Le confinement : vers un forfait personnel illimité ?

Dès l’origine, j’ai pu vivre ce confinement imposé comme une obligation de nous retrancher, d’aller aux limites de ce qui pouvait rester, à chacun de nous, une fois nos fuites, nos occupations superflues et nos préoccupations stériles laissées de côté. D’occuper enfin les confins de notre véritable petit monde personnel et collectif à tir de message véritablement échangé, de réalités mélangées.

Au début, je ne ressentais pas de grande différence. Je vis à la campagne une existence paisible – la photo en fournit l’instantanée – avec pas plus de trente autres âmes à la ronde. J’y reçois deux ou trois d’entre elles par semaine. Je me déplace à Paris dans un aller-retour pour accueillir en consultation suivie les quelques autres âmes lucides ou en quête de lucidité qui se comptent sur les doigts des deux mains, d’année en année, depuis que je n’accepte plus de passer du temps sur de faux projets, des projections d’un petit moi sur le temps d’après. Je ne travaille plus, moi-même, et ceux qui me côtoient, que sur ce que je réalise, qu’ils réalisent, au présent, en observant et en écoutant sans détour ce que cela révèle à l’instant de ce dont le refoulement nous protège et qui se solde par une répétition, illusoire dans sa différence apparente. Je réunis un groupe de réflexion une fois par mois, et comme pour ceux, patients, qui poursuivent leur recherche sans égard pour l’espace ni pour le temps que cela prendra, ce groupe se réunit en continu et à continue de le faire lors des rencontres virtuelles qu’il a été possible d’organiser sans délai. J’enseigne à l’université, et cet événement peut également se tenir par écrans interposés, chacun bien heureux aux confins de son existence, et tous ensemble pour apprendre, nous-mêmes nous appréhender.

J’ai un jardin. J’ai accès à un marché maraîcher. J’écris et je reécris. Je suis presque au bout du récit de l’hospitalisation de ma maman, un témoignage nécessaire pour moi et pour quelques autres, qui sont présents dans cette écriture intense. Aux confins de mon âme et conscience sans que cela ne soit plus une expression qui fait jeu de mots, mais l’expression véritable d’une bousculade que je m’inflige dans mes retranchements. Je reécris mon récit de l’instant d’avant la maladie et le confinement « Quand l’insconscient s’éveillera », pour plus que jamais, tenter de rendre accessible nos capacités à passer du déni à la créativité à condition d’identifier tout aussi bien ce qui est de l’ordre de nos besoins sociaux davantage naturels désormais et ce qui est de l’ordre de nos besoins intimes davantage collectifs sinon rien… Le processus inconscient du déni est posé en préambule ; le processus inconscient de la projection est élaboré pour bien revenir à ses bases primaires d’introjection et d’incorporation et pouvoir les réactualiser dans un mouvement enfin secondaire, libéré. Si chacun s’y emploie, il devient enfin possible de se reconnaître les uns les autres, reconnaître aussi le monde, la nature, les autres « inhumains » et procéder à cette identification croisée, à cette identité mélangée qui nous est nécessaire et salvatrice, créatrice de progrès.

J’ai approché des éditeurs, comme je m’étais rapproché de mes patients et partenaires pour pouvoir continuer. Chacun le souhaite. Je les côtoie au quotidien sans les voir ni les toucher, et ils se retrouvent, en effet, aux confins de soi. Bien heureux.

Je garde l’espoir, que nous entretenons toute une vie sans le savoir, convaincus par la facilité de ces habitudes superflues et de ces préoccupations qui occupent, l’espoir cru, ces jours, d’une continuité, d’autres confins possibles où pouvoir se retrancher, se pousser à bout les uns les autres, ou alors, pourquoi pas, d’un déconfinement forcé et exigeant tout autant.

Oui. Le déconfinement est davantage sauvage. Une renaissance possiblemen, car quitter ces retranchements – pensez-y – ne peut être accompli que par l’amour ou par la haine la plus profonde.

Vous voyez bien que ce n’est que la continuité de l’espoir qui conte, confinement ou pas, cet espoir d’un désir qui ne tarit pas puisqu’il se développe et rencontre ceux des autres. Y compris dans la distanciation sociale. Et vous ? Où serez-vous ? Vos limites et celles des autres vous ont-elles ouvert un forfait de désir illimité ? Serez vous partant.e.s ?

À deux se perdre, à trois être chacun

 

Elle se perd dans la folie privée du père. À chaque fois qu’elle tente de l’approcher.

– Avant il me fallait au moins une semaine pour retrouver mon énergie après un échange avec lui, même téléphonique ! Aujourd’hui je sais que ma journée d’après sera  » sacrifiée « . Bientôt, peut être bien que, avec le travail sur moi qu’avec vous je fais, je parviendrai à m’exposer et rester entière.

C’est d’une angoisse de morcellement dont souffre le père…

Moi aussi j’ai été très  » puzzled « , du terme anglo-saxon qui illustre si bien la confusion, aux débuts de son accompagnement. Elle porte en elle la deliaison qu’elle honnît.

Aujourd’hui, je parviens à rester sur mon centre à moi, et à l’approcher avec moins de dispersion, de par mon propre travail de longtemps et de supervision de coach.

En somme parce que j’ai  » tertiarise ».

J’ai ouvert notre relation, susceptible pour l’une et l’autre d’archaïque fusion, en termes mère-fille, interdite pour la part du père qui aussi transite, à un tiers superviseur. Cela fait partie de l’hygiène de l’accompagnateur, de la déontologie de la profession, mais surtout d’un besoin humain fondateur et important : ce n’est qu’en triangle relationnel que l’on quitte l’opposition-perdition entre l’un et l’autre, et que la liberté de l’un et de l’autre jaillit.

L’enfant sépare père et mère autant qu’il ne les réunit. Père sépare mère et enfant et ainsi les réunit autrement. Mère donne au père sa place et la relativise en même temps. C’est le triangle relationnel originaire. C’est le triangle fondateur toute notre vie durant.

Ce triangle identificatoire se perpétue d’après moi davantage en triangle romanesque de René Girard, par les découvertes des neurosciences attesté, qu’en triangle dramatique de Karpman trop mécanique à mon goût de liberté.

La philosophie de René Girard fait place au désir de chacun qui peut s’exprimer à la vue du désir de l’autre pour un tiers. Neurones miroir connectées. Et créativité alors de tout un chacun pour faire vivre ce désir en acceptant ses propres limitations et la différence d’autrui.

En mon cas précisément, lorsque, de Katherina à mon superviseur, je parle « cela parle » à la fois d’elle, et de lui à qui je parle, et dont le « supposé de moi » module mes dires avant même qu’il n’en dise lui-même quoi que ce soit. Et bien souvent à l’encontre de ce qu’il me dira.

Ce qui « me dérange » en elle, est dérangement de moi. Ce à quoi, lui, il m’appellerait est exigence de moi.

Puisqu’en lui parlant d’elle et moi, de lui et moi, je ne lui parle QUE de moi pleine.

Aussi, lorsqu’elle Katherina, me parle du père, visiblement prise en un affect « limite » – au bord de sa folie privée à elle, et donc au bord de l’analyse -, elle se rassérène aussi. Et par les tours et détours de la libre association d’idées c’est à la relation à son frère lorsqu’ils étaient enfants, hors danger adulte violent et sexuel, qu’elle en vient.

Je saisis ce cheveu d’ange, pour expliciter ces affects, un-pensables et inter-dits, qui aujourd’hui encore la nouent à Lui. Le père.

– C’était comment physiquement entre votre frère ainé et vous ? Des bagarres ? Des mamours ?

– Ah non… Des câlins jamais. Des empoignades souvent. Nous aimions jouer ensemble au grand méchant…

Et c’est curieux, me vient de suite à l’esprit un souvenir enfoui. Était-je petite que sous le lavabo j’avais fini. Et en me relevant je me suis ouvert la tête. J’étais ouverte à lui.

Fantasme inconscient affleure et, confiante de la tertiarisation que l’accompagnement libre permet, elle poursuit :

– L’autre souvenir qui me vient correspond à l’adolescence et là je me suis ouvert la jambe contre le tranchant du lit.

– Seule ou en présence du frère ?

– En pleine bagarre aussi. Je le lui ai caché je crois. Il n’a rien vu j’espère. Cela saignait terriblement pourtant et je me suis soignée, en cachette toujours, là où points de suture, comme la première fois, auraient été bien nécessaires !

C’est ma mère qui, malgré mes effets de jupe ou peut être à cause de cela, a découvert la plaie quelques jours plus tard.

Tertiarisation originelle retrouvée et réussie peut apaiser la rencontre avec le père ; peut permettre la rencontre avec l’amant d’aujourd’hui.

Ces deux scènes, de l’enfance, et du sang d’adolescence, contiennent à elles seules Katherina face à Lui. Et Katherine face à Elle. Katherina femme pleine.

Et moi je vis, à travers eux deux, cliente et superviseur, père et mère, ma plénitude à moi aussi.

À suivre…

 

Précis d’analyse contemporaine

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[La peur du noir]

Le scandale freudien a été de mettre à jour une sexualité enfantine ; d’en finir avec l’innocence originelle. Il était nécessaire, d’accuser le petit d’homme, pour expliquer l’amnésie de sa période nubile.

– L’enfant l’oublie : qu’il a voulu maman, et papa mort ; qu’elle en a voulu à maman, et papa criminel.

– Cet oubli particulier constitue le refoulé. Ĺenfant peut ainsi se désengager, de cette première tentative de groupe sectaire. Puis, se réengager et se désengager en bien d’autres relations et projets. Vivants. Créateurs.

 

Œdipe fait roi éclairé celui qui le traverse.

 

[Amnésie générale et analyse singulière]

Il n’y a pas que l’épisode d’amour et de mort impossible qui se dérobe. L’amnésie est générale. Et ce tissage d’oublis constitue la névrose : des poussées d’hier viennent ainsi se défouler sur la plage du présent. Ce sont les répétitions. En fonction de l’environnement, « suffisamment bon » ou mal adapté à l’être singulier pluriel : symptômes, angoisse, inhibitions.

L’analyse permet la décomposition non violente de ce tissage de conflits périmés, devenu avec le temps davantage remuant que ce de quoi il protège : des vicissitudes bien lointaines. 

 

[Variations]

Pour ceux, de nos jours de plus en plus nombreux, qui sommes restés à la limite de la névrose et donc a la limite de l’analysable – le refoulé-défoulé est défaillant, la secte a trois reste présente, et en lieu et place, pour seule défense, le clivage en soi et la projection – l’analyse est variation.

Rentrer dans la névrose. Quitter la secte a trois. Boucler ces relations du passé, inévitablement fantasmees sur les relations actuelles.

 

Dont celle de l’accompagnement. 

–  L’accompagnateur se prête à être surface de projection : il permet la mise en acte, et l’analyse de ce qui se vit,  s’en suit seulement ;

–  Analyste, il est chambre d’echo et interprète. Et c’est en ce point surtout, qu’il est aidant, puisque la parole fait office de tiers autre, détache les deux. Tiers séparateur enfin.

 

***

[Tous névrosés et alors]

Et c’est dans la danse des âmes, dans le dialogue de fous, que jaillissent tour a tour le renoncement et la liberté. L’individu sujet. En société.

La seule issue pour vivre et ensemble : tous névrosés et alors.