Vis à vie

Les corps des métiers premiers

Il est de multiples métiers qui tiennent aux gestes et alors à leur maîtrise de la part de celle ou celui qui les exerce.
  • Le commercial a de l’initiative, de l’écoute, de la précision dans ses réponses et dans son conseil et il a surtout la capacité de finaliser une vente, ni trop vite ni trop lâche.
  • L’artisan connaît la matière et il sait la modeler à des fins fonctionnelles et il sait s’en séparer.. Il se sert de ses mains et de leur prolongement dans des outils performants ou innovants.
  • La vedette est belle ou du moins typée. Elle marque de sa présence et de son savoir-faire l’art du spectacle qu’elle détient. Elle sait aussi se faire désirer par son retrait et revenir et surprendre un pas plus loin.

Il est d’autres métiers dits impossibles dont les professionnels « peuvent d’emblée être sûrs d’un résultat insuffisant… Il semblerait qu’analyser soit le troisième de ces métiers… Les deux autres, connus depuis plus longtemps, sont éduquer et gouverner. » (Sigmund Freud dans Analyse sans fin et analyse avec fin, 1937)

Les insuffisances des métiers impossibles

Le trio perdant ? Je me suis heurtée et je me heurte aux difficultés de ces métiers qui n'ont pour autre matière et autre tempo que celui de l'humain, dans un semblant de mêmeté avec ma propre condition.

J’ai exercé l’encadrement pendant quinze ans, j’accompagne et j’analyse depuis douze ans et depuis ces huit dernières années j’enseigne les sciences humaines et leurs pratiques au moins « meilleur ».

Puisque tout l’exercice consiste à ne jamais connaître l’autre, savoir pour l’autre, décider pour l’autre. Et que ces verbes ne correspondent ni à l’analyse ni à la formation ni au management. Ils correspondent à ma seule pulsion d’en finir avec l’autre. Avec l’altérité dans les trois positions.

D’où l’impossible affront qui les fait réussir au fond !

L’impossible affront

De proche en proche seulement.

Le manager aussi proche soit-il de vous ne vous connaît pas ; aussi décideur soit-il ne sait rien de votre engagement, le grand nom qui a supplanté, et mieux ferré, la motivation ; aussi formé soit-il aux mille et une techniques et subtilités de l’objet « management », il n’est pas manager. Il fait ses preuves chaque jour.

Au sein de l’organisation et vis-à-vis de la société de notre temps, le manager est plus proche de la vedette que du commercial et pour ce qui est de sa volonté artisanale, il s’avère incapable de vous modeler. S’il y parvient, l’échec est cuisant et le traitement inhumain.

Mes métiers actuels, d’accompagnement et d’enseignement, pourraient être rattrapés par le semblant professionnel et par toute une liturgie nouvelle du management qui lui donne forme mais qui ne lui donnera jamais corps.

La vieille gouvernance et la transmission auxquelles Freud faisait référence en tant que vieux métiers de l’impossible, ayant la responsabilité de la cité ou des peuplades, ont été sacrifiées aux statuts de pouvoir et d’expertise installés.

Sauf à aimer travailler… Désirer oeuvrer, co-construire, transcender, créer.

De la vie travaillée à la vie ouvragée

L'église, l'armée et la famille étaient les seuls ordres perpétuels. Ils tiennent aux formes même si les formes diffèrent entre eux.

Des formes de production et de consommation se sont installées à l’échelle de la planète, et avec elles, des formes de management qui se rapprochent des modèles sectaires, autoritaires et dépendants.

L’éducation et la santé restent des foyers à la fois sensibles et incombustibles de la vie émancipée, capables à la fois de rassembler et d’individuer, de porter chacun au fer rouge de soi pour le bien de tous. Ces foyers se remplissent de commerciaux de l’esprit et d’artisans du néant.

Et de quelques vedettes managériales en mal de marchés devenus de plus en plus combatifs en matières premières – autant « s’attaquer » aux matières humaines – et en débouchés planétaires démesurés. Ils préfèrent le huis clos et l’emprise qui s’y loge plus aisément. Heureux de leur petit périmètre et de leur mainmise sur les quelques professionnels de l’impossible qu’ils dominent de leurs possibles .

N’est-ce pas la promesse du développement personnel et professionnel de ces derniers temps ? L’ouverture des possibles ! Tout le sel de la vie n’est plus que ruine et gâchis. De la chaux qui détruit.

Peu à peu seul le travail indépendant renoue avec l’impossible, en pénétrant ces fonctions pour les ouvrager quelque temps. Cela permet des managers de transition, des professeurs sous contrat et des soignants sans mutuelle.

Dans des conditions rejouées

Le travail indépendant renoue avec le "système" pour un écosystème réel

Aussi, en restant indépendante, profession libérale de l’enseignement aux diplômes d’état, comme cela se répand, et de l’accompagnement sur demande privée des cadres et dirigeants et de quelques commerciaux et artistes, je suis libre de mon écoute et de ma parole. Celles-ci restent insuffisantes et je m’en réjouis.

Les actes et les pensées libres des apprenants de tous les âges -j’enseigne aussi bien la professionnalisation les jeunes générations que les reconversions- continuent de me surprendre. Leurs impasses deviennent reposantes pour eux comme pour moi. Et leurs choix au plus simple rejoignent l’idéal antique du beau, du juste et du vrai, du bien à chaque pas. Nombreux.

En ces temps de masse et de grandes masses en déplacement guerrier, en résistance économique des grandes firmes, en crétinisation des administrations par les cabinets privés, en sondages quotidiens, restons libres et impossibles comme les assez « mauvais » enfants :

  • qui tiennent à leur existence davantage qu’à leur conformité,
  • qui inventent leur vie dans leur tête,
  • et qui s’entendent avec les autres enfants, juste assez bien. Dans des jeux libres où se perdre ensemble, différents, plutôt que de gagner seul(s).

Avec joie !

Sans "métier d'homme" ce serait "sans connaître la joie" (Albert Camus)

La joie de vivre au travail serait ainsi l’impossible renouvelé pour tous. Et chacun vis-à vie de l’autre et de tous. Incontrôlables maîtres de soi et d’un devenir, ensemble… possible !

 

Auteur/autrice : Eva Matesanz

Eva Matesanz est psycho-socio-économiste de par ses formations successives. Accréditée pour intervenir en entreprise en tant que coach professionnel, auteure et chargée d'enseignement universitaire, elle anime la psychodynamique du travail depuis la création de sa structure E V E R M I N D en mai 2010. Donner la parole et faciliter la place et la contribution singulière de chacun à la vie commune est son plus beau dessin. Fait d'étayage sur fond de soleil.

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