À deux se perdre, à trois être chacun

 

Elle se perd dans la folie privée du père. À chaque fois qu’elle tente de l’approcher.

– Avant il me fallait au moins une semaine pour retrouver mon énergie après un échange avec lui, même téléphonique ! Aujourd’hui je sais que ma journée d’après sera  » sacrifiée « . Bientôt, peut être bien que, avec le travail sur moi qu’avec vous je fais, je parviendrai à m’exposer et rester entière.

C’est d’une angoisse de morcellement dont souffre le père…

Moi aussi j’ai été très  » puzzled « , du terme anglo-saxon qui illustre si bien la confusion, aux débuts de son accompagnement. Elle porte en elle la deliaison qu’elle honnît.

Aujourd’hui, je parviens à rester sur mon centre à moi, et à l’approcher avec moins de dispersion, de par mon propre travail de longtemps et de supervision de coach.

En somme parce que j’ai  » tertiarise ».

J’ai ouvert notre relation, susceptible pour l’une et l’autre d’archaïque fusion, en termes mère-fille, interdite pour la part du père qui aussi transite, à un tiers superviseur. Cela fait partie de l’hygiène de l’accompagnateur, de la déontologie de la profession, mais surtout d’un besoin humain fondateur et important : ce n’est qu’en triangle relationnel que l’on quitte l’opposition-perdition entre l’un et l’autre, et que la liberté de l’un et de l’autre jaillit.

L’enfant sépare père et mère autant qu’il ne les réunit. Père sépare mère et enfant et ainsi les réunit autrement. Mère donne au père sa place et la relativise en même temps. C’est le triangle relationnel originaire. C’est le triangle fondateur toute notre vie durant.

Ce triangle identificatoire se perpétue d’après moi davantage en triangle romanesque de René Girard, par les découvertes des neurosciences attesté, qu’en triangle dramatique de Karpman trop mécanique à mon goût de liberté.

La philosophie de René Girard fait place au désir de chacun qui peut s’exprimer à la vue du désir de l’autre pour un tiers. Neurones miroir connectées. Et créativité alors de tout un chacun pour faire vivre ce désir en acceptant ses propres limitations et la différence d’autrui.

En mon cas précisément, lorsque, de Katherina à mon superviseur, je parle « cela parle » à la fois d’elle, et de lui à qui je parle, et dont le « supposé de moi » module mes dires avant même qu’il n’en dise lui-même quoi que ce soit. Et bien souvent à l’encontre de ce qu’il me dira.

Ce qui « me dérange » en elle, est dérangement de moi. Ce à quoi, lui, il m’appellerait est exigence de moi.

Puisqu’en lui parlant d’elle et moi, de lui et moi, je ne lui parle QUE de moi pleine.

Aussi, lorsqu’elle Katherina, me parle du père, visiblement prise en un affect « limite » – au bord de sa folie privée à elle, et donc au bord de l’analyse -, elle se rassérène aussi. Et par les tours et détours de la libre association d’idées c’est à la relation à son frère lorsqu’ils étaient enfants, hors danger adulte violent et sexuel, qu’elle en vient.

Je saisis ce cheveu d’ange, pour expliciter ces affects, un-pensables et inter-dits, qui aujourd’hui encore la nouent à Lui. Le père.

– C’était comment physiquement entre votre frère ainé et vous ? Des bagarres ? Des mamours ?

– Ah non… Des câlins jamais. Des empoignades souvent. Nous aimions jouer ensemble au grand méchant…

Et c’est curieux, me vient de suite à l’esprit un souvenir enfoui. Était-je petite que sous le lavabo j’avais fini. Et en me relevant je me suis ouvert la tête. J’étais ouverte à lui.

Fantasme inconscient affleure et, confiante de la tertiarisation que l’accompagnement libre permet, elle poursuit :

– L’autre souvenir qui me vient correspond à l’adolescence et là je me suis ouvert la jambe contre le tranchant du lit.

– Seule ou en présence du frère ?

– En pleine bagarre aussi. Je le lui ai caché je crois. Il n’a rien vu j’espère. Cela saignait terriblement pourtant et je me suis soignée, en cachette toujours, là où points de suture, comme la première fois, auraient été bien nécessaires !

C’est ma mère qui, malgré mes effets de jupe ou peut être à cause de cela, a découvert la plaie quelques jours plus tard.

Tertiarisation originelle retrouvée et réussie peut apaiser la rencontre avec le père ; peut permettre la rencontre avec l’amant d’aujourd’hui.

Ces deux scènes, de l’enfance, et du sang d’adolescence, contiennent à elles seules Katherina face à Lui. Et Katherine face à Elle. Katherina femme pleine.

Et moi je vis, à travers eux deux, cliente et superviseur, père et mère, ma plénitude à moi aussi.

À suivre…

 

Un ange passe

On va prendre la peugeot, là, bientôt. Le père doit passer l’aspirateur dedans tous les deux jours, à peine si j’ose y poser une fesse. La petite nuit tombe sur la maison. Le ballet des volets à fermer et le feu qui flambe y’en a des stères à brûler, ils ont du débiter la forêt jusqu’à Draguignan. On sait jamais si les russes attaquent l’Ukraine. On a fait hosto, le traitement. Ma vieille s’était fait une beauté pour le jeune médecin, une pointure, qui fait son galant. Elle m’a fait l’article du lieu, flambant neuf, la visite, comme un agent immobilier. Mais elle avait les mains qui tremblent. Deux heures avant de prendre la peugeot pour m’amener là-bas, au bateau, reviens vite denis, oui je suis nomade, le type essoufflé. Avant on était plutôt citron dans la famille, les bagnoles du général, quelque chose le général, le grand Charles on disait, mais on a jamais pu se payer la ds. Toute façon la DS c’était pour les hommes, les femmes et les enfants avaient envie de gerber. Mon vieux est là, à un mètre sur son PC, j’ai un peu la honte d’écrire comme ça sur eux, en loucedé, mais je suis écrivain, c’est mon métier la chronique de nos manies humaines. Maman fait dans le sudoku, pour moi du chinois… « quatre gousses d’ail et curcuma » qu’il dit le paternel, il bosse son poulet curry, coco, le retour. Tu lui parles pyramides de Chéops, il saute sur son ordi. Un surfeur. Mon père le surfeur d’argent. La peugeot patiente dans le jardin, bientôt le bateau, je vais m’y saouler dès le quai, le martini est à 4,80 euro, mettez m’en un autre. Et puis après un petit vin de Sartène, en mangeant. Il est déjà 7 heures, elle dit la mère, oui déjà. C’est toujours déjà, nos vies, tu sais. Demain matin je descendrai du bateau jaune comme une guèpe, je rejoindrai, Ajaccio ville impériale, et mon petit bonhomme, la génération descendante. J’aurais la gueule de bois. Je verrai passer mon ange dans le ciel.

 

Le printemps des femmes

Elle est tombée souvent en son enfance. Elle est tombée souvent face au père  » lui offrant ses plaies ouvertes… »
C’est comme cela qu’elle le dit d’elle-même.
Elle est tombée souvent alors. Elle ne tombe plus. Elle ne s’offre pas. Ni à l’homme d’elle en dehors. Ni à l’homme qui l’habite et qu’elle étouffe « comme maman ».

– Il serait temps de relever le gant… – elle ajoute.

Il est temps de le jeter telle femme en séduction.
De le relever tel homme conquérant.

En cet entre-deux elle tisse son cocon.

– Je me donne le printemps pour passer à l’action ! – rêve papillon.

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Ne changez rien…

– Toujours ces réveils intempestifs dans la nuit.
Cela ne change pas… Cela ne change rien…

Abattue elle. Silencieuse moi coach. Et le réveil et le rêve se tissent ici même entre deux fauteuils et mon regard divan.

– Si. Ce qui est nouveau est qu’auparavant, je me réveillais tôt, et que désormais, je réussis toujours mon réveil de la nuit, mais je rate volontiers mon réveil matinal. Et je m’épuise alors… de courir et courir et courir, du lit au bureau, vers le Car et en retour.

Et puis cette semaine, sa présence est requise, non plus « au bureau » en banlieue forestière mais au sein d’une Convention inter-Entreprises. Nul besoin de courir, ni de Car, ni de fuite, ni de planque .

Elle va pouvoir se rendre, « à pied » de son tout petit nid sous les toits de Paris à la scène du monde.

– Mais je calcule mal et je cours et je cours encore et encore !

Face à ses répétitions symptôme d’un jadis, je hasarde un classique de l’accompagnement : le voyage express en enfance. Puisque moi-même j’y suis.

– C’était comment, vous, petite fille entre l’école et la maison ? Ou tout autre déplacement… En vacances, en famille, chez des amis… Qu’est-ce que cela vous évoque ?

– Le souvenir qui me vient est la première hospitalisation de ma mère…

Inconscient ne répond pas sur commande. Il s’invite en écume passée des jours présents. Entre mes doigts je tente de la retenir un instant et en faire peut être la dentelle d’un autre lendemain.

– Vous inquiétiez-vous pour elle ?

– Pas vraiment. J’étais même plutôt heureuse que cela cesse. J’en avais un peu assez de leurs querelles… À chaque fois un objet à la main – peu importe : un fusil, un couteau, une bricole qui traine dans le salon -, papa se prenait à elle et moi j’accourais protéger, de mon corps de petite fille vive, son corps de femme soumise, et lui éviter peut être le pire.

– N’aviez-vous pas peur pour vous non plus ?

– Non.

– En étiez vous complice ?

– Pardon ?

J’entends alors l’énormité que j’ai dite : complice du bourreau. Ces lapsus involontaires, de l’accompagnateur lui-même, tissent toujours la dentelle sur les vagues de l’inconscient. Mais une fois que c’est dit, je peux le dire autrement, et faire tirages papier glacé du négatif (cf. L’inconscient de l’analyste comme le négatif de la vie psychique du client – André Green).

– Avait-il de la complicité entre votre père et vous ? Vos relations père-fille semblent avoir été sympathiques, pour que vous puissiez « alchimiser » sa colère en bienveillance envers vous-même.

– Je suis la benjamine. Maman nous a souvent raconté que  » papa n’a pas toujours été comme ça ». Je pense que ce sont les bons souvenirs qu’en gardent mes aînés.
Moi je n’ai pas connu ça, mais en même temps, étant très petite quand  » papa a dérapé « , j’ai sans doute pu tisser avec lui les liens affectueux d’un bébé grand à un bébé vrai.

Et elle poursuit vaillamment la libre association de ses affects et pensées tels qu’ils affleurent à son préconscient :

– C’est qu’ils devaient tous deux traverser ma chambre d’enfant pour se rendre en leur chambre de parents. Et alors que je dormais j’entendais  » pan-pan-pan « . C’était les pas de mon père avant ou après son forfait, je n’en savais rien, mais je distinguais sa silhouette toujours son truc à la main.

– Les coups, les foulées, le « fort fait » originel, l’objet, ou même le truc, à la main. C’est une formidable condensation, comme un rêve éveillé qu’ici vous contactez, et qu’en votre vie d’aujourd’hui vous répétez.

– Je contacte surtout que je suis moi-même devenue – en famille, en amour, au boulot -, attaquante, rejetante, fugitive, impitoyable, hypersensible !?

Elle a déjà fait  » le retour vers le futur  » que conclut toute analyse. Ce ne sont plus aujourd’hui nos parents responsables de nos bêtises… Ne reste plus qu’à poursuivre de séance en séance le travail inconscient et l’intelligence de la relation.

– Nous allons nous arrêter là pour aujourd’hui. Mais vous voyez bien que vous n’avez pas tant besoin de changer vos rêves et vos courses, vos coups rates et réussis, à présent comme hier. Bien au contraire. Le temps psychique est rétif au volontaire : il est inconscient. Laissons lui faire son travail. Vous vous y retrouverez. Et surtout telle que vous êtes, ne changez rien.

(C) Caras Ionut
(C) Caras Ionut

Recherche en paternité : l’absent mais implicite dans le contre-transfert

Elle a choisi de se faire accompagner en groupe de coachs et en duo d’animateurs, et aujourd’hui elle apporte un cri de guerre :

– Je n’aurais plus besoin ni de papa-maman ni de vous tous qui sans retenue partagez. La petite fille muette en moi désire le rester.

– Quel serait le premier pas ? – s’avance vers elle précautionneux papa supposé.

– Mon pied sur la première marche et descendre l’escalier qui m’a menée en bord de ciel !

– Avant cela – il y en a cent à dévaler – pourrions-nous écouter le groupe une dernière fois.

Et à chacun de replonger dans la blessure d’abandon premier. D’honorer le silence qui permet la liberté. Et accepter tout autant le droit de retrait.

Elle décide de rester ayant entendu ce qui est. Ce qu’elle est. Retrouvée.

Seuls « papa » et « maman » le lendemain et le surlendemain songent à l’avoir perdue peut être à jamais. Qui est cette petite fille muette qui en nous tous à parlé ? Qui nous a terrassés ? Comment poursuivre un accompagnement professionnel ?

Il s’avance encore une fois en premier : – Je reconnais, Eva, que je suis sous le coup, face à elle, d’un contre-transfert paternel. C’est elle mon père mutique et en retrait ! Et peut être que je suis moi, tout autant, le père qui lui pose peut-être problème mais dont elle ne parle jamais ! Défaillances de la mère est tout ce qu’elle a à t’opposer toi la mère des lieux !

– Attends, attends. Ce que tu viens de dire pourrait nous éclairer. Qu’elle soit pour toi le père ne te rend pas père à ses yeux. Ni moi femme, sa mère si mécanique-ment. Nous serions tous les deux une mère schizophrène en tant que duo ! Et la petite fille muette serait-elle… la lueur intérieure de son père absent ?

Lui faire de la place est notre métier désormais. De mère suffisamment bonne enfin.

 

* Le silence et l’écoute de l’accompagnateur,
* La liberté totale d’évocation de l’accompagne,
* La prise en compte, comme d’un matériau précieux, des actes quand ils surgissent, et qui actent la peur du trauma répété,
* La protection d’un cadre pour que mises en acte réfléchies elles demeurent, et non passage à l’acte non élaboré, néfaste à l’accompagnateur et aux accompagnés.

Tout y est pour permettre le processus de connaissance de soi et de développement.

Tout y est sauf l’absent mais implicite dans le contre-transfert de l’accompagnateur. Lui aussi vit un transfert d’affects anciens sur ses accompagnés. Recherche en paternité…

 

D’amour et d’exil

– Un ouvrage à l’écrit est avant tout un pitch – Eduardo Manet m’inspire ainsi, mon propre chant d’amour et d’exil.

 

– Un ouvrage à l’écrit est avant tout un pitch.

Il nous partage, en écrivain reconnu*, son gimmick.

Qu’ai-je vécu, jadis ou aujourd’hui, qui pourrait faire l’histoire ? Et de quoi et de qui ? Cela pourrait être cette dame qui à la fermeture du supermarché se présente aux caisses et en bouche l’attente forcée, en réglant son addition, de quatre euros quatre-vingt-dix centimes en toutes petites pièces. Un, deux, cinq centimes. Et le compte, en longueur, traîne.

Cela pourrait être aussi la colère de mon père en pareille déconvenue. En moi à l’instant revenue.

Cela pourrait être ma rage, que je ressens par-dessus, d’impuissance face aux deux : le père et celle qui me le rappelle si bien.

Cela pourrait être le rire, défensif, de la caissière, à bout d’elle, à bout de moi et de lui. Et va savoir de quelle peine.

Cela sera – à force de tâtonner je tiens, peut-être seulement toujours, un bout de fil et de pitch -, la figure du père du père, jamais rencontré en vie, qui semble faire de ses colères, de sa rage des riens du tout, de son rire trop facile, de son inconséquence même, tout un chapelet d’histoires comme, d’un souffle, la traîne. Au beau profil de Camus – en photo je l’ai vu -, cet homme serait l’énigme qui, couchée, rampe entre nous.

Qu’aurait-il fait à la guerre ? D’Espagne l’incivilité.

Quel y aurait été son rôle, quelle sa mission secrète, pour que sa femme me dévoile, comme des frissons de jeunesse, éclatante comme un oeillet, qu’elle traversait les frontières des deux Espagnes clivées ? De nuit, et en son nom d’épouse, armer les républicains. Sous les jupons de la belle de quoi faire sauter le ciel.

Et à son retour victorieux au petit matin, aimer se laisser surprendre, de lui, et de son ventre armé.

D’où tenir autant d’argent, et autant de déchéance puis ? Comment vivre en opulence sur les rives de Madrid. Petit instituteur repris ? Et pourquoi tout refuser, de matériel et d’acquis, à sa progéniture grandie. Des enfants bien trop nombreux, trop parfaits, trop rêvés. Trop intelligents de lui ?

Il l’engrosse une dernière fois. Et il disparaît de leur vie.

Il leur laisse la hardiesse, l’instinct de vivre la vie, le goût du l’entre deux feux, le sens de la démesure, la peur qui aiguille l’issue.

Il les laisse sous la jupe de la mère. Telle mitraille.

Il se laisse, aller, simple, de nuit, gitana. Il vit. Et sans doute en moi il gît.

* Eduardo Manet, en cercle littéraire autour de de Roula Si j’écrivais, inspirateur de mon propre chant, esquisse « D’amour et D’exil »

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