Le Turquetto, un étranger en empathie

Sami Soriano, par Élie
Sami Soriano, par Élie

 » Le soir Zeytine aimait raconter sa journée. Une fois ce fut la discussion qu’il avait eue le matin même avec Halis :

– Je te disais il y a longtemps que les gens ne savent pas regarder, tu t’en souviens ? Que ce qu’ils veulent, c’est qu’on les regarde, eux ?

Il éclata de rire :

– Eh bien, je me suis trompé, mon Raton ! Les gens ne sont pas plus bêtes que toi ou moi. Au contraire, ils sont astucieux, et même plus qu’ils ne le pensent. Ils sentent que regarder, je veux dire : regarder vraiment, risque de leur apporter de la douleur… Ils constateront que tout change ! Leurs amis, leurs femmes, leur travail, tout ! Et tu sais quoi, Raton ? S’ils admettent que le monde change, ils devront changer, eux aussi… Et c’est ce qu’ils détestent le plus.  »

 

Ce sont les derniers instants d’un voyage auprès du  » Turquetto « , peintre de génie et combattu sous prétexte de troubler les convictions religieuses de l’époque, de Venise jusqu’en ses terres d’origine en Constantinople. Il y retrouve son mentor, un estropié de la campagne d’Arabie, faisant œuvre et campagne désormais auprès des hommes du bazar. Auprès du jeune Élie aussi. Puis, auprès de lui-même revenu, vieilli, faussaire de sa vie, auteur de toiles vraies, et brûlées. Sauf une :  » L’homme au gant « , sous la signature de son maître en l’art, Titien, sauvée.

L’homme au gant. Portrait du père.

Il l’a longuement regardé, son père, Élie / Turquetto, comme il a longuement regardé autour de lui et produit des portraits saisissants de  » design » et de  » colorito ». Salué, toute à la fois, pour la rigueur du dessin et la puissance des ambiances et sentiments encrées.

Les a-t-il vous changer ? A-t-il figé l’instant pour cesser les variations, les contradictions que chacun de nous enferme, les trahisons quotidiennes, les déceptions durables ?

Élie rejoint son mentor et le regarde sans jamais retoucher aux pinceaux, jusqu’à sa mort. Élie réapprend à vivre sur la toile d’une âme transparente. Des seuls pinceaux de sa voix blanche.

Le lendemain de l’inhumation de Zeytine, il prend sa place au bazar et il peint, « pour la pile » qui était le lieu de son imagination inaliénable depuis l’enfance, le portrait de son père sans le couvert du noble qu’il avait jadis posé sur lui.

 » Il l’avait représenté en pauvre bougre qu’il était. Au coin supérieur droit de la feuille, sa main avait écrit ces mots :

Sami Soriano, employé d’un marchand d’esclaves à Constantinople.  »
Pour que l’homme vienne à la vie, la mère l’accouche, mais surtout, pour qu’il marche debout, le père doit être dit. Ainsi soit-il…
imageVariations toutes personnelles sur l’ouvrage que je referme à l’instant :

Le Turquetto
Metin Arditi
Actes Sud, 2011

Ne en Turquie, familier de l’Italie comme de la Grèce, Metin Arditi est à la confluence de plusieurs langues, traditions et sources d’inspiration. Sa rencontre avec le Turquetto ne doit rien au hasard, ni al l’histoire de l’art.

Car pour incarner ce peintre d’exception, il fallait d’abord toute l’empathie – et le regard – d’un romancier à sa mesure.

Metin Arditi habite la Suisse, où il enseigne à l’Ecole polytechnique et présidé l’Orchestre de la Suisse romande. Toute son œuvre romanesque est publiée chez Actes Sud.

En flagrant désir

Je te dévisage et t’envisage là, au bout d’un rayon de soleil du matin. Tu portes ta veste de bergère à même ta peau. Peau de velours. Tu as sauté du lit comme ça dans ton auto tamponneuse. Toi qui à ta naissance as voulu casser la gueule d’un ange, tu aimes encore casser les repères aujourd’hui : garder tes dessous pour faire l’amour et partir au petit matin sans dessus ni dessous chez Angelina, la vendeuse de croissants. 
– Tu as le regard d’un loup ce matin, me lances-tu comme si tu m’avais attrapé là, en flagrant désir.

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