaque pas, s’ouvraient, t’ouvraient, dans ce pays ouvert à tous les vents, à tous les coeurs.

Dès les premières minutes tu sais déjà que tu n’es pas étranger, que la force de cette terre n’est pas dans sa tradition complexe et parfois fermée, mais dans sa fluidité et sa lumière. Et que la lumière se transmet à peine effleures-tu, sans vraiment la comprendre, la douceur et la craquelure des rues. Les gens sur les trottoirs, les escaliers, partout, les vaches et les chiens qui somnolent dans les ruelles, les mains qui s’ouvrent, les sourires, même dans l’eau des lacs, pourtant remplis d’ordures, dont les plis rappellent la croissance d’une âme en perpétuel recommencement.

Je commençais à comprendre pourquoi l’Inde, malgré son bordel apparent, malgré et sans doute justement à cause de ses contraintes énormes qui jettent la grande majorité de son peuple en dessous du seuil de pauvreté, était peut-être la mieux armée pour affronter l’extrême complexité et instabilité du monde qui vient. Et si l’innovation c’était la capacité à faire preuve d’une inconcevable flexibilté, d’une attention constante portée à un environnement dangereux et toujours en mouvement, tout ça porté par une grande foi, par une foi d’enfant, par la force de l’imaginaire qui est, ici, libre, ouvertes aux possibles et aux connexions du monde ?

Je n’étais pas au bout de mes surprises.

Si la pauvreté, le chaos et sa modernité froissée par des relents de Moyen-Âge formaient la matière aussi effrayante que fascinante des grandes villes, c’est dans les villages que j’allais trouver les réponses à ces questions là : et si nous, Occidentaux de l’innovation, enfermés dans nos petits cercles de champions du digital, avec nos marges brutes exponentielles et nos bons conseils donnés aux « vieux » qui n’ont rien compris, n’avions pas pris la vraie mesure du monde qui vient ?

Photo : une fête hindoue sur les berges du lac d’Udaïpur. Les femmes et les enfants déposent des petits bâteaux remplis de bougie, symboles d’espoir et de rêves à réaliser…

A suivre
image