Tu ne tueras pas et surtout pas ton propre je

L’écologie de soi

Le personnage de notre époque est l’homme inoffensif d’apparence, séducteur par sa jovialité qui laisse place par moments à une attitude concernée, notamment lorsqu’il déçoit et c’est souvent. Il aime ça. Vulnérable à la vie à la mort. Comme au tout premier temps.

C’est mal connaître le narcissisme que de le penser, de se penser, honnête et responsable dans ces conditions. Les relations sont faussées. Ce garçon ne s’adresse qu’à sa maman, à la mère des temps premiers. Quelle que soit la nature de la relation. Peu importe le caractère réel de l’interlocuteur et son répondant. Animé, il devient inanimé, objet de l’autre, de son phantasme d’enfant.

C’est cette difficulté à se séparer d’une prétendue douce mère des temps premiers qu’il répète sans cesse, le personnage contemporain. Il enferme la relation dans des stéréotypes. Il rompt dès qu’une évolution devient possible.

C’est le client type, le partenaire type, le conjoint type, le chef type, l’employé type. Il est le patient type aussi bien en psy qu’en conseil ou en coaching à la seule différence qu’une prestation se termine. Il provoquera des ruptures à l’intérieur du cycle prévu. Des retards, des inconvenances, des absences. Vous les vivrez comme des résistances. Elles seront des attaques contre vous et le processus partagé. Il a son propre process. Celui d’une séparation permanente pour inexistante.

Nous avons rencontré cet individu en psychothérapie prescrite, ayant pour but de stabiliser et nuancer les rapports aux autres et à son propre travail. Nous le rencontrons tout autant en groupe d’analyse de pratiques professionnelles où il cherche à « faire mieux ». Entretemps, il s’agit d’avoir le courage prétendu de se rater, d’en parler avec jouissance, d’être pris en charge par d’autres et fournir très peu de changement à chaque fois, à peine une amorce, tout en magnifiant la visée. Et c’est ce qui compte : la visée commune tient le groupe. Analyse alors sans fin. Puisqu’elle ne peut commencer. Sans séparations progressives. Avec la rupture qui, seule, appartient à tout un chacun.

Cet individu est parfaitement intégré dans le groupe. Tout groupe humain qui ne fait rien est assimilé à un groupe de parole mais ce qui est important ici est la figuration. L’image dit davantage que le son. Le personnage de notre temps est beau parleur ou précieux silencieux, mais, nous l’avons dit, peu consistant. Il s’excuse d’avance et après, et entre les deux, il vous remercie d’être là ; il se donne et il ne donne rien ; et vous, vous n’y êtes pas. C’est la choréographie de l’ensemble qui renseigne sur les mouvements de l’âme, sur ce qui est vivant et détruit.

Par le biais du jeu de rôles ou par le simple jeu social, l’homme Narcisse bien intégré aussi en société, qui a su prendre plusieurs femmes ou sauver son couple une fois et encore après, qui a su embrasser des vies professionnelles plus ou moins, cet homme que vous côtoyez, prend place et donne des places aux autres, mais n’admet aucune autorité. Les animateurs que nous sommes, sommes tenus à l’écart. Car ce sont les variantes du jeu qui se crée qui sont intéressantes à explorer, sans chercher à les installer. Mais lui, il ne peut pas céder le moindre détail de son « savoir y faire » qui est, pour les initiés, un faux-self, même pas dans des situations imaginaires… Puisqu’il prend lui-même ses désirs, pauvres, pour des réalités, puissantes.

Eclairage sur l’écologie de soi au plus petit pour prétendre au plus grand

Si cet homme en est là c’est qu’il n’a pas su remplacer la mère par la rêverie comme il est d’usage dans le développement psychoaffectif. Il n’a pas su ensuite agir son propre désir. Il agit la rencontre ratée avec la mère, indifférenciée de lui. Il fuit la rencontre du père, du tiers effectif. Cette rencontre n’est pas celle de la punition, de la violence, de la rupture infligée mais bel et bien celle de la tendresse envers et dévers un homme comme lui, comme lui il allait pouvoir devenir. Et transcender la vraie vie.

Eva Matesanz, vers une nouvelle écologie de l’esprit à paraître en 2020

Dans le cas d’une co-animation homme-femme, il peut être plus aisé de permettre à cet homme de lâcher un peu prise si la femme le tolère dans ses exigences, et pose peu à peu les siennes, si l’homme demeure respectueux voire tendre à son égard.

Il demeure le rapport au groupe dans lequel cet homme s’insère et qui présente des « cas similaires », effroyable miroir. Il est une diversité de situations personnelles et professionnelles et une diversité d’humeurs à chaque instant mais ce ne sont que des nuances du même patron. Puisque nous sommes tous, chacun de nous, construits sur un narcissisme rampant.

Celui qui exprime davantage que les autres son vécu à la limite les soulage, de le faire, et même, de le vivre. Les réponses des co-animateurs, a contrario, sont vécues comme étant inappropriées : possessives et séductrices. La projection à horizontale devient verticale, dressé, « phallique » en termes que personne n’aime mais qui sont si appropriés. L’autre est l’objet. Le seul objet qui compte est l’objet de désir dit « le phallus » qui n’existe pas. Alors je le fétichise. Le fétiche devient son symbole basique, improductif, possessif. Si. Il produit un groupe soudé pour ne rien changer, illusoire et amniotique.

Dans le cas évoqué, le fait de représenter un couple, peut compliquer la donne puisque les deux partenaires Incarnent de plus une rivalité entre eux. Ceci complique la vie de groupe car chacun peut y trouver les figures du bon et du mauvais « flic », du violent et de l’aidant, jamais les mêmes entre eux et même selon les moments ; ceci nourrit la vie fantasmatique car chacun peut séparer le bon du mauvais objet en lieu et place de la mère idéale tant recherchée. Une évolution larvée peut commencer. Pourvu qu’elle se poursuive jusqu’à la métamorphose du narcisse en être social et naturel du même pas.

Ceci est de mon expérience, de notre expérience à deux, avec André de Chateauvieux, dans des groupes par essence narcissiques dont nombre qui ont éclaté où se sont fragmentés, avec la dérive d’un, deux ou trois de leurs membres vers les contrées obscures du hors groupe qui ne permet plus rien.

Ceci reprend aussi la réflexion menée dans notre groupe de référence, dit de psychodrame analytique au sein du Centre Kestemberg de Paris. Présentation du Docteur Benaroch le 4 septembre : rupture et séparation. Dans son cas, s’il est directeur de scène c’est le directeur du centre qui a joué le complément du duo, en entretien individuel hors groupe, pour permettre la réintégration, sans aucune assurance d’issue favorable, d’un Narcisse très peu stable. Demeurer face à son reflet, tout le temps qu’il faudra pour réaliser que chacun est davantage que son reflet, que la mère des temps premiers, est la condition d’une pensée plus légère et d’une mise en mouvement certain. En homme honnête avec soi même et responsable y compris de ses prochains et ses lointains. Comme Lévinas a décrit l’humanité.

NB. Bisexualité psychique oblige, l’homme ou la femme peuvent être interchangés, comme ici dans le cas du directeur de scène et du directeur du centre. Nonobstant le cas présenté correspond à la réalité de l’homme resté « pervers » ou « narcissique » au sens de l’infantile. Nous viendrons dans d’autres partages à l’évolution entravée de la femme. A suivre alors.

Illustration Getty Images

Sous cape

À la séance précédente, en groupe de supervision individuelle de coachs, en groupe et en duo*, elle évoquait ses difficultés au « finish« …

C’est comme au rugby. – imageait-elle, à sa façon toute personnelle.

– J‘ai la balle, je vois la ligne de but, et je n’ai qu’à l’aplatir. Et je sais l’aplatir ! Mais je ne veux plus me traîner dans la boue…

Là, en séance à nouveau, elle évoque ses yeux gonflés « par on ne sait quelle allergie » et les journées difficiles derrière elle, où la fenêtre, battait en rappel. Une fenêtre grande ouverte par laquelle pouvoir passer…

Car en mes rêves les fenêtres sont barrées, et j’étouffe de l’intérieur, et de ceux qui m’y possèdent et brandissent couteau à la main.

Je préfère encore les entailles, de la vitre, que je dois casser, ou de l’autre, qui peut m’atteindre et me briser le cœur, que de m’écraser au sol un jour d’hiver.

– …

– Mon père faisait ça avec ses chiens… Il les aplatissait à terre le museau dans leurs déjections pour leur apprendre la propreté… Et moi il me faisait de même, sur mon cahier de devoirs de maths ratés. Ma joue tout contre l’encre qui doit couler…

Et je m’étonne d’avoir des problèmes avec mes comptes de coach indépendant !

 

**

Sous la cape de chaque difficulté, des plus bénignes aux plus graves, dans notre vie et sur le métier, se trouve, a l’origine, une violence, ordinaire ou relevante.

Et c’est de scène en scène – contemporaine, rêvée, obscène – que le filet se détricote.

*

Annaëlle est accompagnée tout en évocations et en libres associations pour permettre à ses problèmes apparents de trouver solide fondement. Et délester la charge affective qui s’y prend.

Et la « cape » est son expression à elle, et qui émaille et scande le récit de ses problèmes :

– Je ne me croyais pas cap’, je veux dépasser le cap, il suffit de garder le cap…

Quel cap ? – s’en inquiète la coach qui en groupe de pairs se retrouve depuis peu à ses côtes, et qui découvre, surprise, peut-être, la répétition polysémique que l’association libre retient aussi à ses filets.

Annaëlle la rassure :

Etre capable, franchir la limite, persévérer…

Mais il flotte dans la pièce la cape… Le voile sur un phallus regretté ?

Manque de petite fille plutôt que de femme assumée.

Est-ce supervision le lieu ? J’ai tendance à penser que si l’on accompagne c’est qu’il y a accompagné, et qu’il mérite hommes et femmes libres et entiers.

A suivre. Puisque toute analyse est à créer. En présence. En psychodrame analytique assumé quand l’accompagnateur a fait ce même travail d’analyse sur lui et possède le cadre intériorisé.

 

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*Les clés du setting d’inspiration psychanalytique ET psychodramatique
 
La présence de deux analystes permet au client de repartir la charge affective et l’expression de ses mouvements internes. Les deux intervenants se laissent faire au « jeu » que le client instaure spontanément avec eux, ou observent celui que le client instaure avec ses pairs. Ils « improvisent », et ce faisant, ils permettent au client de « s’improviser », d’exprimer des perceptions, des fantasmes, des associations qui jusque-là ne pouvaient pas se ressentir et encore moins se dire. 

 

C’est Moreno qui a initié la pratique du psychodrame psychanalytique. Et Anzieu et Kaes l’ont repris pour leurs analyses en groupe restreint, où la présence de plusieurs analystes devenait nécessaire, pas tant en quête d’un consensus de praticiens, que d’alternatives ouvertes aux jeux complexes du groupe vivant, et de chacun des participants !
 
Et c’est André Green qui s’est fait le promoteur en une psychanalyse contemporaine, proche de notre société, individualiste, ouverte, interconnectée, d’un cadre tout simplement « intériorisé ».