Un groupe naturel

La première fois que j’ai entendu, ou plutôt lu, l’expression, cela m’a impacté.

Le groupe naturel.

C’était dans un manuel d’accompagnement psychologique. De psychosociologie précisément. Les psycho-analystes institutionnels formaient des groupes à but thérapeutique. La psychanalyse et la sociologie naissantes – Freud et Durkheim ont pareillement appliqué les méthodes de recherche scientifique au social et à l’humain, l’un en s’appuyant sur les statistiques et l’autre sur le cas isolé, parfaitement « étranger », révélateur de tout le caché en chacun de nous depuis toujours et à jamais -, dans l’entre-deux-guerres perpétuel qui commence en 1870, ces nouveaux docteurs de l’âme autant que du corps réunissaient des hommes pour mieux en prendre soin.

Cela se poursuit aujourd’hui par le droit à la formation continue et par le rythme effréné de création de modules formations d’entreprise et de groupes de transition contenus dans la démarche de « outplacement » ou fréquentés dans un état de rébellion, avec quelques autres rencontrés sur les réseaux (Les 100 barbares, Switch collective, etc.).

Non. Les analystes autres que capitalistes ou marxistes de la première heure ont vite constaté la capacité naturelle des hommes d’alors à se regrouper sans injonction ni transition. Ni la réparation d’un mal ni d’une solitude,  ni même la création, ni en silo ni en réseau, ne les motive. C’est ce que certains ont respecté et tout simplement adossé dans une anti-psychiatrie courageuse qui se poursuit discrètement de nos jours : de Oury à Tisseron dans le civile, de Bion, puis Enriquez et Dejours à quelques nous dans l’entreprise.

Le groupe naturel c’est la démarche de Bertrand (Matthieu Amalric) dans Le Grand Bain. Et elle a été celle des autres avant qu’il ne les rejoigne en début de projection parce qu’il faut bien que quelqu’un se donne à voir de bout en bout dans une fiction qui attrape la vie.

Aucun intérêt pour la natation synchronisée. Aucune curiosité à priori pour la monitrice ou pour un ou l’autre des camarades. Les « je sais pas » de ses premières interactions ne sont pas que l’expression d’une dépression brandie.  Il n’est pas là pour ça non plus. Un besoin d’échapper à la foule, de rejoindre un groupe à taille humaine – peut-être comme la famille qu’on ne s’est pas choisie en naisant oui – et la possibilité de le faire à intervalles réguliers, parfaitement connus, parfaitement limités. Les jeudi à 19h, échauffement, exercices, douche, vestiaire, sauna et dernier verre. Beaucoup de silences, quelques lectures de la monitrice – étonnante source d’inspiration plutôt que spécialiste instituée du coaching sportif – et une prise de parole qui se limite à un seul et qui est totalement libre. Un seul peut alors dire tant de ce dont chacun n’a rien à dire. Des émotions jaillissent alors et ce sont des « flash » de mots : ta gueule, ah non, t’es con, fait chier, il a raison. Des mots d’esprit qui donnent la parole à l’inconscient pour exprimer la gêne, la colère, la tristesse, la joie aussi qu’on s’interdit, dont on soupçonne l’autre d’être le provocateur enfoui.

Et soudain, lorsque ce groupe trouve un objet extérieur que chacun pourrait convoiter – la médaille de la vraie vie pour chacun d’eux – ils deviennent des nageurs synchronisés, endossent les habits sans pouvoir les voler, et s’approprient une discipline qui est celle de leur désir très singulier.

Je me sens comme Delphine (Virginie Efira) lorsque dans les groupes qui se réunissent autour de notre activité avec André – que l’on appelle des fois de supervision, des fois d’analyse en groupe, des fois d’innovation mais qui sont des groupes naturels tout simplement et chacun le vit et se reconnaîtra dans ce que j’écris -, les participants toujours seuls écoutent nos poèmes et s’ébattent entre eux. C ‘est déjà bien plus beau que de fréquenter un de ces groupes « artificiels » précédemment cités. Mon vrai désir vrai serait qu’ils décrochent des étoiles, qu’ils se trouvent un objet à remporter et le baume d’une aurore boréale sur cette obscurité de vivre sans rien savoir ni pouvoir mais vouloir, oui, un je-ne-sais-quoi qui prend forme et cette forme importe peu. Voilà, serait le mot d’esprit dont jaillit l’humanité.