Un élément humain

Dans son ouvrage publié en 1994 « L’Elément Humain : Estime de soi, productivité et résultat d’exploitation», Will Schutz décrit les liens pouvant exister entre l’estime de soi, la confiance des salariés dans l’entreprise et la productivité de l’entreprise.

La thèse centrale du psychologue est que le niveau d’ouverture, d’humanité et de confiance entre les individus conditionne autant la santé mentale et physique des salariés, que le niveau de productivité de l’entreprise. Sa méthodologie est diffusée par des coaches certifiés dans de grands groupes internationaux séduits par la simplicité.

Deux concepts sous-tendent l’approche :

1) L’existence de besoins interpersonnels, d’inclusion, d’ouverture et d’influence au sein d’un groupe ; d’importance, de compétence et de sympathie dans la relation duale.

2) L’estime de soi ou la manière de se percevoir, de constater son épanouissement et de maintenir la motivation. Elle concerne selon Schutz trois actions individuelles: la présence, l’auto-contrôle et la prise de conscience.

Autant dire que tout ceci est très éloigné du travail de psychanalyse qui ne se berce pas d’illusions sur les relations, toujours ambivalentes, ni sur le pouvoir d’un seul dans le collectif.

Les déplacements et les inversions, dans le transfert de situations passées, sont les seuls maîtres en la demeure tribale, et c’est le groupe entier qui prend une enveloppe psychique commune capable d’œuvrer.

Nous sommes nous-mêmes, sans que l’organisation nous y accule, sujets à des pulsions contradictoires, violentes et sexuelles, et à des inhibitions plus ou moins féroces. Et notre propre estime dépend d’un surmoi plus ou moins à l’aise avec toutes ces forces.

Comme leviers alors, je préfère la présence… à l’inconscient, le lâcher prise et le courage, la volonté et l’acceptation, puis plutôt que la prise de conscience, la destinée du désir qui par moments s’ébauche.

Toujours est-il qu’elle est RH et qu’elle est venue me consulter en accompagnement individuel d’inspiration psychanalytique à la suite d’un stage résidentiel d’un week-end dans la pratique de l’Elément Humain.

– Cela a touché a quelque chose d’effrayant en moi. Je ne sais pas pourquoi j’ai pris conscience de la mort de mon petit frère. Je suis la deuxième de quatre enfants mais en fait nous avons été cinq. Le tout dernier est décédé de mort subite quinze jours après sa naissance. Je l’avais complétement oublié. D’ailleurs c’est la première fois je crois que je le nomme mon petit frère. Je savais que ma maman avait perdu son bébé mais je ne faisais pas de lien entre lui et moi ni entre lui et mon père. Car la seule chose que je sais sans aucun doute est que mon père lui aussi avait perdu son petit frère. C’est pourquoi a t-il tenté peut-être  de banaliser la perte. C’était courant lors des grandes familles nombreuses d’avant la contraception, c’est sa seule réaction. Je le trouve dur mon père. Serait-il blessé au fond ?

Elle revient chaque semaine. Elle tisse le récit de cette perte, et de sa vie actuelle de jeune maman.

– Mais pourquoi est-ce à l’occasion de cette formation que toutes ces réminiscences se sont mobilisées soudainement ?

– Ce qui est important ce sont vos reviviscences, c’est le temps que nous prenons à vivre ensemble ce que vous vivez et ce que vous viviez dans votre for intérieur enfant. Vos fantasmes de fratricide, de dévoration de maman et votre peur de votre père qui resurgit aussi à présent. Ce sont tous des sentiments humains, bruts, dont vous ne pourrez toucher la subtilité, la puissance de votre attachement, la richesse et la joie de votre transmission qu’en les retraversant par la parole échangée. Ce qui vous a manqué enfant. Ce qui vous a manqué à l’occasion de ce stage passe-partout, qui touche juste mais qui vous laisse bien seule une fois que le groupe se dissout et que la prestation est conclue. Je dirai que l’élément c’est bien trop simple. L’humanité nous l’acquerrons par les complexes.

Je tais qu’elle s’est longtemps regardée dans le miroir latéral de ses frères et de ses soeurs, et que le nouveau miroir tendu par le plus petit d’entre eux lui renvoie le dur portrait de Dorian Gray. Les identifications projectives sont les complexes archaïques. Narcissiques. Chimériques. Il est temps d’autres identifications plus hystériques, aux prises avec le réel, de désir de vie et de mort certaines.

Et aujourd’hui elle arrive avec un rêve, un rêve effroyable dit-elle.

– C’était devant moi, ce monceau de chair, ce je ne sais-quoi. – Je pense à son frère, elle n’y pense pas ? – C’était une ordure, du sang, des viscères. Enfin, je crois. Je ne l’ai pas bien vu. Je ne me souviens pas. – Elle ouvre grand les yeux devant elle pourtant, comme si c’était encore là. – Mais si, j’en suis sûre, c’était un élément humain, tu vois ?

Et elle me regarde et je lui dis que son crime est salutaire. Et elle me sourit carnassière. Il ne reste plus qu’à se tourner désormais vers le père pour mieux s’en retourner enfin. Pousser le premier cri de la femme en elle.

Et la productivité dans tout ça ? Entretemps, elle travaille sans plus de surinvestissement, ni de désinvestissement au final. L’entreprise, le travail sont à leur juste place. Quand la vie va, les messieurs Schutz n’ont plus de fond de commerce qui vaille. Cession du bail sur les murs est ce qui reste comme épitaphe.

Illustration de couverture Kate Parker Photography

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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