L’amorce du groupe de pratiques collaboratives n’est pas l’inclusion mais l’impair

Un accompagnement qui n’est plus incitation, encore moins injonction, à la collaboration mais bien au contraire subtile invitation à l’individuation et à l’élaboration de l’engagement.

Elle a occupé un de ces postes à forte responsabilité dans une organisation, elle a exercé un métier qui est garant de qualité et de prudence. Elle en a approché toutes les équipes, tous les cadres dirigeants et intermédiaires. Elle est intervenue au détail près et dans une vision d’ensemble exigeante et pérenne.

Elle a touché aux immondices, c’est elle qui le dit en séance individuelle. Elle a quitté la place, et sa place dorée, pour ne pas avoir à recouvrir de son silence ce qu’elle sait. Jamais elle ne dit ce qu’elle en sait. Meme une fois libérée. Son silence est redevenu  source de vitalité.

Elle se forme et se formera au métier d’accompagner. Elle a entrepris une psychanalyse en même temps qu’elle a entrepris sa reconversion professionnelle : consultante extérieure de la grande organisation et de l’économie nouvelle. C’est peut-être un peu le même métier qu’avant, mais les limites sont posées de son côté. Du bon côté croit-on… Allons au plus près.

Elle en accompagne surtout les Dirigeants.

Elle est sensible à leur folie, à sa part créatrice autant que destructrice. Elle commence seulement à accéder à leur part de responsabilité sur les hommes et les femmes qu’ils réunissent. C’est peut-être pour cela qu’elle s’est inscrite sans douter un seul instant au premier groupe d’analyse de pratiques collaboratives qui voit le jour dans le domaine de l’accompagnement. Un accompagnement qui n’est plus incitation, encore moins injonction, à la collaboration mais bien au contraire subtile invitation à l’individuation et à l’élaboration de l’engagement.

Mais c’est aussi, j’ose imaginer, parce qu’elle peut enfin se questionner sur ses propres choix de « résistante » ou « collabo ».

« Moi dans le groupe » est l’intitulé de la première séquence, celle relative à l’inclusion spontanée, loin de celle provoquée par les techniques de « team building » et de « ice breaking » devenues des pratiques courantes, attendues, décalées seulement dans la forme.

Une seule question pour nous et libérer la parole profonde :

–        Qui suis-je ensemble ?

–        Jamais encore je ne m’étais posée la question de ce que le groupe changerait à mon être singulier. Serions nous tant attendus sur nos apports que nous nous oublierons nous-mêmes au fond ?

–        Nous sommes pourtant issus d’une collaboration originelle… Qui nous poursuit d’autant plus que nous ne pensons plus à elle.

En l’éclairant ainsi, nous, conducteurs de ce groupe en duo, nous pensons au père et la mère. Elle, elle pense à la mère et l’enfant, et même avant, à l’enfant dans la mère. Et de suite, son fil d’associations libres se libère.

–        Me revient cette filiation coupable.

Nous l’écoutons. En groupe analyse le groupe écoute tout, permet tout, en ajoute au fil des tissages de prise de parole libre entre ses participants. Mais d’abord laisser le fil de l’un se dérouler. Le temps n’est pas celui de la séance mais celui du fil de séances. La tapisserie du groupe de pratiques collaboratives se tisse grandeur nature, au fil des allées et venues, jamais dans l’illusion groupale de l’instant en huis clos.

–        Oui. Cette arrière-grand-mère paternelle qui risqua le cachot de ses liaisons tumultueuses, dont le fruit fut le meurtre prétendu du père et la naissance illégitime de l’enfant, et dont mon père serait alors le successeur impuissant. Et moi la femme en suspens ?

Ce n’est qu’en deuxième séance, dans cette même direction de « Moi dans le groupe » – chaque séquence a un après-coup- – que nous tentons le mouvement inverse, celui de la désidentification :

–        Qui suis-je d’autre, de différent, lorsque je suis dans un groupe vivant ? Comment ici je reste étranger(e)  à chacun des autres et aux autres en bloc ?

Personne ne revient en apparence sur le bout de partage mythique qui avait tant marqué la première séance, comme si celle qui est là était tout autre que la meurtrière insoumise. On la dit différente, belle, mère, grande et vive. On dit le présent distinct du passé et de son imaginaire pourtant pérennisé.

–        J’oppose à ce que je vois de toi ma dérive : je me pose des questions quant à mon couple et à mon investissement professionnel. Je me vois séparée, avec mon enfant à charge et bien d’autres possiblement, assistante maternelle de secteur probablement !

Ce faisant, sans le savoir consciemment, cette autre participante s’identifie toujours à l’errance de l’aïeule, à celle profonde, peut-être, de sa co-équipière qui se cherche et qui bute sur une menace jamais accomplie : la peine qui pesait sur l’arrière grand mère jamais accomplie enfermerait-elle de fait la lignée de femmes toute entière ? Où est le père ? Parvient-il à se séparer, à infléchir la transmission maternelle ?

Nous ne pensons plus ici à la névrose de destinée. Ce n’est n’ai une constellation familiale ni un groupe de thérapie. Nous faisons travailler les participantes concernées sur leur propre rapport à leur propre père dans leur rapport à nous animateurs qui venons ici briser le miroir qu’elles se tendent l’une et l’autre sans issue.

« Moi face au groupe » est la direction à prendre à la séquence prochaine. Quel style contributif, quel style d’animation aussi, si c’est ma place par ailleurs, ai-je au naturel ? Pour cela quitter la scène originaire est un préalable heureux.

Réunir un groupe n’est pas tant unir ses membres que, d’entrée, les séparer. Et qu’ils puissent se trouver à maturité et en toute créativité.

Nous avions aussi appelé ce deuxième module celui des « corps d’élite » et des « hauts potentiels » que les professionnels de la profession d’accompagner réunissent en entreprise (RH, coaches, tuteurs de la formation au management, sponsors dans la hiérarchie). Pour accompagner des trajectoires exceptionnelles et des collaborations novatrices rien de tel que de comprendre en quoi on se déçoit soi-même pour ne pas « l’avoir compris(e) », la part du père, de l’autre que la mère qui nous est acquise. La part du père est l’impair que nous nous refusons de commettre en situation sociale qui plus est collaborative. Bienvenu soit-il en groupe d’analyse et de pratiques.

Illustration de couverture Kate Parker Photography

Université d’été du coaching clinique psychanalytique : étude de cas

5 sur 5 sessions d’Université d’été ont précédé ce post. Ce post qui est, lui, récit de fil de séances d’un coaching effectué par mes soins il y a quelques années, et que je présente en septembre au Cercle National du Coaching pour mon accréditation singulière de coach analyste. Cette institution paritaire et ouverte aux accompagnateurs dans la réflexivité et la confrontation de leur pratique effective (courant de cas et courant d’affaires) depuis plus d’un an sous l’égide du Centre National des Arts et Métiers professionnalise sans les chichis, hontes ni peurs, effets de mode ou de clan, notre impossible métier.

Vous trouverez dans ce cas, je l’espère, le désire, entre ses lignes vivantes, les concepts abordés en Université, la pratique décrite en tout dernier chapitre, du jeu entre les acteurs au sens du « playing » winnicotien, d’enfant libre de jouer avec les règles, les inventer et les concerter ensemble en jouant – si vous observez les enfants ils passent plus de temps à jouer à ce jeu qu’à l’éventuel jeu pre-existant. Une pratique où il s’agit alors d’oser, en effet, accompagner de tout son « je », de se surprendre, surprendre et se laisser surprendre par l’autre… l’autre « je ». A deux comme à plusieurs.

Coaching individuel ici, et collectif aussi, vous verrez, puisque le cadre institutionnel, en coaching d’entreprise, fait qu’il y a souvent beaucoup de monde en compagnie d’un seul, au féminin manager. Une femme en somme. Une origine et une promesse d’un monde.

La photo en bande annonce de couverture, pour les besoins graphiques du blog, que non du dossier d’accréditation, est l’œuvre en Capture des parisiennes dans la foule du photographe et artiste Stéphane Schwarcz, que je suis à mon tour sur Facebook.

Nous sommes à la rentrée de septembre. Il y a eu une situation de crise dans une des principales agences bancaires de ce groupe rattaché à la Direction du Réseau Île de France. Il s’agit une agence éloignée du siège. Celle de Troyes. Un territoire qui habituellement «ne donne pas de problèmes» à la DRH. Le nouveau Directeur d’Agence s’est doté d’une toute nouvellement promue Second d’Agence. Entre eux cela a été à la fois une collaboration étroite et un désaccord profond. En peu de temps les personnels rattachés, sur place et dans les bureaux alentour, se sont alliés contre le Directeur l’accusant de harcèlement. Il a du être réaffecté à une autre agence bancaire et un coaching lui a été imposé. La Second d’Agence, véritable débutante en management, s’est retrouvée pendant plusieurs mois seule à la tête de ces mêmes équipes, puis, un nouveau Directeur est arrivé qu’elle a aussitôt «rejeté». Ni collaboration étroite ni désaccord profond. Pure et simplement un désaveu de principe. Originel.

Le nouveau Directeur craint que ce ne soit elle l’instigatrice de ce qui en est venu à être désigné comme «la fronde» contre son prédécesseur. Il craint de subir rapidement lui-même pareil sort. Il sollicite la DRH du groupe en ce sens, avec l’accord de sa hiérarchie. C’est le coach qui a accompagne le Directeur sortant qui est «naturellement» recontacte afin qu’il puisse «faire entendre raison» à la jeune manager et finaliser la résolution de conflit dont souffre l’organisation.

Ce coach est André de Châteauvieux. Il a effectué cinq ou six séances avec le Directeur d’Agence, des séances d’écoute et de parole libre, de prise de conscience assez prompte dans la tension du moment, premier grand écueil de carrière pour ce manager confirmé et performant, de ce qui dans son attitude peut agresser l’autre, et aussi de ce qui chez l’autre l’agresse. Par delà les rôles lisses, les places bien définies lorsque la fonction recouvre un peu trop la complexité du sujet, et les échanges sensés être «desaffectivés», «chargés» de la seule conscience professionnelle. Le «harceleur harcelé» a, depuis, repris ses fonctions pleinement, sans réaliser l’alternative qu’il avait envisagé d’une démission et d’une reconversion sur un de ses talents personnels. Et le coaching, et l’accompagnement, ont pris fin à ce moment.

André signale à son interlocutrice RH qu’il ne peut pas accompagner Cécile B;. s’il est ou a été en lien avec son supérieur. La nouvelle coachée ne pourrait pas se sentir en confiance, comme avec un accompagnateur choisi, dédié. La DRH souhaiterait pourtant boucler sans plus de difficulté et sans délai cette sortie de crise, qui lui échappe complètement de par la distance et de par la charge affective qui lui en parvient dans ses différents échanges avec les divers acteurs, comme une onde de choc. De plus, dans son esprit, une si jeune manager n’a pas à bénéficier d’un coaching. Le parcours de formation interne devrait lui suffire ! Elle est d’accord pour permettre une intervention extérieure, neutre, comme un rappel aux exigences du management, la solidarité entre pairs et une posture plus réservée vis à vis des collaborateurs. André insiste sur l’impossibilité déontologique et rassure la DRH en lui donnant mes coordonnées et en lui assurant que nous travaillons ensemble et que ce sera pour elle facile de travailler avec moi. Pour moi, aisée de prendre la mesure de la situation et avoir avec Céline une écoute ajustée et un langage de vérité.

André me prévient aussitôt par téléphone de ce «transfert de transfert», le transfert étant ce que notre client nous prétend pouvoir pour lui, et peu de temps après, effectivement, la donneuse d’ordre me contacte au téléphone. Elle s’intéresse peu à moi. Elle ne souhaite même pas dans un premier temps me rencontrer. Elle me prévient simplement de mon introduction auprès de Cécile, bénéficiaire du coaching, et de son appel imminent pour un premier rendez vous ou il s’agirait, en effet, de voir avec elle comment mieux s’organiser dans son quotidien de manager et dans ses relations hiérarchiques. Pour mettre fin à ses difficultés en l’agence de Provins elle a été réaffectée à un bureau qui le lui est rattaché ; elle en est la responsable avec une seule personne sous son management. Une deuxième agent se trouve aujourd’hui en congé maternité. J’aborde l’opportunité d’une rencontre en tripartite, ou même quadripartite, afin de rendre explicites les difficultés pour elle et pour son son supérieur actuel et d’ouvrir sur la perspective de son parcours de manager sous la coordination RH. « Ceci n’est pas une priorité. Il faut qu’elle retrouve vite les basiques de son métier : organiser, contrôler, animer les ventes et reporter des résultats commerciaux et de gestion de risque.»

Trois mois vont s’écouler avant que je ne rencontre Cécile en première séance. D’abord, la perspective d’une rencontre dans la seule agence disposant de bureaux pour une rencontre sans dérangements est celle de la Direction, et ceci me donne l’impression de l’effrayer car elle ne parvient pas à trouver de bureau disponible ni le temps d’y aller. «Maladroitement» je mentionne la possibilité de combiner ma rencontre avec elle avec une rencontre avec ses supérieurs, et rendre le tout plus naturel, moins «forcé». Elle refuse au téléphone et elle s’empresse d’appeler la DRH et elle souhaite tout suspendre prise de méfiance. Elle a entendu cette opportunité comme un lieu de formation personnelle en compensation des efforts fournis et ne souhaite avoir de «compte à rendre à personne». Je propose alors, pour vraiment marquer sa démarche personnelle, de la recevoir en mon Cabinet parisien. Elle laisse passer à nouveau le temps de trouver le bon train et le bon moment puis vient le jour… où mon précédent rendez vous se passe à l’extérieur. Elle est en avance. Je suis très légèrement en retard, et lorsque j’arrive elle est déjà repartie sans me prévenir d’un sms. Juste un appel rapide déjà en chemin vers le train comme quoi «puisque vous êtes absente je reviendrai une autre fois, ou pas d’ailleurs, parce que ce n’est pas facile de se retrouver ni pour l’une ni pour l’autre !»

Elle appelle la DRH et elle souhaite «a nouveau tout arrêter de ce qui n’a pas encore commencé puisque (je) ne serais même pas là pour (elle). Jamais.»

Patricia R. envisage cette fois ci de me désaisir de l’accompagnement. Elle rappelle André et insiste à nouveau pour qu’il rencontre Cécile, qu’il fasse une séance en recadrage sans plus, et « qu’on en finisse ». André la rassure en lui disant que l’accompagnement a commencé. Qu’il en est même superbement engagé, que la cliente déploie son «jeu» inconscient, et que je tiens sans doute ce cas, que c’est avec moi qu’il est important de s’ajuster, dans les limites de la confidentialité due à Cécile.

Mon hypothèse est bien celle là. Cécile B. est en proie a une «agitation» qu’elle «rejoue» avec moi, comme un «processus parallèle», comme une «répétition» dirions nous en psychanalyse. Le transfert est installé et Céline déploie un mode relationnel «jadis familier», qui trouve son origine dans son enfance et face aux figures d’autorité. Ce qui est important est de lui poser les limites de ce contrat de coaching qu’elle va effectuer avec moi quoi qu’il arrive et désormais sans plus tarder, de contenir par ce cadre des agissements qui me prennent pour cible moi, la DRH, son Directeur, de pouvoir parler à propos d’eux au lieu de les subir, de développer une pensée élaborée sur ces compulsions et sur les idées et les sentiments qui les fondent. Invasifs pour elle aussi.

La DRH me renouvelle sa confiance. J’ai déjà facturé deux séances qui n’auront pas eu lieu, celle à l’agence «mère» et celle à mon Cabinet. La DRH a également un doute sur ce procédé mais j’insiste comme André sur ce travail de l’ombre et sur sa valeur qu’il est important de reconnaître, institutionnelle ment, et aussi que Cécile en soit informée.

Bien entendu, de mon côté, le contre-transfert est ambivalent de suite. Autant positif, compréhensif de la souffrance que tout ceci donne à voir sans la montrer, que négatif, n’étant pas insensible à la froideur voire l’agressivité dont l’accompagnée fait preuve lors de nos échanges téléphoniques, et dans ses initiatives répétées de disqualification auprès des tiers. Je ressens un rejet, un refus physique à rencontrer cette femme «qui se met en danger et me met en danger».

A la fin de cette année, avec André nous avons concrétisé le projet d’un «atelier de campagne» pour des journées d’accompagnement en groupe et dans un espace temps réservé. Cet atelier se trouve à proximité de Sens, en Bourgogne, et telle est aussi la nouvelle affectation de Cécile B. Je reprends contact avec elle et lui propose de me rapprocher d’elle et qu’elle puisse aussi effectuer des séances rapprochées dans le temps pour bien «avancer ensemble» enfin.

C’est mon dispositif habituel dans le cadre de demandes privées, et je le pousse tout autant pour répondre aux demandes institutionnelles : une heure toutes les semaines ou tous les quinze jours au moins. Pour précéder toute montée d’excitation comme tout risque d’effondrement cycliques, ceux de la répétition, d’un espace temps où les prémisses sont au rendez-vous, et qu’elles peuvent affleurer de l’inconscient et du fantasme, à la conscience: au vécu partage avec moi. L’expérience psychique se trouve ainsi contenue et protégée, dépliée et régulée par la parole échangée. C’est ce qui a été convenu avec la DRH qui craignant seulement «l’emballement» me demande de facturer à l’avance toutes les trois séances et ainsi pouvoir poursuivre avec son accord implicite. Pour rappel le nombre habituel de séances de coach «standard» est de six à huit ; la DRH, a saisi pour la connaître, ma démarche psychanalytique, et souhaite la respecter tout en la balisant pour l’inscrire dans le cadre d’entreprise.

Lorsque je rencontre Cécile B. en janvier, je découvre une jeune femme aux yeux scrutateurs et au sourire triste. Dans son discours et dans son attitude c’est une professionnelle qui a un savoir faire et un savoir être indéniable et qui sait le déployer sans surveillance ni encouragement ni menace. Je lui demande alors de quoi cela servirait-il que je l’aide à être encore davantage performante ?
– Qu’allons nous faire alors ?
– Ce sera comme aujourd’hui, vous parlerez de tout et rien, vous parlerez de vous, de comment vous vous sentez, de ce que vous aimez, de ce qui vous est difficile, de ce qui vous est inadmissible, de ce dont vous manquez. Nous allons plutôt prendre les choses dans ce sens, et, vous allez voir, cela portera sur votre travail et sur vos relations, tout naturellement.

Cécile B. se sent visiblement bien en ma compagnie effective. Bien différente de celle au bout du fil qui parlait a ses fantômes avant de me rencontrer. Je rajoute aussi que ce parcours de séances est naturel et confidentiel, et que c’est pour cela que c’est à partir d’elle-même, a son rythme, et que rien n’en sortira, personne d’autre n’aura d’accès à ce qui s’échangera.

Dès cette première séance, elle aime reconnaître «qu’on (lui) doit bien ça, après (l’)avoir laissée si seule, (elle) qui étai(t) experte des montages financiers professionnels, revenue à des problèmes «particuliers» et avec tous ces gens, clients et employés, à (ses) crochets». Je laisse dire et attends que chacun de ces mots, qui est chargé de sens pour elle, puisse revenir, s’affiner de contenus, se densifier d’émotions au fil des séances, au fil du travail préconscient.

A la deuxième séance, Cécile fait un petit malaise. Nous avons pris place dans des chauffeuses face à la cheminée, l’atelier n’étant pas encore aménagé pour recevoir. La position inclinée de son siège lui fait un moment penser à la mort, et elle partage sur son père, chasseur, qui toute petite l’emmenait avec lui aux battues. Je m’intéresse à lui, à son métier, à son évolution, des éléments, souvent, d’identification au père, sous-tendant le parcours professionnel tant des «filles» que des «garçons». Elle se redresse tout à fait et elle balaye le sujet d’un : «il est mort il y a longtemps».

Le séances se poursuivent sous la forme entremêlée du roman professionnel et du récit de vie. La petite fille studieuse est la femme bosseuse d’aujourd’hui. Bricoler son intérieur et réfléchir aux données d’un cas client, prendre en charge sa maman seule et malade, ou sa subordonnée, toute seule au guichet et souvent au repos de par un «mi temps thérapeutique», elle se voit bien être qui elle est, au bénéfice du travail fourni, et de ceux qui l’entourent. Moins clairement à son propre profit. Cela lui amène la reconnaissance de sa hiérarchie, ses bonus, ses promotions et son parcours manager, bien mérités. Mais elle est insatisfaite aussi.

– Dans les réunions, je vois bien que je dérange de dire ce dont nous aurions besoin, nous, managers de terrain. Que j’y mets une certaine émotion qui est perçue comme une exigence voire une tyrannie. Et toute cette période, où mon chef était parti, réaffecté ailleurs et moi laissée à la tête de tout. Sans personne à qui parler ! Lui-même aurait dû me dire pourquoi et où il partait !

Nous y sommes. Je lui permets de mettre d’autres mots, les siens, sur ces équipes dont elle s’est trouvée seule responsable après d’en avoir été… Seconde ? Qu’est-ce qui a changé pour elle très concrètement ?

– Tant que le Directeur était là mon rôle était facile. Il « parlait mal » aux autres, et moi je leur disais de ne pas se laisser faire, que c’était important qu’ils communiquent leurs besoins et qu’ils se fassent respecter, qu’ils partagent leurs incompréhensions de l’activité demandée, leurs doutes. Je lui disais moi-même à lui ! Je l’intimais de les aider ! J’essayais de lui faire prendre conscience de la réalité de chacun.

Après, nous n’avons fait qu’attendre ensemble le retour du chef, et ils me faisaient confiance pour parer au quotidien. Les résultats ont été très bons malgré l’improvisation souvent, aux prises directes avec le siège, coupé de notre quotidien, simple pourvoyeur d’objectifs chiffrés et demandeur de résultats en continu.

Moi, j’ai très mal vécu de ne rien savoir de mon Directeur. Tout était entouré du plus grand secret.

– Savez-vous qu’il y a eu enquête et une procédure lourde de RPS ?

– Oui, je sais, mais ce n’est pas une raison ! Et puis l’autre quand il est arrivé il a fait comme si je n’existais pas aussi ! Que «cela ait tourné» sans lui et plutôt «sur mon dos», ça, personne ne l’a reconnu. Et on m’a proposé, pour me reposer disent-ils, de prendre la responsabilité d’un bureau éloigné. Je me trouve avec une collègue en difficulté à charge, et ce supérieur qui me regarde de loin et qui m’ignore au fond.

C’est au bout de six séances que le corps crie sa souffrance. C’est son dos précisément. Elle est arrêtée par son médecin et maintenue en position couchée. Elle évoquait souvent sa difficulté à rester en position allongée. Ses insomnies au lit. Elle finissait par s’endormir dans le sofa du séjour, épuisée. Je l’ai au téléphone, elle me dit qu’elle hésite à reprendre le travail, que son médecin lui parle de «burn out», de mesure de retrait. Je l’encourage à se reposer et à reprendre le travail comme cela est prévu par un point avec la médecine de travail et pouvoir ainsi être active dans la communication de ses besoins à l’entreprise comme elle aime l’encourager. C’est ce qu’elle fait, elle est reçue par la DRH et par son supérieur, elle peut dire bien plus simplement ses difficultés passées et actuelles, elle obtient une deuxième tête dans son agence, et, elle y tient, la poursuite de son coaching sur l’année en cours. Pour finir de consolider sa reconstruction à elle.

A son retour de maladie, je suis ainsi «témoin lucide» de ce parcours en «sujet». Témoin lucide, de la très belle expression d’Alice Miller, auteure et thérapeute des » violences douces, éducatives : c’est pour ton bien «. Le mieux qu’un accompagnateur puisse, de mon point de vue, offrir une fois que la personne accompagnée se relève de sa difficulté d’elle-même, c’est la reconnaissance de cette vitalité singulière et naturelle, sans le «il faut» culturel et social. Puis, sa présence ni poussive ni compassionnelle. Lucide. Qui voit clair en elle et lui permet de voir clair.

Et c’est ainsi qu’à la neuvième séance, sans transition – nous y sommes parvenues d’association d’idées en association d’affects depuis que nous nous sommes engagées toutes deux dans cet accompagnement -, Céline me confie la mort violente de son père dans son lit conjugal sous ses yeux à elle enfant, puisqu’elle partageait le studio cabine de ski en location avec ses parents. Et elle vide en larmes tout l’effroi de ses yeux, si fixes toujours, scrutateurs, de ce qu’ils avaient vu, d’impossible à concevoir ; et elle grimace ses mots de toute sa tristesse, de croire toujours que c’est pendant l’étreinte d’amour, sa mère sur son père, mais peut être tentait-elle seulement de le réanimer ? Que c’est pendant une étreinte à deux en tout cas que son coeur a lâché, la mère a crié, les secours sont arrivés et le corps du père recouvert d’un drap a quitté la pièce sans que personne à aucun moment ne pense à Cécile enfant, à sa peur, à sa peine, à sa colère. Les temps qui ont suivi elle a été déplacée et a vécu avec ses petits cousins toujours en grande fille. Ils étaient livrés à eux mêmes pendant que le drame retenait tous leurs parents dans des démarches et des regrets. Elle a animé la bande, ramené un peu de vie dans ce collectif d’enfants qui aujourd’hui, elle le regrette, distend ses rapports.

– C’est peut être parce que je n’ai pas voulu avoir moi-même d’enfants… Et qu’eux ils en ont.
Les autres liens avec qui elle est devenue – proche des équipes, en étreinte ambivalente avec ses supérieurs, en demande permanente insatisfaite de la RH mère etc etc – ce serait si réducteur d’en faire l’inventaire ! Son désir se libère de la levée de ses défenses et cela me semble une belle renaissance. Elle est si jeune et vaillante. C’est son histoire qui déroulera son caractère.

Ici pour bref décodage rappeler que c’est dans l’après coup que le trauma d’enfance (vécu ou imaginaire) se révèle. C’est dans la situation et les relations proches, similaires, transférentielles, de Céline avec son Chef et ses équipes, que l’affect impensable, et pour impensable enkysté de l’événement tragique vu ou visionné par l’enfant (infans veut dire sans les mots) a pu se libérer.

C’est souvent en entreprise, la deuxième matrice, celle qui nous fait naître professionnel, la deuxième famille, celle où notre rôle s’accorde à ceux des autres, mais aussi notre place et notre épanouissement, que cette grande souffrance surgit et demande l’accompagnement qui manqua alors. Demande le choc de la séance. Sur le fil sécurisant des séances régulières.

Un choc réveille un choc enfoui qui a besoin d’un nouveau choc, encadré, pour rétablir l’équilibre ontologique. C’est pourquoi l’accompagnateur d’un temps ne ménage pas. Le temps du coaching est compté comme dans la vie. Et ce qui doit se représenter par la force du transfert et se revivre dans la souffrance pour la laisser derrière arrive à mi parcours d’un cycle qu’on ignore.
Le cycle se complète alors par l’écoute, par le respect du temps psychique (j’irai dans ce cas jusqu’à quatorze séances), le temps que cela prend pour que tout le fantasmatique puisse s’inscrire dans une réalité, celle partagée avec moi, et se symboliser, retrouver les mots, adopter les codes du langage et avec eux les codes humains universels : la perte, le deuil, le manque, le renoncement, l’invincible amour.

Les relations de Cécile avec sa mère, son compagnon, son supérieur, ses collègues se sont apaisées. Elle fait de son côté mordant un atout qui sait plaire. Elle se dit et dit tout haut ce que peu n’osent dire mais elle le dit dans la joie dont elle jouit enfin. Et c’est un peu contagieux. De vivre. Sauf avec certains vaccinés pour se prémunir de la vie et promouvoir l’aliénation. Ceux-là elle sait les laisser derrière elle cette fois-ci. Coaching professionnel, coaching de vie, vous voyez, c’est au point de rencontre de l’intime et de l’universel, du social et du personnel, que cela accompagne assez bien, selon le « good enough » winnicotien.

Mon inspiration reste ainsi soutenue par celles et ceux qui ont traversé une psychanalyse et en ont retenue davantage que l’orthodoxie apprise le regain de leur humanité : Donald Winnicott, Alice Miller, André Green, Serge Tisseron. Deux d’entre eux sont ici cités, et bien d’autres, Lacan et de Freud aussi bien sûr, ont source mon premier ouvrage de coach publié aux éditions Kawa 2014 : L’Art du Lien.
J’en écris actuellement une suite : l’art du lien collectif. J’y revisite les processus de développement de l’enfant et de l’adolescent par la relation et qui se réactualisent et s’enrichissent de toutes nos relations, sauf à rester dans la répétition du traumatisme. Selon le socle conceptuel qui s’élève de :

– La théorie de l’attachement de Bowlby et de la violence fondamentale qui s’y lie selon le père de la psychiatrie enfantine Bergeret,
– Tout le travail de l’oedipe et donc de l’identification freudienne, incarné de la main d’un autre pédopsychiatre, Winnicott, et ouvert du divan vers les jeux avec les adultes comme avec les enfants que Freud s’était contenté d’observer hors cabinet (le Forda),
– Jusqu’à la rivalité paradoxale, riche de lien fort de la psychologie sociale, la réciprocité asynchrone et les plus récentes théories collaboratives, dialogiques et empathiques de Sennet aux U.S. et de Tisseron en France et en Europe.

Et mes cas en nourrissent les développés vivants de ces ouvrages. Merci ici de votre attention sur un récit dense et long comme un conte initiatique.

Il n’y a que par le récit que nous pouvons rendre compte, nous approcher, du vivant de nos séances. Tout sauf un acte clinique au sens d’un savoir doctoral. Clinique au sens du au chevet de celui, singulier, qui nous confie, vulnérable, tout ce qu’il contient à peine. Et dont nous ne saurons rien. Simples passeurs. Coachs du mot qui, comme management, cache et révèle son sens dépouillé premier. Ménage en chemin.

Merci au CNC de faire du récit de vie, de cas, de soi, la pierre angulaire de ce parcours d’accréditation.

 » Comme d’autres neurologues, je fus habitué à m’en référer aux diagnostics locaux et à établir des pronostics en me servant de l’électrothérapie, c’est pourquoi je m’étonne moi-même de constater que mes observations de malades se lisent comme des romans et qu’elles ne portent pour ainsi dire la marque de sérieux, propre aux écrits des savants. Je m’en console en me disant que cet état de choses est évidemment attribuable à la nature même du sujet traité et non à mon choix personnel. (…) Un exposé détaillé des processus psychiques, comme celui qu’on a coutume de trouver chez les romanciers, me permet en n’employant qu’un petit nombre de formules psychologiques, d’acquérir quelques notions du déroulement d’une hystérie (…) (ou de) l’histoire.  »

Sigmund Freud

Pas pleurer

Pas pleurerElle partit le matin du 20 janvier 1939, à pied, avec Lunita dans un landau, et une valise noire où elle avait rangé deux draps et des vêtements pour sa fille.

Une dizaine de femmes et d’enfants l’accompagnaient. Le petit groupe rejoignit la longue cohorte de ceux qui fuyaient l’Espagne, encadrés par la 11ème division de l’armée républicaine. Ce fut ce que, pudiquement, on appela la Retirada.

Une colonne interminable de femmes, d’enfants et de vieillards, laissant derrière elle un sillage de bagages crevés, de mules mortes allongées sur le flanc, de pauvres hardes gisant dans la boue, d’objets hétéroclites emportés à la hâte par ces malheureux comme des fragments précieux de leur chez soi puis laissés en route quand l’idée même d’un chez soi avait totalement disparu des esprits, quand d’ailleurs toute pensée avait disparu des esprits.

Pendant des semaines, ma mère marcha du matin jusqu’au soir, garda la même robe et la même veste raides de boue, se lava à l’eau des ruisseaux, s’essuya à l’herbe des fossés, mangea ce qu’elle trouvait sur les chemins ou la poignée de riz distribuée par les soldats de Lister, ne pensant à rien d’autre qu’à mettre un pied devant l’autre et à s’occuper de sa fillette à qui elle imposait ce calvaire.

Bientôt elle abandonna le landau devenu trop encombrant et fit, d’un drap noué autour de ses épaules, un berceau pour Lunita, qui devint comme une partie d’elle même. C’est ainsi qu’elle avança, plus forte et plus libre maintenant qu’elle portait sa fillette contre son corps.

Elle eut faim, elle eut froid, elle eut mal dans les jambes et dans tout le corps, elle dormit sans dormir, tous ses sens en alerte, sa veste repliée en guise d’oreiller, elle dormit à même le sol, sur un lit de branches, dans des granges abandonnées, dans des écoles désertées et glacées, les femmes et les enfants tellement entassés les uns contre les autres qu’il était

impossible de bouger un bras sans se heurter à d’autres. Elle dormit enveloppée dans une mince couverture marron qui laissait pénétrer l’humidité du sol ( ma mère : cette couverture tu la connais, c’est la couverture du repassage ), sa petite fille serrée contre sa poitrine, les deux jointes comme un seul corps et comme une seule âme, sans Lunita je ne sais pas si j’aurais continué.

Elle fut, malgré sa jeunesse, dans une fatigue sans nom, mais elle continua chaque jour à mettre un pied devant l’autre, ADELANTE ! l’esprit uniquement occupé à trouver les moyens de survivre, se jetant à terre ou dans un fossé dès qu’apparaissaient les avions fascistes, le visage écrasé sur le sol et son enfant contre elle, terrifiée de peur et suffocante à force de pleurer, son enfant à qui elle murmurait Ne pleure pas ma chérie , ne pleure pas mon poussin, ne pleure pas mon trésor, se demandant en se relevant couverte de terre si elle avait eu raison de faire subir cette apocalypse à sa fillette.

Mais ma mère avait dix-sept ans et le désir de vivre.

Elle marcha donc pendant des jours et des jours son enfant sur le dos vers un horizon qui lui semblait meilleur de l’autre côté de la montagne. Elle marcha pendant des jours et des jours dans un paysage de décombres et atteignit la frontière du Perthus le 23 février 1939. Elle resta quinze jours dans le camp de concentration d’Argeles-sur-mer dans les conditions que l’on sait, puis fut dirigée vers le camp d’internement de Mauzac où elle retrouva Diego, mon père.

Après maintes péripéties, elle finit par échouer dans un village du Languedoc, où elle dut apprendre une nouvelle langue (à laquelle elle fit subir un certain nombre d’outrages) et de nouvelles façons de vivre et de se comporter, pas pleurer.
Elle y vit encore aujourd’hui.

 

C’est peut être romancé, comme la mémoire de chacun dans la fratrie n’est jamais la même à propos des vécus partagés. Montse s’en est allée, en colonne d’émigrés et de réfugiés, de l’Espagne dont elle croit essuyer la perte, vers la France qui lui donne alors son gîte et sa chance. Montse a dix-sept ans. Je les avais quand j’ai complété mon dossier de réfugié Erasmus, pardon, boursier. Et je me dis en laissant ces lignes, et en pleurant malgré le titre, que peut-être, quelqu’un dans ma famille, était parti(e), et que je l’aurais suivi(e) en toute inconscience alors.

Alors, je demande, moi, à mon père. Ma mère était franquiste et l’est. Ou plutôt sa famille. Et elle s’y laisse bercer. J’ai demandé là à mon père : – sais-tu si quelqu’un des nôtres s’en est allé ?

– Mon père était officier, très jeune officier, dans l’armée Républicaine, dont l’instruction en cachette, en stage à l’étranger, fut sommaire.

Comme le suggère le résultat de la guerre. Et, quoi qu’il en soit, il faut reconnaître la puissance de l’armée nationale, de métier, et au départ du Maroc sans que l’on puisse l’arrêter – le NO PASARAN était un cri de désespoir -.

– C’est d’ailleurs dans la montagne de Madrid que ton grand père s’illustra de ce qu’il avait appris dans les Alpes !

Ah ! Voilà. Donc ce départ vers la France, qui inspire peut être le mien, était plutôt conquérant que reddition et défaite. Et je poursuis mon enquête personnelle :

– C’est donc ainsi qu’il apprit le français. Et qu’il émaillait sa vie de famille d’expressions et de chansons d’ici… Mais quand est ce qu’il rencontra ma grand mère ?

– Maria et lui furent des jeunes amoureux. Ce fut avant la guerre je crois.

– Elle nous racontait, petits, qu’elle traversait les lignes ennemies les munitions sous sa jupe…

– Je ne sais pas si elle y avait un rôle. Mais je sais très bien qu’un jour de bataille la cape de ton grand père lui avait été rendue et lui porté disparu. Mort au combat. Mais il réapparut, et à la conclusion de la guerre, même si son destin, d’avoir été du « mauvais » côté, sembla quelque temps incertain, il se fit apprécier des officiers nationaux, ses pairs, et j’en suis témoin des relations qu’il prolongea. Il quitta cela oui la carrière militaire, il entreprit l’enseignement supérieur en Lettres et en Sciences exactes et il réussit l’agrégation et embrassa le métier de professeur d’une jeunesse sans repères. Mais entrepreneur avant tout, de la vie, à pleines dents, il ébaucha ce qui est devenu la formation professionnelle : il ouvrit un réseau d’agences de formation pour adultes (dactylo, sténo et d’autres automatismes). Je tiens moi de ce bord. Ingénieur en Télécommunications. Chef d’entreprise. Et toi, je sens. French Tech Coach.

Il m’a appelé Eva. Je tiens un peu de ce Ernest dont il me parle et que je n’ai jamais rencontré. Disparu pour mieux renaître. A chaque fois. Lui il est. Eva va.

J’y vais peut être au delà, de ce qu’il aurait fait lui si un petit air de famille ne l’avait pas retenu. Puis lâché et re-disparu. Mari séparé de mère quand cela ne se faisait pas. Jamais je ne le connus.

– Il était orphelin de père. Pour lui l’amour était corrompu. Comme un lien qui mène nulle part.

Peut-être, je me dis, peut-être suis-je (re)venue en France le trouver lui et par delà ; trouver l’amour qu’il y laissa. L’amour de l’homme qui le commanda. « Capitaine, oh mon Capitaine, nous avons déclaré la guerre, la bataille fait rage ! Et attention, les victimes pourraient en être vos cœurs et vos âmes. » Ce cercle des poètes disparus m’avait aussi touché dru.

Mais le plan infini de Montse me dit bien plus que cela. Après tout, ne serait-elle pas venue en France retrouver le vrai père de sa fille aînée, un officier français ? L’Amour d’un soir heureux : André. Le seul. Plutôt que fuir LE danger ? Conquérante elle aussi, et pas d’une chimère, ou d’une perte : de la vie.

– Tu vois, si on me demandait de choisir entre l’été 36 et les soixante-dix ans que j’ai vivi entre la naissance de ta soeur et aujourd’hui, je ne suis pas sûre que je choisirais les deuxièmes.

Pas pleurer. Ça dit tout « ça ».

Lydie Salvayre, Goncourt 2014
Lydie Salvayre, Goncourt 2014

Lydie Arjona, alias Lydie Salvayre, est née en 1948 (l’année de la mort de Bernanos, qu’elle met en scènes entrelacees avec les scènes de guerre), dans le sud de la France, d’un couple de républicains espagnols en exil – mère catalane, père andalou.

Et, avant de devenir la romancière de «la Compagnie des spectres», puis ici, l’autobiographe et la lauréate du Goncourt 2014 avec « Pas pleurer », elle a été psychiatre à Marseille. Les lois folles de la mémoire traumatisée, de l’amnésie protectrice, et de la résilience, n’ont pas de secrets pour elle.

Lampées originelles

Elle a embrassé un lampadaire, un soir de nouvelle lune où elle revenait joyeusement d’une virée en famille. Un de ces soirs où tout semble possible, où maman s’est fait belle, où papa est un peu gai avec ses cousins, ses collègues ou ses copains, mais pas colérique ivre comme à son habitude, à chaque fois qu’il boit seul et « pas tant que ça », face à la seule tablée enfantine composée de sa femme et ses rejetons soumis.

Il a bu aussi ce soir, mais avec ses voisins il a échangé sa rage en rires partagés, et la vue des dames un peu allumées l’a aussi comblé.

Et elle, sa fille qui grandit et qui le regarde de plus en plus dans les yeux, face à face enfin, elle a embrassé ce lampadaire dresse sur le chemin du retour. Un lampadaire qu’elle n’a pas vu venir comme il ne l’a pas vue devenir femme. Lui.

– J’étais déjà sonnée du bras de fer avec la nuit, et mon père m’a giflée en plus. Le visage rougi, les yeux exorbités, c’était moi, c’était lui, face à face obscène à deux.Et elle rêve d’un homme qui est tour à tour noir, laid, gros, vieux, agite, et qui au milieu de ses nuits, encore aujourd’hui, la réveille de son insouciance que la journée elle retrouve invariablement.

 

Des choix d’engagement, dans un projet personnel, dans une relation intime, dans une passion secrète jamais elle n’en aura fait. Elle est « bonne » commerciale pour le compte d’autrui, elle achète « bio », et souvent elle y déroge pour un petit caprice sans plus de conséquence, et elle suit toutes les séries sur son écran de nuit. Puis, elle se couche et le cauchemar resurgit.

A cette séance la, elle n’a plus grand chose à dire, elle ne changera pas sa vie, et ses rêves les plus récents semblent effilocher ses craintes, et elle s’en satisfait. Elle est contente. Je ne dis rien et elle ajoute ce qui la trompe :

– Mon rêve de cette nuit était simplement que j’allais autre part et puis je ne sais pas si j’y étais ou pas, si c’était bien ou mal, j’étais juste plus seule que jamais dans mes rêves.

C’est vrai que bien souvent l’homme qui l’a surprend arrive lorsqu’une foule se rompt : ses collègues, ses amis ou ses sœurs.

Nous sommes presqu’au bout de la séance, elle invoque tous ces autres souvenirs qui lui manquent et qui permettraient peut-être d’aller plus loin dans la liberté qu’elle se cherche.

– Mais puisque je ne vois rien d’autre… Je m’enrage au quotidien de ce dont je ne peux me départir, puis je me calme et je passe à quelque chose d’autre. Ce serait ça le bout du bout du conte.

Je n’y crois pas une seconde. Tant qu’il y a vie il y a tragédie : héroïcomique ou romantique.

– La colère du père… – Ce sont les mots que je m’entends dire. – C’est comme si vous deviez la jouer pour vous retrouver vivante. Et qu’à chaque fois elle vous ramenait à la même impasse vitale.

– Une scène me revient à vous entendre à laquelle je ne pensais plus mais qui finit d’eclairer mon rêve, mes rêves, et ces répétitions de vie : un été nous sommes allés en famille en vacances loin de notre Nord habituel, de nos amis et de nos ascendants tutélaires. C’était un de ces villages de vacances où l’on se mélange, où les enfants sont libres et les parents tombent les masques. Surtout, a nouveau, nuit tombante. Il y avait de la musique et il y avait de la danse. J’étais une Lolita éprise d’un gamin qui appréciait mes caresses maternantes. Et j’ai dansé un slow et j’ai embrassé sa bouche, gourmande. Mon père est sorti alors de je ne sais où et m’en a arraché avec violence. Ce n’était pas une gifle cette fois, ma chair était peut-être devenue moins tendre, plus tentante, mais cela a été dans mon souvenir à nouveau un bras de fer et de nuit qui m’a cette fois-ci voilée comme on bouche l’origine du monde. Ce jeune garçon que j’aimais n’a plus jamais osé me rapprocher…

– Et est-ce que vous vous êtes rapprochée vous même depuis de cette jeune fille qui ose ?

Elle pleure. Et elle embrasse ses larmes. Elles coulent jusqu’a sa bouche qui les accueille comme une douceur. Elle lèche leur saveur. Et j’en suis le témoin respectueux.

Car il est temps que cette femme que j’aime accompagner soit aimée d’autre que son père n’a cru l’aimer. Depuis qu’il a disparu et qu’elle m’a approchée, elle est encore davantage suspendue à son désir qui n’est plus, qui n’a jamais été, rien.

A cet instant, en cette fin de séance pour rien, elle s’aime, je l’aime et le jeune Denis a resurgi en son souvenir pour l’aimer comme elle est.

Pas comme un reflet du même. Elle est autre. Et elle est être libre et sensuel. Désir singulier. Qui embrasse la vie à pleine bouche debout face au ciel.

Elle est à 100%

 
Elle tente d’épanouir son métier hors des murs étriqués de son employeur actuel. Mais elle ne se résout pas à le quitter.

Mégalo, il comble de sa petite personne fantasque la médiocrité réelle de son affaire. Et il semble la fasciner tant elle fait siens ses enjeux. Mais je sens que je ne peux rien en dire sans risquer d’être mesquine. Alors, encore un instant, je me tais. Et « l’instant d’analyse » arrive tout seul et à propos :

– Ce que je n’aime pas c’est le travail au rabais que je fais ; j’ai honte même d’y voir mon nom associé…

– Le nom du père… – Je lâche enfin. – Je veux dire… C’est une expression métapsychologique que je me excuse d’employer…

– Au contraire. Ne vous excusez pas. C’est justement son image qui me venait en tête en disant cette phrase là. Mais je ne sais pas pourquoi.

– Salir le père à obéir aveuglément… la mère !? – Je m’excuse à nouveau, car je ne sais pas d’où je sors pareille interprétation.

– C’est très juste, mon chef fait plutôt figure de mère tyrannique sans aucun contrepoids, et c’est peut être « mon père » que je joue avec lui…

Je ne commente pas ce qui la surprend déjà. Un peu plus tard enfin, elle parle « vacances » et elle fait le même conflit d’échelle qu’elle se pose pour son destin professionnel.

– Valentin veut d’un stage en voilier, et apprendre à le manœuvrer, mais moi je ne me sens pas prête pour un tour du monde avec lui et seuls !

– Attendez. Je ne comprends pas. Si vous parlez des actuelles vacances d’été, j’imagine que ce ne serait qu’une initiation, une formation encadrée, et avec un équipage au complet. Et vous pensez déjà au « tour du monde » et « en solitaire » ?!

Elle se fait toute petite de s’y reconnaître si bien. Et je tire alors joyeusement sur son nœud marin, et si « père-vers » par moments…

– Ce que j’en comprends c’est que, pour vous, choisir des vacances ou changer d’employeur prend les mêmes allures d’enrôlement auprès du roi ou rien ! Et si vous commenciez déjà par ce simple stage de voile ? Et si vous faisiez un tour de place professionnelle ?

– Ce que j’y comprends moi c’est qu’il y a pas de petit chantier pour moi ! Que des grands travaux insurmontables en une fois !

– Et lorsque vous étiez plus jeune tout était dans la démesure de la part de vos parents : vos devoirs d’école, en faire plus pour performer, vos activités extra scolaires teintées de compétition, votre taille et votre poids, d’enfant voulu si grand !!

Voici un endroit où père et mère se retrouvent face à elle à l’unisson. Et elle si seule. Et elle a 100%

– Vous voyez : venir ici, dans ce petit chantier de vous qu’est la séance, une petite heure par semaine, cela vous honore d’effort après effort, et de liens à taille humaine, avec moi et vos fantômes un par un.

Elle semble étonnée et fière d’elle, je crois. Et de suite, avant qu’elle ne minore ou démesure sa part, je la double encore un instant :

– C’est parce que je suis là vous allez me dire. Mais ce sera toujours cela. Vous ne serez pas seule, pas si seule que lorsque vous étiez enfant face aux colosses parents. Là-bas, sur le voilier, Valentin y sera. Et plus loin, un nouvel employeur, aussi petit que lui, aussi petit que moi, qui saura partager d’autres petits chantiers de vous et de lui à la fois. De vous, petits chantiers deviendront grands :

Vous épanouir dans votre métier, être heureuse dans votre couple et enfanter la vie, quels d’autres grands chantiers voyez-vous à la hauteur de ceux-ci ? Sûrement pas ceux de votre chef actuel que vous vous appropriez aujourd’hui. La séance est fini. Je vous retrouve en septembre. À 100%

En Mère du Nord

– Vous avais-je déjà dit que ma mère m’avait perdue à la plage ? Je n’en ai pas le moindre souvenir. Mais quand vous soulignez mes difficultés à me départir. C’est à cela que je pense. À ma mère encore aujourd’hui paniquée de sa négligence…

– C’était à quel âge ?

– Cinq ans.

– Vous étiez grande pourtant… Les souvenirs sont possibles.

Elle n’entend que la référence à sa taille, puisque c’est cela qu’elle tire comme un fil de soi.

– Oui. J’étais grande, très grande, très fine, et comme vous, une queue de cheval au vent qui me culmine.

Elle y est en me voyant. C’est mieux qu’un souvenir. C’est revenir, par le transfert soutenant le retour du refoulé entre elle et moi. Malgré elle qui s’en protège. Aux dépens de mon exigence à moi.

– C’est à cela d’ailleurs que je dois l’heureuse issue de ce moment perdue : je me détachais de la masse et elle a su me retrouver des yeux. Par contre je ne pense pas que moi j’ai pu me retrouver dans ses bras, vous savez ? Les manières présidaient…

– Et votre père ?

– Je ne pense pas qu’il était là. Et en même temps il était présent pour moi ! Je ne pouvais que penser à sa colère de m’être perdue. Oui. C’est bien la colère qui domine l’émotion que je retrouve enfin là… Pas un geste de ma mère. Pas un mot posé du père. La distance et l’effroi.

Comme moi quand elle se perd dans ses affres que je ne connais pas.

– Merci ! Merci Éva ! Je crois que nous touchons ici un instant décisif de ma vie et de mes vies : de femme, de professionnelle et d’amie.

L’analyste se retire comme marée au plus petit coefficient lorsque le retour du refoulé inonde tout de son désir enfin retrouvé.

– M’apporterez vous des hortensias de votre jardin une fois la saison terminée ? Qu’est-ce qu’elles sont belles à souhait !

L’accompagnateur reprend ses droits, et ses devoirs d’aimer mieux que cela :

– Oui, Nicole. Je vous cueillerai des hortensias par brassées. Comme un bonnet de bain en mer du Nord : chaleureux et éclatant.

– Merci vraiment…

 

Caresser l’ombre blanche avant qu’elle ne plane ailleurs : de transfert en transfert

Elle a choisi pour défense de plonger dans l’eau souvent. Je dois être père et mère de transfert, l’air et la terre qui lui manquent. Je suis feu, elle ombre blanche.

[ Caresser l’ombre blanche avant qu’elle ne plane ailleurs : de transfert en transfert ]

Elle rêve d’elle en vacances et avec l’amie qu’elle a choisie pour intime confidente. Et puis se joint à elles, on ne sait pas pourquoi, cette autre amie perdue qu’elle aimait, puis plus, puis flou…

Elle se tourne vers moi enfin, puisque pendant la séance elle me regarde à peine, prise par la visualisation de ce qu’elle évoque m’a-t’elle confié il y a peu. Mais là elle me regarde. Le transfert opère :

– Cette amie était grande et belle. Et telle était-elle en mon rêve, et je ne savais pas pourquoi je retrouvais cette envie irrépressible de la faire sortir de là. Je ne le voulais pas cette fois !

La semaine précédente nous avions évoqué la possibilité inconsciente de me rejeter. Et de ne pas vraiment faire le « travail » avec moi. De donner le change comme ailleurs et autrefois. Me rejeter sans que cela ne se voit…

Le change ment, mais le changement est là, puisque dans ses rêves elle ne me rejettera pas. Elle essaye malgré elle de rester arrimée à moi, pour se désarrimer du « mal de mère » qu’elle est ; pardon, qu’elle a.

Je n’interprète pas ce rêve. Je le laisse planer de son « ombre blanche » sur nous deux, et elle libre associe dans le sens de ce « mal » étrange, et familial.

– Je côtoie trop de personnes en ce moment, et même en nos séances, là où je visualisais deux, trois amis à la fois, mes quatre collègues, mon homme et moi, je vois apparaître des gens discordants au milieu de tout ça. Cela me donne le tournis.

Le roulis de maman manque pour lui donner le « la » : ce sont qui les aimants, les aimables et aimés dans tout ça ? Ce ne sera plus elle, la mère, qui fera la part belle et la part à part : – Ceux là tu les aimes parce que je les « aime » moi, parce que je joue avec toi, ceux là je les méprise et tu les oublieras.

Et le père dans tout ça ? C’est dans un autre rêve qu’elle l’a placé d’elle-même. Deux nuits plus tard. Il prend la forme d’un ancien « boss », comme elle dit, de ce mot qui évoque pour moi les hématomes.

Dans le rêve, le boss-père lui demande « pardon », comme moi, et elle accepte de revenir dans ses bras. Reste à savoir si c’est père-vers de sa part à elle de se laisser faire à lui, ou si c’est vers-elle qu’enfin elle prend le « cap » : devenir capable d’amour et de travail est ce qui la conçoit.

Tout ça je me le dis en moi. Je ne donne à Enora que les mots qui lui manquent pour poursuivre sa descente, en plongée qu’elle aime, tout vite tout droit, jusqu’au prochain palier et se poser là-bas. J’affermis le palier que je vois là. Je lui apporte l’oxygène aussi, je crois. Et je lui dis comme cela :

– Vous devez vous sentir en ce moment bien à nouveau seule au monde, comme nous le sommes tous à notre (re)naissance, face aux seules « formes » que sont les autres alors, familières et étrangères tour à tour, et les deux à la fois.
Bien nécessiteuse aussi de « pardon », de réparation, de ravitaillement de cet air qui vous a manqué, là où l’air devrait être naturel : à l’air libre (re)trouvé.

Elle reconnaît dans mes mots les sensations qu’elle éprouve.

Je ne lui dirais pas que « l’air » l’apporte le père, entre la mère et elle, et que « la terre » c’est la mère, qui la contient en elle. Et que toutes ces « formes » autour de l’une et des deux, à l’origine intimement imbriquées, puissent graviter sur terre ferme et solide. Chacune son orbite, et la terre le vigile.

Terre instable et friable, père enterré par « elle », elle semble avoir connu.

Je la laisse pour l’instant dans l’eau de sa protection.

Et que d’autres « ombres blanches » survolent notre union.

D’être tour à tour père et mère, j’en prends soin, cela oui. Moi qui suis  » le feu » ravageur si je tombe dans ma douleur. Qui disait il y a peu dans un de ces groupes coachs qu’avec André nous animons : le compost brûle, oui. Il prend l’air qui l’accompagne entre ses couches végétales, et en fait combustion, pour créer de la terre à nouveau ?
Ah oui, c’est lui, qui fait du « passage » son sujet de mémoire, et de nos mémoires le terreau de nous, sujets.

Je serai feu, puis terre, et la pluie ce sera elle, quand elle grandira bien plus libre que moi. Sortie, de mère, caresser l’ombre blanche avant qu’elle ne plane ailleurs. De transfert en transfert, je me trouve et je me perds. Et j’aime accompagner.

 

De mère et de peur

image

De mère et de peur légitime

Elle a passé ses vacances en famille, loin de son amoureux qui se languit d’elle mais qui ne pense qu’à donner la vie. Et elle redécouvre, elle me confie, que sa grand mère aussi avait eu un  » démeli mélo mêlé  » avec son grand père – le même « je t’aime, moi non plus » jusqu’à ce qu’elle finisse par céder -, et que leurs enfants alors  » sont venus  » sur le tard.

Et elle revient à cet amant dont elle ne veut pas, pas comme ça ; au collègue qu’elle doit mettre à distance aussi, lorsqu’il s’en mêle de comment  » elle lui refile le bébé  » qu’est le dossier traité à deux : stop l’ami.

– Mais c’est vrai non ?! Toutes ces filles qui sortent sans protection. Heureusement que mon père lui, il s’est soucié de ma sœur et de moi même…

Tout s’éclaire et elle lâche alors dans un éclat de rire :

– Il nous a fait tellement peur des représailles qui auraient lieu si nous tombions enceintes… Que la peur dure encore !!!

Illustration Rolf Kesserling

 » Dans les cavernes ornées, on a trouvé plus de signes, de marques et de sculptures, signifiant ou symbolisant la vulve féminine, que d’aurochs et d’ours ou de tigres. Des milliers de triangles fendus ont été grattés dans la roche souterraine, des centaines de sculptures, sortes en bas-relief qui esquissent, par leurs deux lèvres boursouflées, sorte de bouche verticale, un sexe de femme parsème la roche souterraine.

Dans ces grottes magiques et protectrices, les hommes de l’époque qui devaient s’y glisser avec assiduité. Ils retournaient probablement dans le ventre de leur Mère… la Terre. Ce faisant, ils cherchaient (peut-être) ce souffle magique qui n’existait pas en surface, là où tous les dangers, toutes les difficultés de la vie, les guettaient. « 

Le Turquetto, un étranger en empathie

Sami Soriano, par Élie
Sami Soriano, par Élie

 » Le soir Zeytine aimait raconter sa journée. Une fois ce fut la discussion qu’il avait eue le matin même avec Halis :

– Je te disais il y a longtemps que les gens ne savent pas regarder, tu t’en souviens ? Que ce qu’ils veulent, c’est qu’on les regarde, eux ?

Il éclata de rire :

– Eh bien, je me suis trompé, mon Raton ! Les gens ne sont pas plus bêtes que toi ou moi. Au contraire, ils sont astucieux, et même plus qu’ils ne le pensent. Ils sentent que regarder, je veux dire : regarder vraiment, risque de leur apporter de la douleur… Ils constateront que tout change ! Leurs amis, leurs femmes, leur travail, tout ! Et tu sais quoi, Raton ? S’ils admettent que le monde change, ils devront changer, eux aussi… Et c’est ce qu’ils détestent le plus.  »

 

Ce sont les derniers instants d’un voyage auprès du  » Turquetto « , peintre de génie et combattu sous prétexte de troubler les convictions religieuses de l’époque, de Venise jusqu’en ses terres d’origine en Constantinople. Il y retrouve son mentor, un estropié de la campagne d’Arabie, faisant œuvre et campagne désormais auprès des hommes du bazar. Auprès du jeune Élie aussi. Puis, auprès de lui-même revenu, vieilli, faussaire de sa vie, auteur de toiles vraies, et brûlées. Sauf une :  » L’homme au gant « , sous la signature de son maître en l’art, Titien, sauvée.

L’homme au gant. Portrait du père.

Il l’a longuement regardé, son père, Élie / Turquetto, comme il a longuement regardé autour de lui et produit des portraits saisissants de  » design » et de  » colorito ». Salué, toute à la fois, pour la rigueur du dessin et la puissance des ambiances et sentiments encrées.

Les a-t-il vous changer ? A-t-il figé l’instant pour cesser les variations, les contradictions que chacun de nous enferme, les trahisons quotidiennes, les déceptions durables ?

Élie rejoint son mentor et le regarde sans jamais retoucher aux pinceaux, jusqu’à sa mort. Élie réapprend à vivre sur la toile d’une âme transparente. Des seuls pinceaux de sa voix blanche.

Le lendemain de l’inhumation de Zeytine, il prend sa place au bazar et il peint, « pour la pile » qui était le lieu de son imagination inaliénable depuis l’enfance, le portrait de son père sans le couvert du noble qu’il avait jadis posé sur lui.

 » Il l’avait représenté en pauvre bougre qu’il était. Au coin supérieur droit de la feuille, sa main avait écrit ces mots :

Sami Soriano, employé d’un marchand d’esclaves à Constantinople.  »
Pour que l’homme vienne à la vie, la mère l’accouche, mais surtout, pour qu’il marche debout, le père doit être dit. Ainsi soit-il…
imageVariations toutes personnelles sur l’ouvrage que je referme à l’instant :

Le Turquetto
Metin Arditi
Actes Sud, 2011

Ne en Turquie, familier de l’Italie comme de la Grèce, Metin Arditi est à la confluence de plusieurs langues, traditions et sources d’inspiration. Sa rencontre avec le Turquetto ne doit rien au hasard, ni al l’histoire de l’art.

Car pour incarner ce peintre d’exception, il fallait d’abord toute l’empathie – et le regard – d’un romancier à sa mesure.

Metin Arditi habite la Suisse, où il enseigne à l’Ecole polytechnique et présidé l’Orchestre de la Suisse romande. Toute son œuvre romanesque est publiée chez Actes Sud.

Elle(s) rêve(nt)

De rêve, de contre-transfert et d’interprétation… Oups ! Je suis coach.

Noyer de l'Atelier des Jardiniers à Sens, la veille de cette séance
Noyer de l’Atelier des Jardiniers à Sens, la veille de cette séance

Le noyer creuse le ciel de ses doigts en sang…

Et aujourd’hui c’est en la forêt qu’est, en rêves, son père mort, qu’elle s’est internée en séance et la nuit d’avant.

– C’était sombre. C’était beau. C’était… voyez-vous ces feuillages sous la lumière déclinante du zénith ? Comme emportés vers le haut. Et moi engluée dans son ombre. encore et encore.

– Il serait peut être temps de relever le gant…

– Pardon !?

– C’est une expression que vous avez utilisée à plusieurs reprises, sur plusieurs séances…

Elle ne relève pas plus, mais moi je me dis, et le garde à nouveau : que le gant cache, peut être, autre chose, que des doigts d’enfant.