Le transfert pour seule réclame, et double des deux parents, moulin à vents contraires souvent

Elle a entrepris ce « travail sur soi » en prenant contact à travers blog. D’une simple phrase : « j’aimerais vous rencontrer pour envisager de me faire accompagner ». Et lors de cette rencontre elle m’annonce avoir déjà goûté à la thérapie, sans ne rien comprendre au silence de sa thérapeute ; elle me prévient aussi du fait qu’elle vient de résilier un contrat de coaching, sans ne rien comprendre à la logorrhée du consultant prescrit par l’entreprise, qui par contre rapportait assez précisément ses propos à elle à la hiérarchie.
– Qu’attendez-vous de moi ?
– Je m’attends et je m’ennuie.
Je lui parle de l’assiduité que j’attends moi d’elle. Et de sa persévérance, qu’elle s’ennuie ou qu’elle s’y croit. « Vous devrez être au moins aussi patiente que moi ». C’est la phrase de Dolto qui me guide lorsque l’autre, en travail sur soi, exige de moi. Je lui parle de l’argent, de la dette « paternelle », de ce que nous devons à nos parents si jamais nous ne nous émancipons pas, de par la vie qui s’ose et/ou de par la psychanalyse qui se paye. Elle me trouve bien chère. Elle hésite à faire du saute-mouton, une semaine oui l’autre non. Puis elle pleure.
Je passe en force ne me demandez pas le pourquoi – je m’en fous de l’argent moi, je ne réclame plus rien à mes parents, je crois, ou je me trompe – « je ne fais pas de compromis financier sur la souffrance, ce sera toutes les semaines, même jour, même heure ». Nous prenons nos agendas.
Elle s’affole : « le lundi soir comme là je ne peux pas, le mardi c’est impossible, le mercredi va savoir, le vendredi cela boucle là-bas, le matin c’est l’entreprise, et le soir je suis maman ».
Je temporise : « cela semble impossible de trouver sa place au départ. Revenons y jour par jour à nos agendas, heure par heure s’il le faut, lieu par lieu, maison ou bureau pour vous, ici ou à mon quartier général si cela vous est plus favorable. C’est juste que c’est un hall d’accueil très peu intimiste ». Je ne sais pas pourquoi je ne m’y vois pas avec elle qui vient en psychanalyse très certainement et peu sûrement comme c’est souvent le cas.
Et ce sera au hall d’accueil, au matin, le même jour, la même heure, que nous nous retrouvons ensemble avec une facilité qu’on dirait déconcertante si le transfert n’était pas à l’œuvre. Je suis apparentée aux plus proches amants. C’est cela le transfert, et l’approche insolvable. Et depuis elle va et elle vient, et elle rapporte ses urgences de manager de proximité, ses déceptions de la classe dirigeante, sa solitude de maman, ses efforts d’épouse et de fille proche de « nous tous ». Et je lui sers quelques liens comme je le lui annonçais en rencontre préalable : entre le pro et le privé, entre sa crise actuelle de mi-vie et celle de ses tentatives fréquentes de mises en vie singulière tout au long de son histoire et de ses déplacements sur la Terre, la naissance, la place dans la fratrie, le tout contre sa vieille mère, le tout pour ce que papa dit : de Pondichéri en passant par les honneurs de la Province et jusqu’à Paris.

Elle est fascinée par les répétitions, par les identifications successives et par la structure psychique en oignon dixit Lacan, que tout cela lui procure. Et moi je suis toute flattée d’avoir une nouvelle élève si attentive et avisée. Et j’en suis bien inquiétée ! Jusqu’au jour où, vers la cinquième séance sur les six programmées, car elle m’a tout de même comme son père le fait mise à l’essai, elle me lâche : « je ne me perdrai plus dans mes constructions si plaisantes, de liens entre les situations et les personnes ici absentes, j’ai l’intention de creuser la mère, dans le désordre le plus complet. » Comment cela pourrait être autrement ? Elle y est. Et c’est un vaste horizon et un proche découvert, le sien.
Et depuis nous avons un plan infini de séances toutes les semaines à la même heure où elle m’entame l’air de rien. Je suis assez impatiente de découvrir comment elle s’y prendra et s’y prend déjà, sans le dire aussi vertement, avec le père en moi. Si elle m’enterra longtemps comme jadis je le fis avec le mien, ou si le coup de pelle déjà parti, fait que je suis sonnée à cet endroit du transfert et que je n’en sais rien encore. Sujet supposé savoir bien ignorant d’autre que soi, et même de soi ! Quel métier faisons nous, que l’autre dit être « travail sur soi’, dont nous suspectons seulement en être le support bien tendre ! Plan infini, le temps seulement. Et nous, l’espace qu’un moulin à vents contraires retourne à chaque instant.

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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Publié dans Slide Home, Whatever Works

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