Un enfant est battu

 

Elle a pris des distances avec son amour et avec son métier. Et elle me confie être sereine et n’avoir plus rien à « travailler ».

Silence.

Elle rit.

Pourquoi riez-vous ? Excusez-moi. La question est abrupte, mais je me la suis posée à chaque fois que vous avez ri jusqu’à présent. Et elle devient pressante aujourd’hui.

– Ah bon !? Alors là. Je ne sais pas. Je ne sais pas pourquoi je ris quand je ris et qu’il n’y a pas de pourquoi. Là, actuellement, cela me fait rire de me retrouver ici, avec vous, sans rien à dire pour une fois.

Et sans transition elle fait parole, de tout et de rien :

-de cet amour qu’elle a quitté et qui la courtise à distance, et c’est mieux ;

– de ce frère qui n’accepte que des emplois précaires, le temps de thésauriser, et vivre du chômage à temps plein ;

– de sa grande sœur, qui se sépare et s’en sort bien. Sans travailler elle a une place à la crèche pour son bébé.

Tout cela elle partage aujourd’hui car elle n’a rien à dire, rien qui la soucie…

Et soudain elle projette, et cela revit !

Quand j’y pense ! Souvent ! Mais je le tais de je ne sais qu’elle peur. Ma sœur. Qu’est-ce qu’elle est mauvaise en orthographe. Quand elle m’écrit j’enrage.

– Qui vous disait à vous, quand vous étiez petite fille, de bien apprendre la leçon ?

– Excusez-moi à nouveau tellement je recommence un « travail » d’une grosse ficelle aidant.

Votre élan si sauvage, d’apprendre à l’autre la vie, pourrait témoigner de cette rage de vivre absolue, qui vous a aidée vous, petite fille, livrée à vous même.

Et votre retenue, pourrait venir de l’absence de modèle même, pour « le dire » sereine.

– Personne. Il n’y avait personne pour « me dire » à moi petite..

Mais il faut dire, je les voyais tellement se faire gronder et tabasser, ma grande sœur et mon grand frère, que j’étais bien heureuse d’être ignorée.

Affirmative elle redevient.

– Heureuse peut être consciemment. Le bien et le mal, la douleur et l’attention sont des conquêtes de la morale et de la raison.

L’inconscient lui, qui ne connaît ni logique ni morale, aurait retenu l’absence de traitement. Traitement « de faveur », excusez-moi l’expression, qu’ils ont. Et pas vous.

Qu’imagine-je alors ? Quelles pulsions aurait-elle endormies ?

– Vous vous emmerdez au boulot et vous ne baisez plus alors !

« Ça » je ne le dis pas. C’est en mon for intérieur, à peine inconscient. Puis, face à elle, ce que je dis passe au crible d’un « surmoi » intérieur tout autant. Pour livrer quelque chose de moins brut et lui permettre son propre cheminement. Excessif, inhibé ou résistant.

J’exprime à voix haute alors :

Cet ennui au travail qui vient « y croire » un peu moins, et cette paix soudaine de ne plus « avoir à faire couple », ne serait-ce vous remettre en la même situation ? Ne pas sentir ni le froid ni le chaud ? Désinvestir votre emploi… Votre couple, et comme eux aujourd’hui ils font… ?

Alors que je reste moi aux abords superficiels de la vraie question de fond. Démultipliant cela oui les exemples our permettre une consciente confusion, elle, que je sais enfant doué, va à l’essentiel inconscient :

– Je n’aurais jamais pensé que j’aurais aimé être battue !

Et elle poursuit son cheminement intérieur généreusement partagé avec le témoin lucide enfin.

Ce n’est même pas que je le pense. Je ne peux toujours pas le penser et pourtant je ressens que c’est juste et vrai.

Qu’est-ce que c’est riche en « connexions » – elle appelle comme ceci la libre association d’idées et d’affects qui lui délivre « sa vérité » -, quand on n’a plus rien à « travailler » ! Pas d’objectif à accomplir. Pas de problème à traiter. Merci beaucoup ! À la semaine prochaine !

Depuis que je la connais, elle, si grande-belle-docteurensciences-et-managerdetalent à trente ans, j’aime que que l’épisode « un enfant est battu« * de Sigmund Freud, approfondi par Alice Miller, qui en fait  « le drame de l’enfant doué« ** ne soit qu’un premier volume d’une trilogie plus épique que tragique.

Héroïne d’une vie qui crève une à une les lignes et les repose derrière elle.

Avec soin.

 

***

 

*Le fantasme « un enfant est battu » (1919) a été mis en évidence par Freud chez les adultes névroses. Ils ont refoulé ce désir qui est assimilé à un acte sexuel. L’enfant battu, lui, n’a pas pu refouler. Il est devenu l’objet de la jouissance de l’Autre comme il aurait dû en être privé. Et de par l’existence même de ce manque fondateur pouvoir développer son propre désir. Et le régénérer en continu. Vie.

** »Le drame de l’enfant doué » fait référence à l’œuvre éponyme d’Alice Miller qui épingle les violences ordinaires. Sans vraiment être battu, ou peu, et sous couvert de morale ou d’éducation bienveillante, l’enfant reste agressé. À la limite de son développement en ordinaire névrosé. Pour l’accompagner, c’est à la limite de la psychanalyse, en témoin lucide, c’est le terme même d’Alice Miller, qu’il est bon de se poser.

 

En savoir plus : pour ceux d’entre vous qui accompagnez ou êtes accompagné.

Les sentiments que l’enfant jadis « abusé » porte à ses parents, et que nous appelons généralement de l’amour, n’est pas un amour authentique. Il s’agit plutôt d’un attachement émotionnel chargé d’attentes, d’illusions et de dénis… et de souffrance inconsciente.

L’échec de nombreuses thérapies s’explique par le fait que la majorité des thérapeutes sont :

-soit piégés par leurs propres oublis nécessaires pour exercer le métier qui les répare eux-mêmes,

– soit figures d’autorité à leur tour auprès du patient, et ainsi vécues par lui, même s’ils parviennent à ne pas reproduire la violence consciemment ; ils la transmettent inconsciemment, souvent par des lapsus de ce corps meurtri violent.

– soit tenus par la morale traditionnelle du respect et du pardon.

Et tout ceci à la fois pour nombre d’entre eux, qui ne sont pas allés au bout de leur vérité singulière et inattendue de ce qu’ils concrètement ont vécu. La supervision permet à tout accompagnateur de poursuivre son chemin personnel tout en accompagnant d’autres que lui. Semblables mais différents.

Alors même que :

– si en client davantage qu’en patient,

– et en compagnie d’un témoin lucide, ni réparateur ni agissant,

– l’enfant devenu adulte est en mesure de trouver et de comprendre de lui-même sa peur de ses parents et éducateurs,

il pourra graduellement dissoudre cet attachement destructeur.

« Le pardon inhibe presque entièrement la cicatrisation des blessures psychiques. L’obsession qui vous pousse à reproduire les dommages qui vous furent infligés ne s’arrête pas avec le pardon.« 

 L’enfant a le désir premier d’être battu, comme un acte qui s’apparente à l’accouplement en notre inconscient. L’adulte qui lui donne satisfaction, pérennise ce désir, annule d’autres désirs bien plus épanouissants, comme lui adulte ne fait que battre à nouveau.

Finissons-en…

Le désir premier d’enfant est nécessaire et apprenant. En tant que fantasme. Destructeur en réalisation. En adultes responsables, finissons-en.

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

Publié dans Slide Home, Whatever Works

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