Perdue d’avance

Cela fait plus d’une année qu’elle vient en séance chaque semaine sans jamais en douter. Et sans jamais changer : ni de job ni de vie ni d’aimé. Alors qu’elle n’en pouvait plus de tout ce qui l’entourait. Et qui l’entoure à présent, même davantage.
– Peut être bien que ce dont vous ne pouvez plus se situe au passé. – Avais-je tenté lors de sa toute première séance de lui fâire envisager. Rien est nouveau quand la vie s’écoule hors de nous.
– Aucun risque ! Je n’ai pas le moindre souvenir d’enfance ! Un ou deux épisodes foireux cela oui me sont restés bien en tête de mon adolescence, où l’on m’y reprendra plus, et puis ma vie pareille à elle même sans gloire mais sans douleur non plus. J’ai tout ce qui m’est nécessaire et en même temps je me sens vide de tout.
Depuis, elle a retrouvé dans ses propres évocations libres le cousin adoré, leurs amours perdues, les amies libérées, la gifle inimaginable du père, et pourtant bien réelle et blessante en excès, ses règles longtemps ignorées d’elle même – et oui le déni de grandir existe bel et bien, d’autant qu’une mère trop inquiète ne s’inquiète pas de l’aimer -, elle a retrouvé l’enfant qu’elle était, l’enfant qu’elle peut être aimerait, mais ce n’est pas encore sûr, qu’est ce qui l’est ? Elle a, peu à peu, l’air de rien, peut être trouvé son désir d’être femme, d’être mère, d’être qui elle est.
– Mais pourquoi ai-je alors à présent autant de honte du qu’en dira t-on ? J’ai choisi de prendre un associé qui est lui léger en apparence, autant que moi je suis exigeante, mais dont je connais les résultats irréprochables mieux que quiconque. Alors, pourquoi aurai-je autant honte de sa présence à mes côtés ?
– Qui vous regarderait de travers ?
– Ceux qui nous ont connus par le passé. Pas les professionnels d’aujourd’hui et de notre métier que nous côtoyons tous les deux. Mais ceux qui nous ont vu naître dans le secteur.
– Vos ascendants.
Le mot semble lui déranger. Elle tente de le balayer.
– Vous savez bien l’importance que j’accorde à l’image… Même si j’ai lâché les Louboutin pour des ballerines et une démarche plus souple au quotidien, je crains…
J’insiste :
– Vos ascendants. Lequel de votre père ou de votre mère a-t-il ou a-t-elle été dévalorisé(é) par la famille adverse ?
– C’est elle la pute… Excusez du mot. Mais l’image qui me revient, et l’insulte tant de fois répété et jamais vraiment entendu jusqu’à ce jour, sont ceux de mes grands parents auprès de mon père et en absence de maman : « Elle doit être bonne au lit parce que pour le reste on se demande. Elle n’est pas digne de toi, pas à la hauteur… » Et plus tard, et j’en ai moi-même le souvenir conscient : « Que peut elle faire d’autre à la maison, seule avec la petite, que d’y recevoir ses amants… »

Et d’un seul coup, portant, s’éclairent tous les doutes de ma protégée de plus d’un an : bonne à rien, désirée de tous et si seule et capable de tout sans rien parvenir à entreprendre ni connaître l’amour.

– Ce dont vous ne pouviez plus se situe au passé révolu. Ce dont vous voulez aujourd’hui vous l’avez, vous avez su en faire une vie : votre aimé, votre projet, votre sourire dès la première séance troublé des larmes d’une perte des eaux. Dans le ventre de la mère puiser votre rage et votre joie d’être vivant.

 

*

 

Notre toute première disrupture est celle de la poche des eaux. Mais quid lorsqu’elle qui nous loge est brisée bien avant ?

 

La psychanalyse permet de vivre en soi ces punitions transgenerationnelles et d’en quitter à jamais la prison. Disrupture ultime. Et la premiere d’une série d’entreprendre sa vie et son œuvre enfin.

En Mère du Nord

– Vous avais-je déjà dit que ma mère m’avait perdue à la plage ? Je n’en ai pas le moindre souvenir. Mais quand vous soulignez mes difficultés à me départir. C’est à cela que je pense. À ma mère encore aujourd’hui paniquée de sa négligence…

– C’était à quel âge ?

– Cinq ans.

– Vous étiez grande pourtant… Les souvenirs sont possibles.

Elle n’entend que la référence à sa taille, puisque c’est cela qu’elle tire comme un fil de soi.

– Oui. J’étais grande, très grande, très fine, et comme vous, une queue de cheval au vent qui me culmine.

Elle y est en me voyant. C’est mieux qu’un souvenir. C’est revenir, par le transfert soutenant le retour du refoulé entre elle et moi. Malgré elle qui s’en protège. Aux dépens de mon exigence à moi.

– C’est à cela d’ailleurs que je dois l’heureuse issue de ce moment perdue : je me détachais de la masse et elle a su me retrouver des yeux. Par contre je ne pense pas que moi j’ai pu me retrouver dans ses bras, vous savez ? Les manières présidaient…

– Et votre père ?

– Je ne pense pas qu’il était là. Et en même temps il était présent pour moi ! Je ne pouvais que penser à sa colère de m’être perdue. Oui. C’est bien la colère qui domine l’émotion que je retrouve enfin là… Pas un geste de ma mère. Pas un mot posé du père. La distance et l’effroi.

Comme moi quand elle se perd dans ses affres que je ne connais pas.

– Merci ! Merci Éva ! Je crois que nous touchons ici un instant décisif de ma vie et de mes vies : de femme, de professionnelle et d’amie.

L’analyste se retire comme marée au plus petit coefficient lorsque le retour du refoulé inonde tout de son désir enfin retrouvé.

– M’apporterez vous des hortensias de votre jardin une fois la saison terminée ? Qu’est-ce qu’elles sont belles à souhait !

L’accompagnateur reprend ses droits, et ses devoirs d’aimer mieux que cela :

– Oui, Nicole. Je vous cueillerai des hortensias par brassées. Comme un bonnet de bain en mer du Nord : chaleureux et éclatant.

– Merci vraiment…