Coulée d’enfance

Cela coule à nouveau dans ma gorge. L’eau de mer. Les larmes ravalées d’enfance. Cela coule de nuit, car, de jour, le défilé de mes dents rend la parade souriante.

Cela me réveille. Cela me rend somnambule, insomniaque, morte.

Je me ressaisis.

Lui, qui dort à côté de moi cette fois-ci – ma dérive survient en son absence, d’habitude – lui, il m’offre, de son souffle calme, un lien à la vie. Et je plonge dans un rêve qui m’ouvre les portes-fenêtres de l’inconscient. Et que ce que je garde au fond de moi ne s’empare plus de mon corps pour dire sa souffrance.

Nuit noire. Souvent. Nuit terrifiante. Sur la couche froide de l’enfant débordée par la vie que personne ne lui raconte. Rien que des images, des sensations, la-bas comme ici. En rêves comme dans l’hallucination d’enfance qu’elle a vécue.

Rien de bien grave, rien de bien nouveau : les cris des autres, le regard mauvais d’une maîtresse insensible, les carreaux et les lignes, y vomir la poésie qui est devenu devoir et ainsi perdu de sa vie. Sauf qu’elle aime se la dire tout doux. Comme personne ne la lira, autrement que par les fautes qu’elle fera.

Rien de grave, jour après jour : des leçons, des corrections, des punitions. Et la messe le mardi matin. Le carnet de chansons d’amour à la mode détournées au profit d’un dieu impossible à penser. Les feuillets sont coincées entre deux échantillons de lino, comme seules des bonnes-sœurs en auraient l’idée. Et défaire les pinces, et rajouter le tube du moment, si vous êtes en avance sur le prêtre venu d’on-ne-sais-où.

Car à l’école française des filles en banlieue désertique de Madrid, il n’en est que dévotes de Notre Dame de Vie expatriées pour la bonne cause et vivant sur place, au bout de la coursive interdite aux élèves.

D’où sort alors ce père Moïse à chaque fois qu’il vient retrouver sa Bible en français ? Personne ne lui a entendu jamais d’autres mots que le « Notre Père » et le « Te Deum’. Nous allions pourtant en confession avec lui. Intimité hardie. Rencontre ratée, une fois de plus, avec le verbe aimer.

Il souffle tout doux à mon oreille. J’avais presque oublié que je pleurais en dedans et que me hasarder en rêves était la tentative de mon évasion. Je suis réveillée et tout ce que j’ai revu ne m’éclaire pas beaucoup. Y poser des mots ? Lesquels aurai-je posé si j’avais pu, soir après soir, me dire à la maison. Je disais l’immondice de ce qui nous était servi au réfectoire. Cela irritait ma mère qui disait payer au prix fort ce régime demi-pensionnaire du point du jour à point de jour : transports en commun, double enseignement franco-espagnol jusqu’à saturation, sans aucun souci des rythmes scolaires et encore moins de l’enfant, resto universitaire avant l’heure, purée et semelle, et par centaines. – Et tes notes sinon ? Tu as baissé d’un demi point. Comment comptes-tu m’apporter la mention ? Et que je puisse te dire intelligente et belle à mes déçus parents ?

Il n’y a pas de quoi vraiment se sentir noyée de chagrin et d’abandon…

Il n’y a pas de quoi s’encombrer l’inconscient.

Et qu’il coule à nouveau.

 

 

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