Aperçu de ma fenêtre

Nous voilà côte à côte. Ce n’est ni le face à face ni le cercle en réunion thérapeutique comme en réunion de management. La visioconférence est un plan.

Nous ne sommes plus un contenant d’une part et un contenu de l’autre. Nous sommes peut-être deux vides qui se remplissent l’un de l’autre.

Qui se vident l’un de l’autre par instants. Et l’instant définitif à bien y réfléchir :

– L’image est figée.

– Je ne vous entends plus.

Ce vide apparaît, superflu. Puisque vous êtes là, et moi aussi, l’un et l’autre à nous attendre. Quelle plus belle résurgence de l’existence toute simple, débarrassée de se dire et de s’entendre !

De ma fenêtre : la vôtre. Le vrai début d’une rencontre. Et derrière nos fenêtres, nos vies se déroulent sans plus, non plus, attendre. Tout ceci n’est qu’existence.

– La connexion est rétablie !

– Dites-moi tout. 

– Je vous écris. J’avais ouvert dans le chat une fenêtre pour les mots qui, seuls, me restaient en tête et sur le coeur bien souvent lorsque vous n’êtiez plus là…

L’écrit, l’épitre, ces « conversations en absence » aussi reviennent en force. Côte à côte sur les chemins buissonniers, à dos de nos routeurs, ou d’un bout à l’autre lorsque l’image disparaît et que le son facétieux babélise notre échange, nous pouvons demeurer d’un message envoyé à l’autre plutôt que de rapporter un relevé de décisions sans substance.

L’expérience de la distance met à l’épreuve le thérapeute autant que le consultant, le manager autant que le collaborateur, les partenaires. Son approche sereine revitalise chacun et la relation. De ma fenêtre, j’ai cet aperçu d’un espace d’un temps ni confiné ni arrêté, redevenu à taille humaine et à la mesure de l’instant présent comme d’un devenir jamais imaginé avant. A percevoir doucement pour en acquérir le don.

Épuisement professionnel ou choc post-traumatique ?

En temps normal, une structure du cerveau appelée hippocampe se charge d’intégrer les événements vécus et de transformer la mémoire émotionnelle en mémoire autobiographique, accessible et verbalisable. Mais lorsque le cerveau disjoncte face à un événement intense la mémoire émotionnelle n’est pas traitée par l’hippocampe. Elle devient traumatique. Enkystée, c’est une mémoire « fantôme » hypersensible et incontrôlable, une «  boîte noire » qui reste active au fond de l’esprit de chacun.

Sa réouverture peut être due à la disparition de la dissociation, du mécanisme de défense lui-même, du clivage et de la crypte, quand la victime est enfin sécurisée et peut enfin se repenser et se confier à un entourage de confiance.

Mais cette réouverture peut survenir aussi bien dans une déflagration comme dans un épuisement progressif et fatal.

Le problème survient quand la victime subit une violence de trop, qui dépasse ses capacités de dissociation. Ou quand une situation, une sensation, une lumière, une odeur, rappelle les violences ou lui fait craindre qu’elles ne se reproduisent.

Dans ce cas là le mécanisme de défense cède non pas de par son inadéquation à la réalité présente mais par effraction de cette réalité. Sur les plus sensibles d’un collectif humain.

La mémoire traumatique peut se révéler des mois, voire de nombreuses années après les violences. Elle fait alors revivre à l’identique, avec le même effroi et la même détresse, les événements, les émotions et les sensations qui y sont rattachées.

Pour s’en sortir, il faut que la mémoire traumatique soit retraitée en mémoire autobiographique. Il faut contenir et adoucir cette lave qui envahit l’esprit et les relations. Cela se fait en « revisitant » le vécu des violences, accompagné pas à pas par un « spéléologue professionnel » en mettant des mots sur chaque situation, sur chaque comportement, sur chaque émotion, en analysant avec justesse le contexte, ses réactions, le comportement de l’agresseur ou les circonstances de l’agression ce qui permet de sortir convenablement de la dissociation.

Il s’agit de remettre de la chronologie, de faire des liens, de partager le vécu, d’ouvrir des perspectives aussi, de remettre le monde à l’endroit, dans son ennui s’il le faut, que le chaos a recouvert d’excitation. Et réapprendre le vide qui permet la création.

Nul besoin de médicament, sauf pour diminuer la souffrance et le stress lorsqu’ils sont trop importants (anxiolytiques de façon ponctuelle, antalgiques et bétabloquants pour diminuer la sécrétion d’adrénaline). Peu à peu, les atteintes neurologiques sont réparées. Mais le plus important est que la personne impliquée retrouve et développe tous ses moyens, affectifs et intellectuels.

Tout cela prend du temps et doit se faire au rythme du patient, dans un accompagnement de fond. Il est dangereux aujourd’hui de se laisser tenter des thérapies « outils », comme l’hypnose, l’EMDR ou les TCC en individuel ou en groupe qui noie la singularité ou qui en fait l’exhibition de l’un – des béquilles de l’instant, en groupe des simples coups de projecteur davantage aveuglants -, sans véritable travail sur le corps et sur l’esprit, subtil, patient, au long cours.

Ce sont des bypass qui céderont à leur tour. Souvent bien plus vite que les praticiens ne le sauront. C’est après leur intervention que plusieurs professionnels sont venus discrètement dans un grand doute voire un profond sentiment d’incompréhension me consulter sur un an, sur un travail au naturel. Et ils ont retrouvé la vie vivante et le travail sans la contrainte démesurée que l’on se pose ou qu’on nous pose. Véritable bombe à retardement qui explose de part et d’autre de l’esprit humain, sensible et créatif bonheur.