L’entreprise de la peur

Reprenons la peur de vivre. Faisons l’entreprise des générations futures.

« Les hommes d’aujourd’hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature, qu’avec leur aide, il leur est possible d’exterminer jusqu’au dernier. »

Cette phrase a été écrite par Freud en 1939. Depuis, la libération des camps en 1945 a joint l’image à la parole, l’image qui imprime l’horreur. La bombe atomique, les kamikazes de nous jours, mais aussi, l’insoutenable de l’économie et du social aussi redistribuée soit l’une et aussi libéré se proclame l’autre, confirment ce « malaise dans la civilisation ». Ce qui était un état de détresse naturel, celui du nourrisson, celui du mourant, l’homme étant le seul être qui ayant conscience de sa vulnérabilité à la naissance et à sa fin prochaine, l’inévitable aboutissement, vit dans un état d’angoisse, de peur sociale qui est la réalité de cette angoisse dans les termes de Lacan. Et c’est cette peur qu’il s’agirait de dépasser pour être sujet malgré le « pas tout » environnant. Une peur qui disparaît lorsque l’imminent devient immanent. En Seminaires Psychanalytiques de Paris toujours. Illustrés par Kate T. Parker Photography.

Car si ce n’est pas tant l’absence de l’objet maternel protecteur qui suscite les craintes de l’enfant et qu’il apprivoise en jouant (For-Da de Freud, objet et espace transitionnels de Klein et de Winnicott), mais son imminence même. C’est son immanence, sa présence entêtante, le continuum le plus meurtrier.

Ce n’est pas de l’absence dont nous souffrons. Des sorcières, des loups des bois qui peupleraient l gouffre béant. C’est de l’ultra-protection. C’est de l’ultra-préparation. C’est de l’ultra-investissement. De mouvements affectifs  et intéressés en même temps, dans le prolongement narcissique d’une faille originelle pour chacun.

Lorsque maman ne revient plus, qu’elle retourne à sa carrière et à ses amants, fantasmés ou successifs, lorsqu’elle choisit aussi de piloter son élevage -je dis maman mais pour le père d’aujourd’hui c’est du même acabit, les suppléances du père symbolique viendront plus tard avec un peu de chance -, qu’il ou elle n’est pas présente à l’enfant, au sujet qui se forme, inquiet ou inquiète elle-même de l’imminence- immanence de sa propre mère, de son propre tuteur, ou au contraire, et pourtant c’est du même, en deuil, de sa perte réelle ou du manque profond qui enfin se réveille inconsciemment, il n’y a plus de destin à l’angoisse. Il n’y a plus de jeu d’apparition et de disparition de l’objet (For-Da du siècle dernier, Doudou du temps présent), dont sortir victorieux. La peur n’a plus d’objet. Le jeu devient un but en lui-même.

Le continuum d’existence est rompu. Il n’a jamais existé. Le continuum stérile de la conception, le fantasme du couple qui est toute autre chose que l’individu auquel il devrait donner naissance, s’enkyste.

Ma patiente, citée lors de la vignette précédente, a cessé l’accompagnement sans transition. Elle joue sa partition. C’était cela ou, à nouveau, changer de région, changer d’homme, changer de job. Et ne rien changer fondamentalement à son attache courte à la mère dont elle prolonge dans son imaginaire la dépression, dans sa servilité au père et au chef dont elle prolonge le mythe du réel sauvage : l’homme dispose librement des femmes et il tue les frères dans l’œuf. Mais tout n’est peut-être pas perdu car elle garde vivant son désir de les tuer tous les deux, de saccager le corps de la mère qui la retient encore et encore, de couper la tête au tyran qu’elle élève elle-même dans un trône. À suivre, le récit de la séance.

En entreprise, cela licencie, cela recrute, cela lance une initiative, cela la transforme en projet, cela coupe le budget, cela réorganise, cela évalué, cela écarte et cela promeut. Cela rappelle à chacun sa vulnérabilité, jusqu’ici chaque année, désormais selon un « rolling forecast » financier, à horizon des trois mois prochains. C’est l’imminence de l’objet, absent au sujet, leur immanence, qui empêche toute destinée singulière d’une angoisse créatrice originelle.

C’est intéressant qu’à l’occasion des élections législatives et présidentielles auxquelles je ne participe pas en ma qualité d’étrangère résidente, la galerie des monstres prétendant à la fonction suprême, chacun patient désigné malade par sa propre famille politique, suscite dans la société civile des initiatives de mandat collectif (#mavoix, #julientletailleur) rendu possible par les nouvelles technologies. Peut-être que Freud en aurait parlé avec moins de pessimisme. La nature comme la culture ont, toutes deux, leurs râtés et leurs épiphanies.

Ou alors, comme le philosophe Frédéric Lordon* l’approche, la crise des institutions, concomitante à cette poussée des hommes et des femmes à la fois monstre et pantin, présage d’un nouvel ordre symbolique venant border le réel. Et pour chacun de nous enfin, l’imaginaire, retrouver. La peur. La vraie. Le courage de vivre et d’aimer. Chacun à nouveau responsable de son propre continuum, d’une destinée. À horizon 2039 ?

Et écrire pour les générations d’après :

« Les hommes d’aujourd’hui ont poussé si loin l’acceptation des forces de leur nature, qu’avec leur aide, il leur est possible de ne donner vie qu’à des premiers. »

Toujours premiers de ce qui se poursuivra sans eux.

*Auteur de La société des affects

L’accompagnement du monstre

« A la confluence de la misère et de la détresse, d’une idéologie malade et sans scrupule promettant une improbable divinité pour remplacer le parent, l’absent, le vide à supporter; dans le lit d’un système machinique qui doit tenir, quitte à broyer l’égalité, l’espoir et la pensée; là où les mots pour le dire s’effacent, désincarnés; là où l’affect n’est pas même une sensation, un vestige d’altérité; nulle parole aimante pour ranimer la vie, cicatriser l’abîmé. C’est là que naissent et vivent les monstres. C’est là qu’ils meurent aussi. »

Samuel Dock dans Huffington Post
Psychanalyste

Samuel Dock travaille au plus pres des jeunes en desherance, de sa présence et de sa capacité d’accueil de la parole, d’enseignement de la parole, à ceux qui n’ont pas appris à parler. En respectant les distances je trouve mon travaill proche du sien en ce que ceux qui font carrière en Entreprise apprennent à communiquer, et perdent ‘l’usage de la parole si tant est qu’ils l’aient eu un jour. Souvent, leur milieu d’enfance, fait de détresse mais point de misère, de transmission narcissique et toujours sans tendresse, préfigurait l’entreprise d’emprise, davantage que de conquête. Conquête individuelle avant d’être collective. Parole subjective avant d’être la clameur d’une foule inquiète. Inquiète selon l’acception de Cynthia Fleury. Engagée vers le progrès de la différence pérenne. Pour qu’ainsi naissent et meurent des hommes sans plus. Ou presque.

J’aime penser que dans chacune de mes séances je meurs un peu pour que d’autres vivent, et que le monstre que j’aurais pu être, sans être accompagnée et sans embrasser ce métier pour d’autres, ne dort que d’un oeil. Car c’est lui ma différence première et qui engendre celle des autres à partir de leur monstre même.

Au cœur d’être un homme, comment l’accompagner en profondeur ?

 » Ils échangent entre hommes en supervision, de leurs rêves les plus récents. L’un sur une planche de surf, l’autre en voiture amphibie qui perce l’eau comme un jet et l’autre sur le toit d’un train qui se trouve rouler sur une plaine inondée. Sur une ligne de partage des eaux je me les figure alors chacun d’eux. Et comme ils ne peuvent pas ignorer ma présence et leur transfert – le rêve n’est pas le même selon avec qui il est révélé – et comme ils semblent partager la figure d’un rêve masculin face à la femme regardée, je me dis que c’est leur peur du continent noir, de l’océan qu’est la mère qu’ils vivent un instant, qui émerge du refoulé.

Le plus hardi des trois serait peut être celui qui dit abandonner sa voiture pour ensuite nager dans l’élément redouté. Puis sans transition il se découvre dans la maison de l’enfance, en cuisine et percé du regard d’un drone, imaginaire de l’autre côté de la verrière qui surplomberait en hauteur.
Le saut de l’ange semble se confirmer. Et ce n’est pas tout. Il est lancé. Il poursuit d’un autre rêve survenu quelques jours plus tard, l’avant-veille même de cette réunion de supervision pour mieux se voir.

Dans son rêve il est seul cette fois, il est nu, et il creuse dans sa cuisse comme l’aurait fait Jupiter, jusqu’à découvrir ce qu’il pense être un « escarre », pris de son ancien métier. Ce qui me semble être, moi, un vagin. Dans mon interprétation irrépressible mais gardée.

C’est l’angoisse et il se réveille. C’est ce qu’il dit et que je reprends aussitôt, sans expliciter alors ma vision, juste pour le garder sur elle porté, et voir plus loin. Peu importe de quel mot il découvre et il recouvre en même temps ce qu’il découvre comme nous :

– C’est la vision de l’entaille qui t’aurait réveillé ? Le rêve est ce qui nous empêche la vie de jour la nuit pour mieux nous vivre tels que nous sommes au fond, sans refouler.
Il semble se raviser.

– Euh, non, je ne me suis pas réveillé vraiment à se moment là. Mais plus tard. Mais il est vrai que je me suis réveillé avec ça…

Cette confusion qui plane est celle qui dénie et qui délie à la fois le mystère qu’est chaque homme, né de la hardiesse d’un autre, effrayé en même temps.

Christian entame en ce moment même un virage important. Jusqu’alors associé à des femmes, continent noir mais dehors, il s’associe à des hommes et à la conquête du coaching d’organisation.

Ne pas faire de leurs génitalite une arme entre eux devient pressant. Jouer comme des enfants. Il évoque de lui même aisément un peu plus tard son attrait du jeu. Cela doit aussi le travailler et il a commencé à élaborer des figures libres et imposées.
Car il est autrement délicat pour des hommes d’accepter en eunuques collaborer. Et c’est encore plus difficile d’en séance et en tant qu’accompagnateur le leur faire accoucher. Tout ceci n’est qu’évoqué, mais évocations libres libèrent de fait.
Le coaching est de plus apparenté à une prise de puissance, le dit coaching de performance ; ce qu’un homme a bien au contraire à gagner, dans sa vie professionnelle et par delà, c’est d’apprendre à agir « en creux ». C’est un mot que Christian lui même pose, à la suite de celui du « jeu » dans le fil de ses associations parlées.
Si Christian part de cette séance plein de creux, de jeux, lâché, il y en aura au moins un des trois qui ouvrira la voie au féminin masculin.

Mais Louis contacterait déjà dans ses échanges très dirigées d’evaluateur des compétences la vertu de la « quiet influence ».

Et dans le cœur des hommes, il n’y a jamais deux sans trois.  »

*

Le passage de référence du côté de chez Freud se trouve dans Analyse finie et infinie. P. 267. Résultats, Idées, problèmes, volume II.

« A aucun moment du travail analytique on ne souffre davantage de sentir de manière oppressante la vanité d’efforts répétés […] que lorsqu’on veut inciter les femmes à abandonner leur envie de pénis comme irréalisable, et lorsqu’on voudrait convaincre les hommes qu’une position féminine passive envers l’homme n’a pas toujours la signification d’une castration et qu’elle est indispensable dans de nombreuses relations de l’existence. De la surcompensation arrogante de l’homme découle l’une des plus fortes résistances de transfert. L’homme ne veut pas se soumettre à un substitut paternel, ne vaut pas être son obligé, ne veut donc pas davantage accepter du médecin la guérison. »
.

Freud reprend ce thème dans un autre article, celui qui se trouve dans l’Abrégé de psychanalyse et qui a pour titre « Un exemple de travail psychanalytique » p. 67.

« Quand nous demandons à n’importe quel analyste de nous dire quelle structure psychique se montre chez ses patients le plus rebelle à son influence, il ne manque pas de répondre que c’est chez la femme le désir du pénis, et, chez l’homme une attitude féminine à l’égard de son propre sexe, attitude dont la condition nécessaire serait la perte du pénis ».

Si Freud parle du roc de la castration comme d’un fait biologique, ce roc est pour les hommes comme pour les femmes, dans les deux cas le même ! Un refus de la féminité. À ne plus oublier lorsque vous accompagnez.

C’est pourquoi, accompagnateur, il est important pour vous d’accompagner bien en creux, au féminin, à votre tour, et/ou d’opposer votre masculin à bon escient pour que le féminin de l’autre y trouve son goût. Le doux. Le creux. Le siège de la vie d’autrui.

Accompagner au naturel. Oui.

*

Les références de Freud auxquelles j’ai toujours grand bonheur de recourir comme une source de ce que je vis, psychanalysante d’un côté et psychanalyste en coaching, je les dois avec reconnaissance aux partages de Liliane Fainsilber dans ses cahiers bleus.

De mère et de peur

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De mère et de peur légitime

Elle a passé ses vacances en famille, loin de son amoureux qui se languit d’elle mais qui ne pense qu’à donner la vie. Et elle redécouvre, elle me confie, que sa grand mère aussi avait eu un  » démeli mélo mêlé  » avec son grand père – le même « je t’aime, moi non plus » jusqu’à ce qu’elle finisse par céder -, et que leurs enfants alors  » sont venus  » sur le tard.

Et elle revient à cet amant dont elle ne veut pas, pas comme ça ; au collègue qu’elle doit mettre à distance aussi, lorsqu’il s’en mêle de comment  » elle lui refile le bébé  » qu’est le dossier traité à deux : stop l’ami.

– Mais c’est vrai non ?! Toutes ces filles qui sortent sans protection. Heureusement que mon père lui, il s’est soucié de ma sœur et de moi même…

Tout s’éclaire et elle lâche alors dans un éclat de rire :

– Il nous a fait tellement peur des représailles qui auraient lieu si nous tombions enceintes… Que la peur dure encore !!!

Illustration Rolf Kesserling

 » Dans les cavernes ornées, on a trouvé plus de signes, de marques et de sculptures, signifiant ou symbolisant la vulve féminine, que d’aurochs et d’ours ou de tigres. Des milliers de triangles fendus ont été grattés dans la roche souterraine, des centaines de sculptures, sortes en bas-relief qui esquissent, par leurs deux lèvres boursouflées, sorte de bouche verticale, un sexe de femme parsème la roche souterraine.

Dans ces grottes magiques et protectrices, les hommes de l’époque qui devaient s’y glisser avec assiduité. Ils retournaient probablement dans le ventre de leur Mère… la Terre. Ce faisant, ils cherchaient (peut-être) ce souffle magique qui n’existait pas en surface, là où tous les dangers, toutes les difficultés de la vie, les guettaient. « 

L’autre en soi

 » En chacun de nous existe un autre être que nous ne connaissons pas. Il nous parle à travers le rêve et nous fait savoir qu’il nous voit bien différents de ce que nous croyons être. « 

Carl Gustav Jung

Cecelia Webber
Cecelia Webber

La nuit passée mes rêves entraînent en leur danse un bras mort, en lisière de mon lit qui est rivière, puis piscine de natation ; et reviennent mes cours d’enfant, et ce « crawl » qui bat l’eau que jamais je n’apprends ; je me cogne la tête aux parois du bassin et je disparais. Réapparaît, une femme nue, extrêmement belle, en sucre on dirait son corps. Je lèche ces deux sucettes que m’offrent ses mamelons. Son visage devient celui de l’amant. Et il me prend.

Je me réveille et je l’entreprends. En lisière de mon lit qui est rivière, il me tient ferme et doucement, par dessous les bras, sans rien savoir de mon naufrage d’avant. Je n’ai plus peur. Puis, j’ai joie.

La nuit en mes rêves, de plus en plus souvent, je suis être que le jour j’apprivoise en douceur.

Sur le divan sans fil

Un corps allongé – il semble déformé. Les contours de son crâne et ceux de ses pieds se confondent dans la perspective. Sur mon divan, je devine un corps insecte, presque désarticulé.

Surgie de ce corps, comme un centre de gravité, sa parole… Et cette gravité trouve un instant refuge dans une émotion qui se préparait depuis le début de la séance – je n’entends rien, son émotion seule me parvient. Progressivement, sa couleur se précise, celle de la peur.

A l’instant, elle vient de se fixer. Je la devine, elle me traverse… une impression viscérale, informe et vadrouillante qui s’accroche un instant à l’image du ciel matinal et profond que mon regard explore.

Je reviens vers mon patient, comme pour retrouver le fil de son propos et reprendre pied dans mon écoute – mais je n’ai plus de mémoire.

Pour débrancher le porte-mental et ajouter des poissons au ciel, rendez vous en espace analytique à l’Atelier des Jardiniers.

A l’eau de mère

Parfois j’ai peur si tu veux savoir. Peur comme un gosse, plus que le gosse peut-être quand la maison craque la nuit. Pas de mourir, je sais pas si je vais mourir demain, alors ça me suffit pour l’instant. Non, je sais pas toi, moi c’est de vivre. Ca m’a quitté y’a longtemps, j’avais la foi, j’avais un dieu qui était moi. Fallait me voir me regarder dans les glaces, me regarder m’écouter parler, je n’en croyais pas mes yeux, je me plaisais vraiment bien. Ouais après les pipis au lit, le premier chagrin d’amour, après maman qui giflait, j’ai aimé devenir moi. Ca allait rouler mon vieux comme sur des roulettes. Des filles, du cash, des voyages, pique et coeur et carreau, j’allais monter dans l’aéroplane de la vie et faire des loopings. Oui j’en ai vu des beaux moments. Mais ça m’a quitté. La foi, j’ai cessé de croire en moi-l’idole. Faut-il que j’ai déçu les autres pour me mésestimer moi. Qu’est-ce qui m’a manqué? Je suis pas mort, c’est pas à l’ordre du jour, j’en sais rien pour demain, on verra si y’a un planning de décès mais entre temps quelque chose s’est troué en moi. Et je fuis, mon ami. Je suis en perte, bientôt en cale sèche. Et je me tourne vers le destin, la marâtre aveugle, je lui dis, donne moi encore quelque chose. Encore du temps, encore de la grâce. Donne moi le panache d’avaler toute l’eau de la mer, toute l’eau de l’amertume.

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