La femme qui tremble

image » Il fut un temps où je croyais que ma mère pouvait me regarder dans les yeux et y voir ma culpabilité. Dans Ce que savait Maisie, Henry James identifie un sens nouveau qui a commencé à se manifester chez sa jeune héroïne :

Les raides poupées, dans le demi-jour des étagères, commencèrent à remuer bras et jambes ; de vieilles formules, de vieux épisodes s’emplirent d’un sens qui l’effraya. Elle éprouva un sentiment nouveau, celui du danger, et une notion nouvelle crût en elle pour y faire échec, l’idée de la vie antérieure, ou, autrement dit, celle du secret.

Traduit de l’anglais par Marguerite Yourcenar, chez Robert Laffont, « Pavillons », 1947, p.27-28

Maisie découvre le lieu en nous où nous nous retirons, le lieu où nous nous cachons sans être vus des autres, le refuge que nous cherchons quand nous avons peur, le sombre sanctuaire qui rend possibles les mensonges mais aussi la rêverie, les songes, les mauvaises pensées et les intenses dialogues intérieurs…

Cela se produit à un moment de l’enfance à demi oublié. Cela n’arrive pas aux autres animaux ; cela requiert la compréhension d’une réalité double, du fait que le contenu verbal ou émotionnel d’une vie intérieure n’a pas à se laisser voir à l’extérieur.

En d’autres termes, on doit être conscient de ce qu’on cache pour le cacher.

Les très petits enfants expriment souvent leurs pensées à haute voix. À trois ans, ma fille jouait en gazouillant : « le petit cochon va aller se coucher tout seul. Ouh, là, il tombe du lit ! Faut le relever. Pleure pas, petit cochon. »

Mais, plus tard, le récit disparut. Sophie pouvait jouer pendant des heures en silence, absorbée mais sans mot dire. Son narrateur s’était intériorisé. Est-ce à ce moment qu’un tournant est pris ? Est-ce cette arène intérieure de réflexion et de jeu que nous sommes nombreux à identifier comme notre moi ?

(…) Peut-être est-ce parce que les contours de mon identité sont passibles d’un certain flou que je penche vers le sympathique, que j’aime l’idée que nous accueillons le monde en nous, et, en même temps, allons à lui, et que ce mouvement fait partie d’un sentiment de mon moi qui en englobe d’autres. Je ne suis pas toujours enfermée dans la cellule de mes pensées personnelles et cachées, et même quand je le suis, des parties importantes de mon monde sont enfermées avec moi – multitudes bavardes. « 

J’ai adoré lire cette femme qui tremble : Siri Hustved. Elle vit à Brooklyn, elle est romancière, et sa propre histoire la dépasse à partir du jour de la mort de son père, lui même écrivain. Ainsi, à chaque fois qu’elle lui rend hommage lors des multiples événements publics dont elle se fait conférencière, elle tremble de bout en bout de son récit, comme si d’une crise d’épilepsie debout il pouvait s’agir. Le visage et la voix fermes malgré tout.

Son ouvrage est à la fois personnel et conceptuel, truffé de références adroites, et à la psychanalyse la plus pure, de Freud, et à la littérature la plus sensible à l’humain, et au progrès des neurosciences, dont Siri côtoie les experts. Son auteure est à la fois abstraite et parfaite dans la description incarnée de la folie convulsive qui se dérobe mais qui jamais ne s’évite.

Un récit écrit d’un trait, en quête d’une femme qui tremble qui finit par lui faire elle-même se trouver. Et moi, lectrice. Et vous, peut être bien, qu’en ce court passage, déjà, profondément, vous vous reconnaîtrez…

 

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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