L’accompagnement du monstre

« A la confluence de la misère et de la détresse, d’une idéologie malade et sans scrupule promettant une improbable divinité pour remplacer le parent, l’absent, le vide à supporter; dans le lit d’un système machinique qui doit tenir, quitte à broyer l’égalité, l’espoir et la pensée; là où les mots pour le dire s’effacent, désincarnés; là où l’affect n’est pas même une sensation, un vestige d’altérité; nulle parole aimante pour ranimer la vie, cicatriser l’abîmé. C’est là que naissent et vivent les monstres. C’est là qu’ils meurent aussi. »

Samuel Dock dans Huffington Post
Psychanalyste

Samuel Dock travaille au plus pres des jeunes en desherance, de sa présence et de sa capacité d’accueil de la parole, d’enseignement de la parole, à ceux qui n’ont pas appris à parler. En respectant les distances je trouve mon travaill proche du sien en ce que ceux qui font carrière en Entreprise apprennent à communiquer, et perdent ‘l’usage de la parole si tant est qu’ils l’aient eu un jour. Souvent, leur milieu d’enfance, fait de détresse mais point de misère, de transmission narcissique et toujours sans tendresse, préfigurait l’entreprise d’emprise, davantage que de conquête. Conquête individuelle avant d’être collective. Parole subjective avant d’être la clameur d’une foule inquiète. Inquiète selon l’acception de Cynthia Fleury. Engagée vers le progrès de la différence pérenne. Pour qu’ainsi naissent et meurent des hommes sans plus. Ou presque.

J’aime penser que dans chacune de mes séances je meurs un peu pour que d’autres vivent, et que le monstre que j’aurais pu être, sans être accompagnée et sans embrasser ce métier pour d’autres, ne dort que d’un oeil. Car c’est lui ma différence première et qui engendre celle des autres à partir de leur monstre même.

Meurtre d’âme, irremplaçable

Parmi les trois métiers impossibles, éduquer, gouverner, soigner, aujourd’hui avec Katrien, j’ai essayé d’éduquer… De meurtre d’âme, enfant meurtrie, faire naître la femme enfin. Et ma lecture du moment m’y aide bien :

 » Éduquer, c’est toujours donner ce qu’on n’a pas reçu. »

Pallier l’insuffisance de sa propre enfance. Toujours un pas de plus. Jonas définit d’ailleurs l’archétype intemporel de toute responsabilité comme celle des parents à l’égard des enfants (Hans Jonas, Le principe responsabilité 1979, Flammarion, Champs Essais, rééd. 2013, p.250).

L’enjeu est immense, et les individus ne sont toujours pas aptes à devenir parent. Les dysfonctionnements conscients ou inconscients des parents sont multiples, et les conséquences graves sur la vie psychoaffective de l’enfant.

« Meurtre d’âme », écrit Shengold. Ou comment le parent a le pouvoir de détruire la dynamique d’individuation chez son enfant, précisément parce qu’il est celui par lequel elle d’inaugure.

La notion d’assassinat d’âme, d’âme assassinée, de meurtre d’âme se trouve chez Daniel Paul Schreber (1903), dans ses mémoires d’un névropathe. Freud y consacrera une étude dans le recueil Cinq Psychanalyses, sous le titre « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa : Le président Schreber ». Depuis la notion a été explicitée par Léonard Shengold, Meurtre d’âme, Calmann-Levy, Le Passé recomposé. 1998.

« Un meurtre d’âme est le plus souvent perpétré par des parents psychotiques ou psychopathes qui traitent leur enfant comme une extension d’eux-mêmes ou comme l’objet d’assouvissement de leurs désirs, ou les deux. » Shengold rappelle que l’enfant, pour résister au meurtre symbolique, continue d’aimer son parent. Et plus tard, le consentement à l’asservissement est une opération qui peut se répéter.

Orwell conte précisément dans 1984 comment elle devient archétypale des nouvelles sociétés. O’Brien disant à Winston Smith « Jamais plus vous ne serez capable de sentiments humains ordinaires. Tout sera mort en vous. Vous ne serez plus capable d’amour, d’amitié, de joie de vivre, de rire, de curiosité, de courage, d’intégrité. Vous serez creux. Nous allons vous presser jusqu’à ce que vous soyez vide puis nous vous emplirons de nous mêmes ».

La fin du roman signe le succès de la prophétie. Winston est alors capable de regarder la face de Big Brother et de l’aimer. Il en est même persuadé enfin d’avoir vaincu ses propres démons en effaçant toute équivoque de son cœur. Enfin il est apaisé.

« La lutte était terminée. Il avait remporté la victoire sur lui-même. Il aimait Big Brother. »

Le meurtre d’âme est l’effort délibéré pour priver l’individu de toute potentialité d’individuation. L’éducation n’est heureusement pas le monopole des parents. La vie recèle d’autres occasions de rencontrer des irremplaçables , des tiers résiliants, avec lesquels l’individu meurtri construit son individuation. »

Les irremplaçables
Cynthia Fleury

Comme le chant d’une sirène enfant

Cette sensation d’enfant. Voir le ciel sur la tête. Ne respirer que l’eau. Chaque jour elle revient. Cette sensation. Je sais déjà que c’est de parole dont j’ai été privée. De parole échangée. Et en « cure par la parole » je tire le fil associatif de ce qui a pu être tu et de ce moi qui est tué. Mais en reflet de l’angoisse d’hier je crains que l’analyse ne soit à nouveau faite davantage de ce que je tais. De ce qu’elle à son tour ne me dira pas. Jamais.

Il n’est que l’art comme ici, par Samantha French. Qui m’écoute et qui me dit.

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Sous cape

À la séance précédente, en groupe de supervision individuelle de coachs, en groupe et en duo*, elle évoquait ses difficultés au « finish« …

C’est comme au rugby. – imageait-elle, à sa façon toute personnelle.

– J‘ai la balle, je vois la ligne de but, et je n’ai qu’à l’aplatir. Et je sais l’aplatir ! Mais je ne veux plus me traîner dans la boue…

Là, en séance à nouveau, elle évoque ses yeux gonflés « par on ne sait quelle allergie » et les journées difficiles derrière elle, où la fenêtre, battait en rappel. Une fenêtre grande ouverte par laquelle pouvoir passer…

Car en mes rêves les fenêtres sont barrées, et j’étouffe de l’intérieur, et de ceux qui m’y possèdent et brandissent couteau à la main.

Je préfère encore les entailles, de la vitre, que je dois casser, ou de l’autre, qui peut m’atteindre et me briser le cœur, que de m’écraser au sol un jour d’hiver.

– …

– Mon père faisait ça avec ses chiens… Il les aplatissait à terre le museau dans leurs déjections pour leur apprendre la propreté… Et moi il me faisait de même, sur mon cahier de devoirs de maths ratés. Ma joue tout contre l’encre qui doit couler…

Et je m’étonne d’avoir des problèmes avec mes comptes de coach indépendant !

 

**

Sous la cape de chaque difficulté, des plus bénignes aux plus graves, dans notre vie et sur le métier, se trouve, a l’origine, une violence, ordinaire ou relevante.

Et c’est de scène en scène – contemporaine, rêvée, obscène – que le filet se détricote.

*

Annaëlle est accompagnée tout en évocations et en libres associations pour permettre à ses problèmes apparents de trouver solide fondement. Et délester la charge affective qui s’y prend.

Et la « cape » est son expression à elle, et qui émaille et scande le récit de ses problèmes :

– Je ne me croyais pas cap’, je veux dépasser le cap, il suffit de garder le cap…

Quel cap ? – s’en inquiète la coach qui en groupe de pairs se retrouve depuis peu à ses côtes, et qui découvre, surprise, peut-être, la répétition polysémique que l’association libre retient aussi à ses filets.

Annaëlle la rassure :

Etre capable, franchir la limite, persévérer…

Mais il flotte dans la pièce la cape… Le voile sur un phallus regretté ?

Manque de petite fille plutôt que de femme assumée.

Est-ce supervision le lieu ? J’ai tendance à penser que si l’on accompagne c’est qu’il y a accompagné, et qu’il mérite hommes et femmes libres et entiers.

A suivre. Puisque toute analyse est à créer. En présence. En psychodrame analytique assumé quand l’accompagnateur a fait ce même travail d’analyse sur lui et possède le cadre intériorisé.

 

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*Les clés du setting d’inspiration psychanalytique ET psychodramatique
 
La présence de deux analystes permet au client de repartir la charge affective et l’expression de ses mouvements internes. Les deux intervenants se laissent faire au « jeu » que le client instaure spontanément avec eux, ou observent celui que le client instaure avec ses pairs. Ils « improvisent », et ce faisant, ils permettent au client de « s’improviser », d’exprimer des perceptions, des fantasmes, des associations qui jusque-là ne pouvaient pas se ressentir et encore moins se dire. 

 

C’est Moreno qui a initié la pratique du psychodrame psychanalytique. Et Anzieu et Kaes l’ont repris pour leurs analyses en groupe restreint, où la présence de plusieurs analystes devenait nécessaire, pas tant en quête d’un consensus de praticiens, que d’alternatives ouvertes aux jeux complexes du groupe vivant, et de chacun des participants !
 
Et c’est André Green qui s’est fait le promoteur en une psychanalyse contemporaine, proche de notre société, individualiste, ouverte, interconnectée, d’un cadre tout simplement « intériorisé ».

 

 

La Fabrique des rêves

Je prends un bain et je dois me cacher. Car il n’y a pas vraiment de murs dans cet appartement sous les toits. Et ça s’agite autour de moi ; ou ça fait la fête, je crois. Et il y a deux femmes que je connais si bien et puis, dans l’appartement d’à-côté, sans cloison, un jeune homme ami.

Et l’une des deux femmes m’apporte un drap de bain.

Et elle là, derrière moi, une fois que j’ai fini de lui raconter ce rêve de la nuit d’avant qui ne m’évoque rien, elle prend soin d’évoquer un instant l’étrange mécanique des rêves : un pied toujours dans le passé et un autre dans le présent. La femme qui peut cacher un homme. Ou bien l’inverse. Et le jeune homme qui est peut-être un enfant… Et pourquoi j’ai choisi cet ami ? Et puis ce lieu ? Comme une algèbre intime et universelle de l’inconscient.

Alors moi, là, je commence à m’agiter et à m’inquiéter parce que le temps de la séance passe et c’est comme si elle m’embrouillait les pistes quand elle multiplie ainsi les chemins et les sens du rêve. Et, en plus, ce rêve-là je vois bien à présent qu’il s’emmêle avec un souvenir d’enfance, quand j’étais petit d’homme. Avec de la violence à l’entour. L’homme de l’autre côté de la salle de bain qui brandit un couteau et menace la femme.

Elle, elle dit que cette violence-là c’est aussi comme une scène sexuelle. Mais si elle continue comme ça à ajouter du sexe partout et puis le mélanger à la violence, il me faudra encore des plombes pour résoudre cette énigme-là.

– Vous semblez impatient, me lance-t-elle, d’accéder à l’un des sens de votre rêve.

Et moi qui souvent mets des mots de moi à la place de ses mots à elle à peine sortis de ses lèvres, j’entends ici « accéder à l’indécence de votre rêve ».

Et j’aimerais tellement trouver le sens de ce rêve-là avant qu’elle me mette à la porte.